Samir Amin. Correction, postulat et paradoxes

Correction

Ouagadougou, 1987. La légende cette photo prise par Jeune Afrique fait erreur sur la deuxième personne, à partir de la gauche. Au lieu de Valère Somé, ministre burkinabé de l'Enseignement supérieur, il s'agit plutôt de l'économiste guinéen, Bailo Télivel Diallo. Il est entouré par Samir Amin, économiste altermondialiste franco-égyptien, à sa droite, et Mustapha Kassé, directeur du C.R.E.A. de Dakar. M. Diallo fut mon ami collégue intime durant les années formatrices de ma carrière de chercheur et d'éditeur scientifique. De 1975 à 1981, évoluant dans un environnement précaire, nous travaillâmes sans relâche pour faire paraître Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l'Institut Polytechnique de Conakry. Bailo fut ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique de 2015 à 2017.
Ouagadougou, 1987. La légende cette photo prise par Jeune Afrique fait erreur sur la deuxième personne, à partir de la gauche. Au lieu de Valère Somé, ministre burkinabé de l’Enseignement supérieur, il s’agit plutôt de l’économiste guinéen, Bailo Télivel Diallo. Il est entouré par Samir Amin, économiste altermondialiste franco-égyptien, à sa droite, et Mustapha Kassé, directeur du C.R.E.A. de Dakar. M. Diallo fut mon ami collégue intime durant les années formatrices de ma carrière de chercheur et d’éditeur scientifique. De 1975 à 1981, évoluant dans un environnement précaire, nous travaillâmes sans relâche pour faire paraître Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Institut Polytechnique de Conakry. Bailo fut ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique de 2015 à 2017.

Le chercheur Demba Moussa Dembélé a rédigé une biographie consacrée à Samir Amin en 2013, intitulé Samir Amin : Intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud, publiée aux éditions du Codestria. Il a accepté de revenir pour Jeune Afrique sur la trajectoire intellectuelle de l’économiste franco-égyptien.

Jeune Afrique : Comment avez-vous connu Samir Amin ?

Demba Moussa Dembélé : J’ai d’abord connu Samir Amin à travers ses livres, que j’ai lu lorsque j’étais étudiant. Quand il a quitté l’Égypte, il est allé à Paris, mais il ne voulait pas vraiment vivre dans un pays occidental. Le premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, qui était très sensible à l’envergure de l’homme lui a proposé de venir à Dakar.

Et depuis, il est resté, vivant entre le Sénégal et Paris. On s’est ensuite rencontré avec le Forum du Tiers-monde et, petit à petit, on s’est rapproché en participant à différentes rencontres. Son bureau était toujours ouvert à Dakar et on partageait les mêmes convictions politiques.

Quelles sont les grandes étapes de sa trajectoire intellectuelle ?

Dès le lycée, il a rencontré des mouvements progressistes, qui contestaient la domination de la Grande-Bretagne sur l’Égypte. C’est là que le virus de l’anticolonialisme l’a piqué et ça ne l’a jamais quitté. Il s’est ensuite mêlé à des groupes pro-communiste, avant de rejoindre le parti communiste lorsqu’il est venu étudier en France. À l’époque, le Parti communiste bénéficiait d’un grand prestige, grâce à son rôle dans la résistance, et à celui de l’URSS dans la victoire contre le nazisme.

Cette orientation marxiste l’a conduit à remettre en cause les thèses économiques venues de l’occident sur le développement des pays du Tiers-monde, de l’Afrique et des autres pays du Sud. Toute sa carrière intellectuelle a été marquée par la réfutation de ce que les économistes appellent les théories néoclassiques. Quand il a rencontré d’autres intellectuels, tels que Arghiri Emmanuel, André Gunder Franck et plus tard Immanuel Wallerstein, ils ont formé une sorte de groupe contestant non seulement les thèses des économistes standards mais également des institutions internationales, telles que la Banque mondiale ou le FMI.

Ces universitaires ont beaucoup critiqué les Programmes d’ajustement structurel (PAS) dans les années 1980-1990, puis la mondialisation économique. Selon ces économistes, cette nouvelle phase du capitalisme a marqué une montée du pouvoir des multinationales, des entreprises privées. Les États ont reculé, ou en tout cas baissé la garde par rapport la régulation du secteur privé, notamment dans les pays développés.

Ce n’était pas seulement un théoricien. C’était un intellectuel engagé, qui ne se contente pas seulement de théoriser sur le monde, mais qui utilise son savoir aux cotés des peuples en lutte, pour remettre en cause les politiques dominantes. C’était l’un des pères fondateurs du Forum social mondial, du Forum social africain. Il a également bâti des institutions qui comptent en Afrique et dans le monde encore aujourd’hui. C’est le Codestria, le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique, basé à Dakar, et également l’ONG Enda Tiers-monde, qui s’occupe surtout de questions d’environnement et d’écologie.

