Yacine Diallo, un connu méconnu

Réception en l'honneur du député de la Guinée française, Yacine Diallo, au Fuuta-Jalon, vers 1948. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l'Honneur. L'Harmattan. 1996) webGuinée/BlogGuinée
Retour du fils prodige : accueil de Yacine Diallo — premier député de la Guinée française — au Fuuta-Jalon au début des années 1950. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. L’Harmattan. 1996) La photo originale n’indique ni le lieu, ni la date. Cependant, l’uniforme du soldat au premier plan suggère que la cérémonie se déroula à Dalaba, siège du camp des parachutistes de Guinée. Les exercices en sauts aériens de cette unité avaient lieu à l’aéroport de Labé, distant de 90 km au nord. Après le référendum du 28 septembre, la France rapatria ses soldats. Et le camp des paras de Dalaba fut transformé en lycée pendant deux ans.
En 1961, l’Egypte forma le premier contingent de paras-commandos guinéens. Commandé par le lieutenant Aly Coumbassa, il était basé conjointement à la petite garnison près de l’aéroport et au Camp Markala — rebaptisé Camp Elhadj Umar Taal — de Labé. En 1968, le faux Complot Kaman-Fodéba entraîna le démantèlement du commandement de la région militaire de Labé. Commandant Mohamed Cheick Keita, lieutenant Coumbassa, sous-lieutenants et adjudants (Namory Keita, Mamadou Mouctar Diallo, Boubacar MBengue Camara, etc.) furent fusillés. La companie des paras fut ramenée à Conakry.…

Yacine Diallo fut la figure politique la plus prééminente en Guinée dans l’après-guerre 1939-45. Il mourut le 26 mars 1954. Subitement, prématurément et, murmura-t-on, de façon suspecte.

Une vive rivalité s’engagea entre, notamment, les candidats Diawadou Barry et Sékou Touré pour remplacer le défunt. Diawadou l’emporta. Il devint ainsi — après Yacine et Mamba Sano — le 3è Guinéen à siéger à l’Assemblée nationale francaise.

Malheureusement, après sa mort, le nom de Yacine tomba graduellement dans l’oubli. De fait, il disparut complètement du discours public sous la dictature de Sékou Touré. Et pour aggraver les choses, le régime du PDG plongea le réseau et les services de bibliothèque, d’archives et de musée  inexorablement dans la désuétude. Parallèlement, le système d’éducation sombrait dans l’improvisation, le désordre et le culte de la personnalité. Dans un contexte aussi obscur, un silence tombal enveloppa le sort posthume de Yacine.

En Guinée, les dirigeants ont volontairement tu jusqu’à son nom Aucune rue, aucune place publique, aucune stèle, ni aucune promotion de l’Université Guinéenne ne porte ce nom pourtant illustre. Et Dieu seul sait qu’on est plutôt allé chercher des noms célèbres très loin de la patrie pour laquelle Yacine Diallo s’est battu sa vie durant.
Aujourd’hui, une seule école primaire privée porte son nom en souvenir de son oeuvre impérissable. (Yacine Diallo le Guinéen. Pour la patrie et dans l’honneur)

Dans l’ensemble, pour renforcer sa suprématie, le PDG chercha à faire table rase du passé. Il s’employa — et généralement réussit — à effacer l’oeuvre et le bilan des pionniers de l’émancipation et de l’auto-détermination : Yacine Diallo, Mamba Sano, Framoi Bérété, Saliou Popodara Diallo, Nabi Youla Fodé Mamoudou Touré, Diawadou Barry, etc.

Depuis 1984, les régimes successifs n’ont guère amélioré la situation. De sorte qu’une amnésie — sélective et collective — persiste. Elle est, tout à la fois, la cause et la conséquence du retard croissant du pays dans tous les domaines : économie, éducation, culture, infrastructures, depuis soixante ans.

Yacine : une personnalité connue

Cependant, malgré l’obscurantisme toujours dominant, le nom de Yacine Diallo reste gravé dans les annales du combat anti-colonial. Consignée et conservée dans la mémoire d’institutions telles que l’Assemblée nationale française, son activité parlementaire appartient au legs des parlementaires africains du 20ème siècle.
A l’appui de cette reconnaissance, les nombreux ouvrages sur la décolonisation soulignent sa conbribution historique. Il en est ainsi des auteurs suivants :

Tout ce qui précède est louable et significatif. Ces collections documentaires — dossiers, rapports, discours, lois — contrebalancent et atténuent  l’indifférence et le laisser-aller guinéens. Mais cela ne suffit pas  pour dissiper l’ignorance, la confusion et la superficialité, qui, dans l’ensemble, masquent l’identité et la personnalité de Yacine.  Il faudrait travailler à un projet visant à séparer la personnalité historique de Yacine de sa figure mythique ou mystifiante. Il faut oeuvrer à dépasser les clichés et les lieux communs, les platitudes et les rumeurs afin de s’engager dans l’étude et la découverte de la vie et de l’oeuvre de ce précurseur de la politique partisane en Guinée Française et en Afrique Occidentale Française.

Quelques initiatives ont été prises dans ce sens. Hélas, elles se révèlent insuffisantes, superficielles, inadéquates ou maladroites. De sorte que nous nous trouvons toujours à la case de départ pour la quête du vrai Yacine.

Yacine : un homme méconnu

Un livre et une interview vidéo matérialisent le casse-tête et la perplexité que Yacine Diallo pose à la postérité. Il s’agit de :

Je me propose, dans deux articles séparés, de passer en revue les documents ci-dessus. Et dans un dernier et quatrième article, je proposerai une synthèse — forcéement provisoire — biographique, historique, critique et analytique, de Yacine Diallo : un connu mal connu, largement méconnu.

A suivre.

Tierno S. Bah

Cinq Fuutanke et l’Histoire

Yacine Diallo (1897-1954)
Yacine Diallo (1897-1954)

Diawadou Barry (1913-1969)
Diawadou Barry (1913-1969)

Saifoulaye Diallo (1923-1981)
Saifoulaye Diallo (1923-1981)

Ibrahima Barry III (1923-1971)
Ibrahima Barry III (1923-1971)

Boubacar Telli Diallo (1925-1977)
Boubacar Telli Diallo (1925-1977)

 

Fuutanke, fuutanien

Les termes fuutanke et fuutanien sont interchangeables. Au plan générique, ils désignent les populations et le territoire fuuta-jalonke. Il est vrai, toutefois, que le premier a des nuances historiques culturelles et linguistiques plus riches. On retrouve ainsi fuutanke dans l’introduction du poème Oogirde Malal, composé par Tierno Muhammadu Samba Mombeya il y a environ deux cents ans. Le Maître y identifie son oeuvre et sa personne en ces termes :

Yaa jom nanugol heɗo haala gorel
Jayngel lo’ungel si a faala malal
Iwngel e Saiidu Muhammaduwel
Selenke lenyol Fuutanke laral

O auditeur, écoute les propos du petit homme,
l’humble sujet, le faible, si tu veux le Bonheur;
L’enfantelet de l’humble Sa’iidu Muhammadu,
de la lignée des Seele, du pays de Fuuta

Fuutanien et fuutanke sont composés de la racine (fuuta-) et des suffixes (-nien) et (-ke) français et mande, respectivement. Leur place dans le vocabulaire est d’autant plus considérable qu’ils communiquent la composition pluriethnique de la société, ainsi que la nature supra-ethnique de l’état national du Fuuta-Jalon théocratique. En effet, après la victoire du jihad en 1725, le pays continua d’abriter plus d’une douzaine d’ethnies : Fulɓe, Jalonke, Takruri (Toukouleur), Fulakunda, Wasulunke, Sose, Maninka, Jakanke, Sarakole, Badiaranke, Koniagui, Basari, Landuma, Nalu, etc.
En somme, fuutanke signifie que tous les habitants du Fuuta-Jalon ne sont pas fulɓe, et qu’inversement, tous les Fulɓe ne sont pas fuutanke.

Population et élite fuutaniennes

Peuplé en majorité et guidé par une élite fulɓe, le Fuuta-Jalon se développa aux 18e et 19e siècles au point de devenir une puissance politique, économique et intellectuelle sous-régionale. C’est ainsi que son rayonnement inspira le bâtisseur d’empire Samori Touré. Mais l’évolution et le statut furent affectés à partir de 1884-85 par la ruée de l’Europe sur l’Afrique. Cette intrusion marqua — comme partout ailleurs sur le continent — le début du déclin. Douze ans plus tard, en 1896, à l’issue de la bataille de Poredaka, la Confédération musulmane du Fuuta perdit sa souveraineté, et elle tomba sous le contrôle de la France colonialiste.

Crise, rupture et continuité historiques

Commencée en 1875 avec les Rivières du Sud, la création de la colonie de Guinée française fut formalisée en 1893. La chute du Fuuta islamique accéléra le projet colonial, qui s’acheva seulement vers 1911, avec l’annexion de la Guinée Forestière.
La domination et l’exploitation françaises plongèrent les quatre regions du pays — et le reste de l’Afrique — dans des crises endémiques durant  l’ère coloniale.…  La situation empira sous les Soleils des indépendances.
Ainsi, déclenchée en  la Première guerre mondiale (1914-18) altéra profondément les sociétés traditionnelles africaines. Par exemple, les rites d’initiation d’adolescents et leur passage normal à l’étape adulte furent perturbés. Au lieu de recevoir la formation codifiée depuis des siècles, les jeunes africains furent envoyés comme chair à canon sur les champs de bataille franco-allemands. Et après la guerre, la France renforça le régime déshumanisant de l’Indigénat, qui imposa le travail forcé et gratuit, et réduisit les Africains au second rang sur les terres de leurs ancêtres.

Futurs porte-étendards

Malgré ces revers cuisants, la vie continua son cours au Fuuta et ailleurs. Ainsi vit le jour, en 1897 à Labé, Yacine Diallo, l’un des futurs porte-étendards de l’anti-colonialisme. Sa naissance intervint exactement un an après Poredaka, durant le court et tragique règne d’Almami Sori Yillili, cousin et rival mortel de l’Almami Bokar Biro, et grand-père de Diawadou Barry, un autre ténor de l’émancipation du continent. A la mort de Yacine Diallo en 1954, il lui succédera au grand dam de Sékou Touré.

Le présent article sert d’annonce à la publication, ici même, d’une série de contributions sur cinq Fuutanke, qui figurent parmi les pionniers de la politique partisane en Guinée. Nés entre 1897 et 1925, ils jouèrent un rôle prééminent dans l’évolution du pays. Ce sont :

  • Yacine Diallo (1897-1954), mort à 57 ans
  • Diawadou Barry (1913-1969), mort à 56 ans
  • Saifoulaye Diallo (1923-1981), mort à 58 ans
  • Ibrahima Barry III (1923-1971), mort à 48 ans
  • Boubacar Telli Diallo (1925-1977),  mort à 52 ans

Seize années séparent les dates de naissance Yacine et de Diawadou. Qui, lui-même, marque la transition entre la génération le précurseur (Yacine) et celle des trois plus jeunes continuateurs (Saifoulaye, Barry III, Telli). De fait, l’écart d’âge entre Yacine et ces derniers est celui de père à fils.…
Si Yacine eut la renommée et l’aura  du devancier, il en porta aussi le poids et subit les conséquences.…

Autant que faire se peut, le contenu de ces prochains articles reflétera les titres suivants :

  • Yacine Diallo
    • Un connu méconnu
    • Revue critique d’une biographie
    • Double impréparation pour une interview
    • Premier de Guinée
  • Diawadou Barry. Prince. Politicien. Proie
  • Saifoulaye Diallo. L’Enigmatique Sphinx
  • Une Etoile filante nommée Barry III
  • Telli Diallo. Le retour fatidique et fatal