Quels sont ses thèses les plus importantes ?

Je retiendrais la division entre centre et périphérie. Les thèses conventionnelles disent que, si les pays sous-développés n’arrivent pas à décoller, c’est par ce qu’il y a des facteurs internes, soit culturels, soit sociaux, qui les empêchent de se développer comme les pays occidentaux. Samir Amin dit non. On a un seul système capitaliste, composé du « centre » – États-Unis, Europe, Japon – et de pays périphériques. Ces pays de la périphérie leurs politiques sont faite de telles sortes qu’ils doivent s’ajuster au besoin d’accumulation des pays du centre, par l’exploitation de leurs ressources naturelles.

Son autre thèse importante, c’est le développement inégal. C’est une conséquence du libre-échange. Le commerce international fait partie du mécanisme par lequel le centre s’accapare les ressources de la périphérie. En effet, les produits manufacturés vendus par le centre à la périphérie sont onéreux alors que les matières premières exportés par les pays pauvres sont bon marché du fait du faible coût du travail. Conséquence : les richesses des pays en développement sont « pillées » par les pays développés et les écarts de revenus entre ces pays se creusent.

Enfin, la déconnexion. C’est l’idée que pour que les pays de la périphérie puissent se développer, il faut une certaine déconnexion par rapport au système mondial. Ils doivent pouvoir maîtriser leur commerce international et les flux de capitaux. Ce sont deux mécanismes par lesquels les pays du centre contrôlent ceux de la périphérie. Tant que les pays n’arrivent pas à contrôler ces deux mécanismes, il sera difficile de se développer. Des pays comme la Chine et l’Inde se sont d’abord déconnecté pendant une période, se sont réorganisés, pour pouvoir revenir dans le système à partir d’un rapport de force plus favorable.

On retrouve cette vision dans l’agenda 2063 de l’Union africaine, mais également dans les recommandations de la Cnuced et de la Cedeao, qui insistent sur la nécessité pour les pays africains de recouvrer des marges de manœuvres en matières de politiques économiques, et de rebâtir des États développementalistes.
Victor Bérenger

Tierno S. Bah

Ramatullahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon

Ramatullaahi Telikoo
Majaaɗo Allah Gaynaali! Qui ignore Allah est perdu !
Poème en Pular du Fuuta-Jalon.
Exégèse de Christiane Seydou

Cahiers d’Études africaines. 1966, no.24, pp. 643-681

Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d'etudes africaines. 1966
Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d’etudes africaines. 1966

Christiane Seydou ne cache pas son admiration et son enthousiasme pour le poème de Ramatullahi. Elle s’en saisit et en fait une belle et savante exégèse. Dans l’introduction elle écrit :

« … ce poème, d’inspiration religieuse et mystique, est un de ces waajooji traditionnels qui traitent généralement de sujets élevés, et, le plus souvent, métaphysiques 3. Celui-ci n’est autre qu’un extraordinaire « sermon sur la mort » versifié avec une virtuosité que jamais n’entache aucune acrobatie verbale déplacée, et une puissance d’évocation et d’invocation à laquelle, comme envoûtée, l’imagination ne peut se dérober. »

Pour Christiane,

« La richesse de ce texte est telle, à tous points de vue, qu’il a semblé profitable d’en étudier très attentivement toutes les ressources et les dimensions, par une sorte d’exégèse scrupuleuse du fond lui-même tout autant que par l’analyse serrée des procédés poétiques qui en font une réussite artistique incontestable et une oeuvre littéraire d’une grande portée. »

En conclusion, Christiane Seydou avoue :

« Il est impossible, face à ce poème, de ne pas évoquer ce passage, extrait de Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné —  écrivain, poète, politicien, et militaire protestant du 16è siècle —, dont l’inspiration, les images, la technique poétique même se trouvent si étonnamment proches de celles de Ramatullaahi Telikoo… »

C’est là un grand hommage, car l’oeuvre d’Agrippa occupe une place importante dans la littérature française. Par exemple, d’Aubigné compte le titan littéraire Victor Hugo parmi ses distants admirateurs.…

Je propose ici ma lecture du poème en six enregistrements sonores. Chacun d’eux comporte huit strophes de trois vers ou tercets, pour un total de 192 vers. Des versions du texte complet sont accessibles, l’une dans La Femme. La Vache. La Foi (A.I.Sow, éd., non commentée), l’autre (avec la présentation et les commentaires détaillés de Christiane Seydou) sur Persée et sur SemanticAfrica.