Racines, identité et histoire

Ces hommes reçurent une solide éducation familiale et communautaire. Ils étaient imbus des normes et valeurs d’une société “fortement disciplinée, hiérarchisée et organisée en une féodalité théocratique.” (Telli Diallo, 1957)
Ces hommes pétris de leur devoir devant l’Histoire surent, en général, non seulement rester fidèles à leurs racines et à leur identité. Mais ils en firent une base et un tremplin pour se lancer avec abnégation et sacrifice dans le combat pour l’émancipation de la Guinée et de l’Afrique.
Comme indiqué plus haut, la vie de ces leaders fut relativement courte. Elle fut interrompue à moins de 60 ans. Le plus cruel c’est que, à l’exception de Saifoulaye —mort de maladie —, mais y inclus Yacine —terrassé de façon subite et suspecte —, ils furent assassinés. En pleine force d’âge et de leurs capacités mentales. Rongé par une jalousie mortelle et mû par une infâme traîtrise, Sékou Touré fut l’auteur de ces crimes de sang. Il planifia la destruction de la vie de ces maris et pères de famille, honnêtes anciens rivaux (Yacine, Diawadou, Barry III) et prééminent collaborateur (Telli). Il va sans dire que ces cinq hommes considérés ici constitue le tip de l’iceberg s’agissant des Fuutanke victimes du PDG. J’ai déjà présenté certaines des plus éminents disparus : Dr. Alpha Taran Diallo, Tibou Tounkara, Ousmane Baldet, etc. La liste complète est de l’ordre de dizaines de milliers.
L’hémorragie et l’hécatombe des cadres guinéens n’endeuillèrent évidemment pas que le Fuuta-Jalon. Au contraire, elles désolèrent les trois autres régions du pays, dont les fils et filles furent chassés, torturés ou assassinés. Exemples :

Sans oubliers les centaines d’étrangers également séquestrés, traumatisés, ou tués au Camp Boiro.

En définitive, au plan ethnologique, nos deux Barry (Bari) et trois Diallo (Jallo) appartiennent —comme tout autre Pullo — à un système social  millénaire de quatre noms de famille, qui supporte  des structures complexes de parenté et d’alliances, comme l’indique le schéma-prototype ci-dessus.

Tierno S. Bah

Déformation délibérée de l’histoire du Fuuta-Jalon

Un de mes correspondants récents a affiché sur Facebook la photo ci-dessous. Avertissement : l’inscription en rouge constitue une déformation visuelle délibérée de l’Histoire du Fuuta-Jalon.

Boubou Penda, en tant que faux Bokar Biro, et sa femme Tulla
Boubou Penda, en tant que faux Bokar Biro, et sa femme Tulla

Cette photo est tirée de webFuuta, mon site web sur le Fuuta-Jalon, qui paraît depuis 1997. Elle est extraite de l’article d’Emily Osborn intitulé “Interpreting Colonial Power in French Guinea. The Boubou Penda-Ernest Noirot Affair of 1905”.Je l’ai scannée, traitée et publiée en ligne en 2014. Voici donc le cliché original, sans la vilaine barre rouge apposée là-dessus.

Boubou Penda et sa femme à Timbo en 1897. Boubou fut l'inteprète d'Ernest Noirot, le premier résident colonial de la France au Fuuta-Jalon. En 1881 il accompagna Dr. Jean Bayon, envoyé par le gouverneur général Faidherbe, pour négocier un traité de protectorat entre Paris et Timbo.
Boubou Penda et sa femme à Timbo en 1897. Boubou fut l’inteprète d’Ernest Noirot, le premier résident colonial de la France au Fuuta-Jalon. En 1881 il accompagna Dr. Jean Bayon, envoyé par le gouverneur général Faidherbe, pour négocier un traité de protectorat entre Paris et Timbo.

Une déformation délibérée

Le texte de l’article d’Emily Osborne est rédigé en anglais. Soit, mais rien n’explique et justifie que l’on falsifie la légende inscrite au bas de la photo. Emily précise que la source de l’image est Notice sur la Guinée française, le livre de Lucien Famechon paru à Paris en 1900. Ma publication prend soin d’identifier clairement Boubou Penda, l’interprète, et sa femme Tulla.

Comment donc un lecteur guinéen, de surcroit, un ressortissant du Fuuta-Jalon, peut-il décider de manipuler la photo en lui collant le nom de l’Almami Bokar Biro. L’abus est inacceptable car c’est un cas flagrant de fraude intellectuelle.

Almami Bokar Biro Barry (1865-1896)
Almami Bubakar Biro Barry (1865-1896), fils d’Almami Umaru, petit-fils d’Almami Abdul-Gadiri, arrière petit-fils d’Almami Ibrahima Sori Mawɗo. Voir le tableau complet des Almami sur webFuuta.

Et il y a ici une profonde et cruelle ironie. Car c’est Boubou Penda et son patron Ernest Noirot qui démolirent le pouvoir traditionnel fuutanien, et éliminèrent graduellement la dynastie des Seediyaae Barry (Alfaya et Soriya) de Timbo, à commencer par l’Almami Bokar Biro, le 14ème et dernier souverain de la Confédération théocratique islamique du Fuuta. L’année précédente, en 1896, Bokar Biro avait été battu à la bataille de Poredaka. Son corps fut décapité. Sa tête fut portée dans une calebasse à Conakry. Par Neene Jaariwu, la mère de l’Almami. Elle parcourut la distance Timbo-Conakry à pied, affirme-t-on, portant la charge macabre d’une partie du corps de son fils vaincu.

Et en 2018 le jeune de Tougué ne trouve rien d’autre que de coller le nom de Bokar Biro sur la photo d’un des vainqueurs et bourreaux de l’Almami. Pourquoi ? C’est absurde.

Pas plus tard qu’hier, je faisais à un autre jeune correspondant sur Facebook la recommendation suivante :

Tes interrogations sont légitimes. Bien que la réponse à certaines d’elles soit peut-être à jamais perdue, d’autres sont, par contre, abordables. Mais c’est par la lecture et la réflexion qu’on peut  rassembler, patiemment, des éléments de réponse.
Les bibliothèques de mon Portail webAfriqa sont à la disposition des personnes de ta génération qui s’interrogent sur l’évolution et le devenir de la Guinée.
La balle est donc dans votre camp : lisez autant que possible, prenez note, réflechissez, écrivez la plume et exprimez-vous à travers des revues et des critiques de livres, d’articles de publications scientifiques et artistiques. Faites-le de façon claire et objective. C’est de cette manière que vous pourrez apporter votre modeste contribution à la réponse aux questions posées. Ne rejettez pas le blâme sur les aînés et les prédecesseurs. En tant que jeunes adultes, vous êtes aussi concernés dans la quête des solutions que vos devanciers.

L’auteur de la falsification ci-dessus a agi dans le sens exactement opposé de mes conseils. Il aurait dû réfléchi avant d’agir. Hélas, il a choisi de propager une fausse information, qui falsifie la réalité historique, et qui sème la confusion.

Il lui appartient aujourd’hui de reconnaitre le tort de son geste délibéré. Et de  présenter des excuses publiques. Il y va du respect dû à la mémoire de l’Almami Bokar Biro, ainsi qu’à l’histoire du Fuuta-Jalon, de la Guinée et de l’Afrique.

Tierno S. Bah

Hammadoun Dicko, l’Autre Martyr de Modibo Keita

Evocation d’un martyr : Hammadoun Dicko

Je reproduis plus bas une contribution à la biographie de Hammadoun Dicko, qui fut député du Soudan français (Mali) et secrétaire d’Etat dans trois gouvernements à Paris. Le document est extrait du livre de Claude Gérard intitulé Les Pionniers de l’indépendance. Paris, 1975. Je publierai l’ouvrage complet sur Semantic Africa. En attendant, et en guise d’introduction de la section consacrée à Hammadoun Dicko, je propose un survol historique de l’Afrique de l’après-guerre 1939-45 et de la rapide transformation du paysage politique du continent, en fin 1950 –  début 1960 . Les représentants des peuples colonisés n’attendirent pas la fin du conflit pour demander plus d’autonomie, étant donné le prix élevé (en vies humaines, en labeur et en fourniture de produits) que les populations payèrent pour la libération de l’Europe et des puissances coloniales (Grande Bretagne, France, Portugal, Belgique, Espagne, Pays-Bas,  etc.) La vague d’emancipation du joug colonial partit d’Asie, avec une série de proclamations de la souveraineté : l’Indonésie (1945), l’Inde (1947), la Chine (1948)…

Par contre, pour conquérir sa liberté l’Indochine (Vietnam) dut prendre les armes contre la France en 1946. Les troupes du général Võ Nguyên Giáp écrasèrent l’armée coloniale à la bataille de Dien Bien Phu en 1954, année du déclenchement de l’insurrection qui devint la guerre d’indépendance de l’Algérie (1954-1962).

Au sud du Sahara, face aux pressions locales et aux enjeux internationaux de  la guerre froide débutante, la France libre défie le maréchal Pétain et son  régime hitlérien de  Vichy. Convoquée à Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 par le général de Gaulle, une conférence discute des perspectives de l’Empire colonial français — nom officiel des possessions françaises sous la Troisième République (1870-1940). Mais la rencontre  n’associe directement aucun Africain. Un seul Noir, le Martiniquais Félix Eboué, Gouverneur général de l’Afrique Equatoriale, est assis à la table de délibérations. En conséquence, les mesures adoptées marquent la volonté de la France de retarder voire d’étouffer les aspirations des Africains à l’autodétermination. Aussi les participants rejettent-ils “toute idée d’autonomie, toute idée d’évolution hors du bloc français de l’Empire”. Ils ponctuent que “la constitution éventuelle – même lointaine – de self-governments dans les colonies est à écarter.” Mais l’on s’accorde pour proclamer la Quatrième République, qui substitue l’Union française à l’Empire colonial. Présentée comme le creuset de la nouvelle politique d’assimilation des Africains noirs à la culture de la Métropole (la “mère-patrie”), l’Union survécut cahin-caha jusqu’au retour du général de Gaulle au pouvoir en mai 1958. Dès son arrivée il lance le projet du référendum constitutionnel portant création de l’actuelle Cinquième République et d’une Communauté franco-africaine à la place de l’Union française. Le vote du 28 septembre 1958 conduisit à l’indépendance de la Guinée, “un évènement auquel personne ne s’attendait”, souligne Jean Suret-Canale…
En 1945, pour maintenir la  suprématie coloniale la France impose le système électoral et parlementaire du “double collège”. Celui-ci accorde une représentativité plus élevée à la minorité de colons  blancs qu’à la majorité des autochtones noirs. Cependant, Paris est obligé d’y renoncer. En 1946 on abandonne l’échafaudage en faveur du collège unique. Les Africains récupèrent toutes les députations.
Dès leur prise de fonction au Palais Bourbon, siège de l’Assemblée nationale, les élus africains font bloc pour soutenir le projet de loi supprimant le travail obligatoire et non-payé. Le député de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, est le rapporteur de la proposition. En avril 1946, la loi est votée à l’unanimité. Elle passe également à la postérité comme la loi Félix Houphouët-Boigny.  C’en était fini du déshumanisant et abject régime de l’Indigénat.
Le 7 mai suivant la loi Lamine Guèye est votée. Elle établit l’égalité du statut de citoyen des Métropolitains et des ressortissants des colonies — baptisés désormais Territoires d’Outre-Mer, T.O.M.

Le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain

En plus de ces acquis parlementaires réalisés, les élus africains se concertent sur la création sur le terrain même, en Afrique, d’un mouvement d’union politique des treize colonies françaises. Sept personnalités (Félix Houphouet-Boigny, Lamine Guèye, Jean Félix-Tchicaya, Sourou-Migan Apithy, Fily-Dabo Sissoko, Yacine Diallo, Gabriel d’Arboussier) signent le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain, qui appelle à la tenue à Bamako du congrès consitutif d’une organisation éponyme.

Apparentement parlementaire

Dès le début de leur mandat, les députés africains avaient pu compter sur la solidarité des élus communistes. De 1945 à 1947, le Parti communiste français occupa une place importante et remplit  des rôles législatifs et gouvernementaux décisifs dans l’Hexagone. Ainsi, lorsque le congrès du RDA se profila à l’horizon, les communistes étaient prêts. Ils mirent en action (a) les rapports de camaraderie intellectuelle datant des Groupes d’études communistes (GEC) des années 1944-51, (b) leur propre expérience organisatrice remontant aux années 1920, (c) leurs portefeuilles-clés au sein du gouvernement du général de Gaulle. Ils agirent de façon certes intéressée mais surtout solidaire. Et ils apportèrent la couverture officielle, le soutien humain et  le support logistique nécessaires.
Tout cela explique l’apparentement parlementaire —indirect — du RDA au PCF, de 1947 à 1950. Toutefois, lorsqu’il y mit fin, le RDA retint certaines méthodes de leadership et pratiques politiques chères aux partis communistes de type stalinien — dont le PCF faisait partie. Sans oublier que la plupart des dirigeants du RDA avaient noué des contacts officiels avec les pays du Bloc soviétique.

Sur les GEC, lire Les Groupes d’Etudes Communistes
Sur le désapparentement consulter, entre autres, Pierre Kiprè, Suret-Canale, Gabriel Lisette (Le combat du Rassemblement Démocratique Africain pour la décolonisation pacifique de l’Afrique Noire. Présence Africaine. 1983) et Claude Gérard (à paraitre sur webAfriqa), André Lewin : (a), (b), (c), (d), (e).

Ce rappel m’amène au constat suivant : la Côte d’Ivoire (PDCI), le Mali (US-RDA) et la Guinée (PDG) furent les pays à plus forte implantation RDA. En conséquence, les leaders des trois états imposèrent le régime du parti unique, la culture du culte de la personnalité, la répression de l’opposition. Pire, ils utilisèrent l’assassinat d’adversaires pour terroriser et affirmer leur intolérance politique. Le Camp Boiro en Guinée sous  Sékou Touré, les accusations non-fondées, le procès extra-judiciaire et l’exécution de Fily Dabo Sissoko, Hammadoun Dicko et, peut-être, du commerçant Kassoum Touré par le régime de Modibo Keita au Mali, la persécution violente de Laurent Gbagbo et des militants du FPI, le boomerang létal de l’ivoirité, la guerre civile en Côte d’Ivoire, … ce sont là autant de politiques coercitives et criminelles, basées sur une idéologie non et anti-démocratique, autoritaire, despotique, dictatoriale, négative et (auto)-destructrice du pouvoir. En somme, les libérateurs des années 1940 se muèrent en collaborateurs dans les années 1950. Agrippés à la présidence à vie sous les rayons dardants des “Soleils des indépendances”, ils sombrèrent en oppresseurs dans les années 1960. Telle se dessine la tragique courbe de l’avènement, du triomphe et de l’implosion du RDA.

Sur les errements et erreurs de la génération des “pères de l’indépendance” lire les travaux de contemporains ; par exemple, le chapitre “Mésaventures de la conscience nationale” in Les damnés de la terre (Frantz Fanon), les conclusions prémonitrices de Ruth Morgenthau, la recherche pionnière et l’analyse perspicace de Victor Du Bois, la réflexion anthropologique de Harris Memel-Foté

Tierno S. Bah


Claude Gérard. Les pionniers de l'independance
Claude Gérard. Les pionniers de l’indépendance. Paris, Éditions Intercontinents, 1975. 191 p. : ill.

Hammadoun Dicko (1925-1964)

Un destin tragique

C’est en raison de son destin tragique que l’on ne saurait dissocier Hammadoun Dicko du bataillon des pionniers de l’émancipation africaine. Il est mort au bagne de Kidal, dans le désert malien, parce que treize ans plus tôt, à l’âge de 25 ans, il avait accepté de venir représenter l’Afrique au Parlement français.
Trop jeune, certes, pour être un précurseur au même titre qu’un Fily-Dabo Sissoko, qui, bien avant 1940, se révoltait contre l’assimilation culturelle, il partagea cependant le sort de son aîné. Sa disparition fut annoncée en même temps que celle de Fily-Dabo, un jour de juillet 1964, par la phrase terrible déjà citée : « Tous les prisonniers meurent un jour ou l’autre » 1.
Prisonnier politique, il l’était depuis deux ans. II avait été arrêté au lendemain des manifestations qui s’étaient déroulées à Bamako en juillet 1962 contre la création du franc malien.
Devant le Tribunal Spécial qui allait le condamner à mort au mois d’octobre de la même année, il plaida non coupable, affirmant qu’il était resté totalement en dehors de l’agitation des journées de juillet. C’était également l’opinion de tous ses proches. La grâce accordée par le Chef de l’Etat, Modibo Kéita, ne devait être qu’un sursis. Pour lui, comme pour Fily-Dabo Sissoko et le troisième condamné grâcié, le commerçant Kassoum Touré, le rendez-vous était pris avec la mort…

« … En Afrique, dit un jour le président Léopold Sédar-Senghor, il n’y a pas de frontière ; pas même entre la vie et la mort … »

Pierre Bertaux (1907-1986)
Pierre Bertaux (1907-1986)

Pierre Bertaux, ancien sénateur de l’ex-Soudan français place cette citation en première page de son ouvrage Histoire de l’Afrique au Sud du Sahara 2 qu’il dédie à « son frère, Hammadoun Dicko » parce que c’est à travers lui qu’il se familiarisa avec les traditions millénaires de l’Afrique, vieilles civilisations que des sages avaient modelées pour l’éternité.

Il était une fois, un village peul …

Hammadoun Dicko, 1924-1964 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko, 1924-1964

La vie d’Hammadoun Dicko commence un peu à la manière d’un conte … Il était une fois, un village peul du nom de Diana, situé à mi-chemin entre les falaises de Bandiagara et les monts de Hombori.
Vers l’année 1924, peut-être 1925, Fata Brahima, épouse du Chef Amadou Almamy Dicko, issue elle-même d’une famille de Chefs, donne naissance dans ce village à son premier fils Hammadoun. L’enfant, en raison des longs siècles de tradition peule qui ont précédé sa venue, aurait dû immanquablement, en d’autres temps, devenir éleveur de grands troupeaux, puis le moment venu, il serait passé de l’état de jeune prince héritier à celui de chef de Canton… Mais déjà les courants nouveaux ébranlaient l’Afrique, atteignant le village de Diona. Une école primaire avait été ouverte à Douentza, le chef-lieu du cercle. Amadou Dicko décide d’y envoyer son fils aîné.
L’étape suivante fut l’école de Mopti, la grande ville du delta central du Niger et enfin le lycée Terrasson de Fougères à Bamako. En 1947, Hammadoun Dicko, devenu instituteur, est affecté à Bafoulabé, dans l’extrême sud-ouest du Soudan, puis à Kolokani, au nord de Bamako. Son père lui dit alors qu’il serait le premier dans la famille à choisir lui-même son épouse. Il se marie une première fois en 1947. Il aura cinq enfants dont trois filles : Fatsamata, Kadji, Hawa, un fils, Oumar, et un neveu adopté. Il épousera Nia en 1954, à Bamako.

Instituteur

Son métier d’instituteur lui plaît. Il enseigne, tout en poursuivant ses études. Il n’a pas encore vingt-cinq ans et estime qu’avant tout, il lui faut étudier afin, plus tard, de mieux servir l’Afrique nouvelle. Il se tient donc en dehors de la vie politique et ignore les affrontements qui opposent les partis.

Plus jeune député

C’est alors, pour lui, l’événement imprévisible. Au printemps 1951, des amis d’Hammadoun, plus âgés que lui et qui, eux, « font de la politique » viennent lui demander d’être candidat aux élections législatives françaises, car disent-ils, il est le fils d’un Chef Peul et cette candidature fera plaisir à tous les Peuls du Soudan… Il refuse, préférant continuer ses études et son travail. Mais finalement l’insistance de ses amis se fait si pressante qu’il cède. Il est élu le 17 juin 1951, le jour de la naissance de sa troisième fille.

Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956

Au Palais-Bourbon, il est le plus jeune député, dépassant à peine l’âge minimum requis pour l’éligibilité. Au début, dit-il à l’époque, il s’est trouvé quelque peu intimidé par l’atmosphère de l’hémicycle, redoutant d’être obligé de prendre la parole à la tribune sans s’y être préparé. Mais il s’habitue très vite, comme il se doit pour le descendant d’une famille de Chefs. Surtout, il ne perd pas de vue le but qu’il s’est fixé : d’abord s’instruire. Il s’inscrit à la Faculté des Lettres. Il lit beaucoup et notamment des manuels de philosophie.

Quant à son nouveau mandat de parlementaire, il cherche d’abord à s’informer, à, comprendre. Il écoute beaucoup, parle peu, fréquente assidûment le centre de documentation du Palais-Bourbon. Il est inscrit au groupe socialiste, puisque les notables soudanais qui l’ont incité à se faire élire, appartiennent au Parti Progressiste Soudanais, lié à la S.F.I.O. française et rival de l’Union Soudanaise-R.D.A. Mais, à ce propos, un trait essentiel de la pensée du jeune député Hammadoun Dicko doit être relevé : ce qui compte pour lui, c’est d’abord son pays avant l’appartenance à un parti, car en matière de politique, il est persuadé qu’il doit encore apprendre, réfléchir, observer. Il intervient peu à la tribune de l’Assemblée Nationale, seulement lorsque son groupe parlementaire le lui demande, et c’est toujours une prise de position collective qu’il exprime. Toutefois, lorsque l’occasion se présente de témoigner d’un sentiment personnel, il ne manque pas d’exprimer son attachement à l’unité des Africains. Faut-il se remémorer cette séance d’août 1954, au cours de laquelle les députés discutaient de l’organisation des municipalités d’Outre-Mer et en étaient venus sur le point de savoir si la ville soudanaise de Ségou, ancienne capitale de plusieurs royaumes Bambara, devait ou non être érigée en commune de plein exercice ? Appelé à prendre la parole, Hammadoun Dicko se plaît à souligner qu’il reprend à son compte les arguments que venaient de présenter M. Mamadou Konaté, le leader de l’Union Soudanaise-R.D.A.

Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N'Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat. - BlogGuinée, webGuinée
Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N’Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat.

Son accent de sincérité, voire de passion, attire l’attention lorsqu’il aborde les grandes idées sociales, politiques et philosophiques auxquelles déjà il adhère pleinement, par exemple lorsqu’il souhaite un texte permettant d’associer « davantage la masse des paysans de la brousse à la gestion des affaires publiques pour les mener à la démocratie véritable… » ou qu’il se prononce pour le collège électoral unique entre blancs et noirs d’Afrique afin de faire reculer la ségrégation, en ajoutant :

« L’Africain s’est montré plein de sagesse et de patience. De cette patience, il faut user, il faut bien en user, mais il ne faut pas en abuser. Il faut que l’on sache que l’Afrique Noire évolue vite, très vite… ».

C’était en 1954.
Lorsqu’après avoir commencé son apprentissage de député à Paris, il revient pour la première fois au village de son père, arrivant en voiture depuis Bamako, il est accueilli à la fois avec enthousiasme et inquiétude. N’a-t-il point oublié la langue fulfulde et les coutumes peules ? On se rassure vite. Lui-même sait qu’il n’a pas changé, que les liens qui l’attachent aux siens sont toujours aussi solides et mystérieux et que la communication verbale n’est pas indispensable pour se comprendre… Au retour, sa voiture tombe en panne, en pleine brousse, bien trop loin de son village pour y retourner à pied, car la nuit est proche. Aucun moyen d’alerter quiconque. Alors arrivent deux cavaliers envoyés à son secours par son père que personne évidemment n’aurait pu prévenir de l’incident. Le jeune député racontait cette aventure sans étonnement et sans explications, et pourtant il ne manquait pas de se dire rationaliste et positiviste, ce qui d’ailleurs ne l’empêchait nullement d’être un pratiquant fidèle à tous les rites et prières de l’Islam.

Plus jeune ministre

Réélu député en 1956, il aura, peu après, le privilège de devenir, cette fois, le plus jeune ministre du gouvernement français. Il appartient successivement aux cabinets de MM. Guy Mollet, Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, aux postes de Secrétaire d’Etat à l’Industrie et au Commerce, à la Recherche scientifique, à l’Education nationale… ceci jusqu’à la fin de la quatrième République française en 1958.

Il a beaucoup appris durant ces sept années d’intense activité, de 1951 à 1958. Il semble que la principale conclusion qu’il en tire est qu’en Afrique, le plus urgent est d’enseigner. Hammadoun Dicko souhaite spécialement la scolarisation des filles. Il pense que la cadence d’évolution d’un groupe humain est strictement déterminée par l’évolution de l’élément féminin et qu’en conséquence on doit, en Afrique, largement « investir en matière d’éducation des filles ».

A Bamako, les événements politiques se succèdent à un rythme rapide. La campagne se poursuit en faveur d’une Fédération du Mali réunissant le Soudan et le Sénégal. Hammadoun Dicko ne s’y rallie pas. Il ne croit pas à la solidité d’une telle union et affirme en outre que le Soudan a autant besoin d’Abidjan que de Dakar pour assurer son développement. Cette conviction, il vient l’exprimer à la tribune du Congrès extraordinaire du Rassemblement Démocratique Africain qui se déroule à Abidjan en septembre 1959.

Entre-temps, le parti d’Hammadoun Dicko et de Fily-Dabo Sissoko qui s’était intégré au P.R.A. (Parti du Regroupement Africain) a perdu tous ses sièges. Les élections législatives soudanaises de mars 1959 ne lui ont laissé que 24% des suffrages avant d’être dissous le 31 juillet de la même année. C’est là une déception pour Hammadoun Dicko, mais ni un échec, ni une épreuve. Conseillé et soutenu par quelques bons amis africains et français, il reprend ses études à Paris. II suit des cours d’économie politique. II s’attache à deux projets d’avenir. Enseigner dans son pays et « construire » son village. Peut-être songe-t-il à l’exemple de Yamoussoukro, le village pilote ivoirien du président Félix Houphouët-Boigny ?

Le moment de passer à la réalisation de ses rêves est-il propice en 1960 ? Quelles sont ses chances de réussir ? II mesure tous les risques que comporte son choix. Il hésite. Quoi qu’il puisse arriver, il se refuse à vivre en exilé alors qu’il désire tant se rendre utile à son pays, à la jeune indépendance du Mali. Il choisit de revenir à Bamako. Il repart seul d’abord, puis revient chercher à Paris son épouse Nia et ses enfants en octobre 1961. Il travaille d’abord dans les services culturels maliens (I.F.A.N.). puis à l’Education nationale.

Juillet 1962 marque le début du drame. La veille de son arrestation, il ne se sent nullement en danger à Bamako. Il vient d’apprendre que l’ancien sénateur Mamadou M’Bodge, qui avait été l’un de ses amis politiques, a été assassiné. Il en éprouve de la peine. Cependant il se croit quant à lui, totalement en dehors de la zone des intrigues, des rancoeurs et des vengeances. Mais y a-t-il des frontières en Afrique ?

La veille donc de son arrestation il continue à vivre normalement en famille. Comme toujours, en dehors de ses activités professionnelles, il consacre un peu de son temps à la lecture, à l’étude et à la composition de poésies. Ce jour-là, ce sera à sa mère qu’il dédiera son dernier poème d’homme libre …

Le lendemain matin à l’aube, après avoir prié, le premier regard d’Hammadoun est, selon son habitude, pour son jardin. Il s’aperçoit que sa maison est cernée.
C’est le gardien qui, quelques minutes plus tard, préviendra Nia Dicko de l’arrestation de son mari. Elle ne devait plus jamais le revoir.

La thèse officielle expliquant la mort des trois prisonniers rapportait, on s’en souvient, qu’ils avaient été tués au cours d’un engagement entre l’armée malienne et les Touareg …

Claude Gérard

Notes
1. Voir p. 88 Fily-Dabo Sissoko.
2. Publiée en Allemagne (1966), et aux Editions Bordas Paris, 1973, collection Aurige. Histoire Universelle.

L’assassinat de Cabral expliqué !

Dans First Ambassadors: Cuba’s Role in Guinea-Bissau’s War of Independence Piero Gleijeses, professeur à SAIS (School of Advanced International Studies, Washington, DC) se réfère à Patrick Chabal (1951-2014) comme le principal biographe d’Amílcar Cabral. Effectivement l’auteur offre une explication solide des causes et conséquences de la mort violente de Cabral.

Paru dix ans après la disparition tragique et prématurée du leader du PAIGC, la biographie intitulée Amílcar Cabral : revolutionary leadership and people’s war (1983) est effectivement un ouvrage documenté et dense de quelque 300 pages, dont la bibliographie couvre quinze.
On pourra accéder graduellement au livre sur webAfriqa.

Juvenal Cabral, institueur, père d'Amilcar
Juvenal Cabral, institueur, père d’Amilcar

Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d'Amilcar
Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d’Amilcar

Tout ce qui touche Cabral, concerne la Guinée-Conakry et la Guinée-Bissau. Et cet ouvrage l’illustre abondamment. Patrick Chabal souligne que la recherche pour le livre surmonta partout de formidable difficultés pratiques et politiques. Sauf en Guinée-Conakry ! Cette impossibilité n’est guère surprenant si l’on tient compte de la stratégie de la terre brûlée de Sékou Touré. Faisant table rase du passé et déformant le présent, le premier président ravala un pays jadis prometteur au rang de lanterne rouge d’Afrique, s’agissant en particulier de l’intelligentsia et de l’éducation.

L’introduction et le premier chapitre présente la vie familiale, l’influence parentale, les cycles scolaire et universitaire exceptionnels, la brillante carrière de l’ingénieur agronome Cabral. Vient ensuite l’entrée en politique, qui culmine avec la création du PAIGC par Amílcar. Les derniers chapitres présentent, d’abord, le contexte socio-historique de la Guinée-Bissau et du Cap Vert, et, ensuite, les réflexions de Chabal sur la pensée et de l’héritage politiques de Cabral.

Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950
Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950

Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960
Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960

Remarques générales

Côté présentation, le livre contient quelques cartes, mais pas d’illustrations autre qu’une photo de Cabral. J’ai pu constituer cependant l’album photo ci-dessus à partir des archives de Casa Comum.
Quant au contenu, il s’agit ici du travail d’un politologue. Et l’ouvrage en porte le sceau. Mais l’historien et l’anthropologue restent sur leur faim. A cause de lacunes sur l’histoire, la composition pluri-ethnique et la diversité culturelle de la Guinée-Bissau. L’auteur ne semble pas non plus percevoir les différences de personnalité fondamentales entre Sékou Touré et Amílcar Cabral.

Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975
Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975

Points discutables

Le livre survole deux points critiques, qui méritaient pourtant davantage d’attention :

  • les rapports entre le PAIGC et les Fulas (Fulɓe)
  • les rumeurs impliquant président Sékou Touré dans l’assassinat

Les Fulas (Fulɓe) et les nationalistes

Chabal écrit : « It is clearer why the Fula opposed the nationalists in Guinea: they had done so elsewhere in West Africa. »
(Il devient plus clair pourquoi les Fula s’opposèrent aux nationalistes en Guinée-Bissau: ils l’avaient fait ailleurs en Afrique de l’Ouest.)
Mais il aurait dû dire où. Car un opinion lapidaire est insuffisante sur une question aussi épineuse que celles des rapports entre trois périodes historiques et trois formations étatiques : pré-coloniale, coloniale et post-coloniale.

Sékou Touré, impliqué ou disculpé ?

Chabal rejette l’hypothèse d’une implication de Sékou Touré dans l’assassinat de Cabral. Mais il souligne à plusieurs reprises les tensions entre les deux dirigeants. Et il mentionne les visées hégémoniques de Conakry sur la Guinée-Bissau (Sékou Touré’s alleged ambition to control Guinea-Bissau at independence).

Traitant de la mort violente du héros, Patrick Chabal s’appuie sur les faits et les témoignages pour présenter une explication cohérente et logique de l’assassinat de Cabral à Conakry, le 20 janvier 1973.
Je traduis ici des passages de la section intitulée “Cabral’s assassination: faits et implications”, qui ouvre le chapitre 5.

Chabal cite peu de sources sur la Guinee-Conakry. Pour toute “disculpation” de Sékou Touré dans la mort de Cabral, il ne cite qu’une publication du président, intitulée “Crime crapuleux de l’impérialisme”. Patrick aurait pu élargir l’horizon en faisant état des meurtres massifs perpétrés en janvier 1971 par le régime de Conakry. Parmi les accusés — sans preuves — et les tués — sans raison —, il y avait Barry III, ancien rival — vaincu et rangé — de Sékou Touré. Chabal aurait pu ainsi constater des similitudes entre Barry III et Amílcar Cabral : intelligents, universitaires, dynamiques, charismatiques, progressistes, etc. Le 25 janvier 1971 Barry III — et des dizaines d’autres Guinéens — fut pendu sur ordre de Sékou Touré. Le “responsable suprême” enviait ces deux cadets à lui. Il jalousait leur formation plus avancée et leurs diplômes.… Après avoir assassiné Ibrahima, pourquoi n’aurait-il pas trouvé un mobile pour perdre Amílcar ?
Plus fondamentalement Chabal aurait dû traiter du “Complot Permanent”, des purges cycliques, des violations et crimes des droits de l’homme de la “révolution” guinéenne. Hélas, il est muet sur ces questions, qui sont pourtant plus vitales que tout autre concept ou théorie. La même remarque vaut pour Cabral et le PAIGC, qui restèrent impassibles et silencieux face à la descente de leur pays-hôte aux enfers. Mais qu’auraient-ils dû et pu faire. La question reste posée… et sans réponse !
Quoiqu’il en soit, l’assassinat de son fondateur par des dirigeants du parti, marqua le début de la fin pour le PAIGC. Dans l’immédiat le parti évita la cacophonie et l’effondrement ; il maintint l’ordre et la cohésion. Les comploteurs furent jugés et exécutés. On procéda ensuite à la proclamation de l’indépendance de la Guinée-Bissau, que le Portugal finit par reconnaître. Mais le poison de la discorde et de la désunion avait été consommé. Son effet se répandit graduellement et finit par balayer les idéaux de Cabral. Après le coup d’état de Nino Vieira contre Luiz Cabral en 1980, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert se séparèrent en deux républiques. A Bissau la guerre civile éclata entre frères (les généraux Nino et Ansumane Mané) du combat anti-colonialiste. Président Nino Vieira prévalut. Toutefois il fut éventuellement contraint — ô paradoxe — au refuge et à l’exil à Lisbonne en 1999. Il y retrouva Luiz Cabral ! Nino rentra à Bissau en 2005 avec l’appui de son vieil ami et business partenaire, Lansana Conté. Mais il fut assassiné à son tour, le pays s’étant mué en narco-état. Incapable aujourd’hui de surmonter les tiraillement politiciens, il patauge dans une absurde paralysie au sommet…

Différence fondamentale

En filigrane ce livre révèle la différence fondamentale entre la personnalité de Sékou Touré et celle d’Amílcar Cabral : on a, d’un côté, un tueur impulsif et récidiviste, de l’autre, un humaniste, qui croyait en la rédemption de l’être humain.

Mon souvenir d’Amílcar

Dernier point et non le moindre, je voudrais évoquer mon souvenir personnel, positif et ému, d’Amílcar. Il s’agit de mes rares contacts avec Amílcar entre 1968 et 1972. C’était à l’occasion de séances annuelles de projection de films documentaires sur la guerre de libération du PAIGC. Les sessions étaient organisées par le Ciné-club de l’Institut Polytechnique de Conakry, dont les animateurs étaient Thierno Mamadou Sow, Mamadi ‘Mam’ Camara, Teliwel ‘Cochran’ Diallo, Hady Diallo, moi-même, etc. Nous bénéficions de l’encadrement volontaire de professeurs français et belge : feu Michel Faulcon (mathématiques) et sa femme, Ms. Annette (génie-civil), Ms. Claire van Arenberg (linguistique), des passionnés du cinéma comme nous.
Invités d’honneur de ces rencontres, Amílcar et Aristides Pereira rehaussaient les cérémonies de leur présence. Ils participaient brièvement aux débats qui suivaient la projection, et les élevaient. Après avoir gracieusement signé le cahier des visiteurs sous les vivats d’une salle archi-comble, ils serraient des mains enthousiastes et étaient raccompagnés jusqu’à leur modeste Volkswagen Coccinelle par leurs nombreux admirateurs.

Tierno S. Bah