Gimol Aranol – A. Strophes 1 à 8

Gimol Dimmol – B. Strophes 9 à 19

Gimol Tammol – C. Strophes 20 à 30

Gimol Nayaɓol – D. Strophes 31 à 41

Gimol Jowaɓol – E. Strophes 42 à 52

Gimol Jeegaɓol – F. Strophes 53 à 64
Yimoore : Ramatullahi Diallo, Telikoo (1870?-1930?)
Yimoowo: Tierno Siradiou Bah, Kompanya

Sunni, érudite et suufi, Ramatullahi s’affirme comme l’une des grandes plumes et voix du Pular littéraire. Maîtrisant l’arabe classique, elle emploie cette langue pour présenter   Majaaɗo Allah Gaynaali. Elle y décline son identité futanienne, ainsi que ses créances et affiliations islamiques.
Elle commence naturellement  par la formule tasmiyya, qui ouvre toutes les surates ou chapîtres du Qur’an :

Bismiil’Aahi ‘rrahmaani ‘rrahiimi

Cette formule initiale est aussi fréquente que la Shahada, le premier des cinq piliers de l’Islam. La norme UNICODE parvient à condenser toute la formule —  représentée ci-dessous en ligature arabe — à l’aide des huit caractères suivants : ﷽

La version Pular/Fulfulde est :

En barkinorii Innde Allaahu, Jom Moƴƴere Huuɓunde, Jom Moƴƴere Heerinnde

Ensuite Ramatullahi prononce les bénédictions conventionnelles pour le Prophète Muhammad, sa Famille et ses Compagnons :

wa sallal ‘Allahu ‘alaa sayyidinaa Muhammadin
wa ‘alaa ‘aalihi wa sahabihi wa sallama.

En Pular/Fulfulde :

Yo Allaahu juulu e Kohoo meeɗen Muhammadu
e Aalii’en makko e Sahaabaaɓe makko O hisna ɓe hisnude.

En quatrième position vient le tahmid :al hamdu lil’Aahi” (Allah soit Loué) — en Pular/Fulfulde Allahu jaarama,  qui continue l’ouverture.

En cinquième position, on lit trois dernières phrases qui sont une variante de louanges à Allah et de prières à l’intention du Prophète de l’Islam :

wa assalaatu wa assallaamu ‘alaa rasuuli Allahi
wa ‘alaa aalihi wa jamii’i hizbu Allahi.
wa ba’du, fa yaquulu ahwaju, waju ‘ibaadi Allahi

Noble et pieuse Ramatullahi

Les sept lignes finales de la préface en arabe révèlent la noble extraction et la pieuse personnalité de Ramatullahi. Elle y indique sa généalogie partielle, son village, son pays, et ses affiliations religieuses :

ilaa ramatul Allahi bun Muhammadu bun Ahmadu al-mahdiyyu
al-telikiyyu

al-fuuta-jaliyyu
al-magribiyyu
al-maalikiyyu
as-sh’a’riyya
al-qaadiriyyu

Traduction :

De la part de Ramatullahi, fille de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu
De Telikoo
Du Fuuta-Jalon
De l’Occident
De Voie Malékite
De Loi Ash’ari
De Rite Qadri

En d’autres termes, Ramatullahi descend de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu. Elle est de Telikoo, une misiide (paroisse) — du Diiwal (province) de Buriya —, dans le Fuuta-Jalon théocratique, pays situé  à l’ouest de La Mecque.
Elle est adepte de la Voie de l’Imam Malik et de la Loi Ash’ari. Enfin, elle appartient au rite Qadiriyya.

A suivre : Misiide Telikoo, Diiwal Buriyaa, Gilbert Viellard

Tierno S. Bah

La Poésie ajamiyya en Pular du Fuuta-Jalon

Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)
Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)

Alfâ Ibrâhîm Sow
Notes sur les procédés poétiques dans la littérature des Fulɓe (Peuls) du Fuuta-Jalon
Cahiers d’Études africaines. (1965): 19, 370-387

 L’article mentionné ci-dessus est désormais accessible sur SemanticAfrica sous format HTML, rehaussé par les outils de publication de la plateforme Drupal, notamment à l’aide des modules Book, Metatag, Taxonomy, Views. Depuis des années déjà la version PDF/Text Simple est affichée sur Persée et celle HTML sur webFuuta. Cependant, quelqu’en soit le support, le contenu de ce texte est d’un grand intérêt littéraire, culturel et historique. Et il continuera d’être utile aux chercheurs et étudiants de la culture islamique, en général, et de la littérature ajamiyya Pular/Fulfulde, en particulier.
En rétrospective, ce papier se lit comme le premier jet de La Femme. La Vache. La Foi. Ecrivains et Poètes du Fuuta-Jalon, le livre-repère qu’Alfâ I. Sow édita et publia un an plus tard, en 1966. Ce dernier ouvrage appartient à la brillante collection des Classiques africains. Olivier Kyburz est l’auteur de “La littérature peule dans la collection  Classiques africains”. Paru dans L’archipel peul, 1994, ce papier résume la remarquable activité éditoriale, déployée à Paris dans les années 1960-1970, par des spécialistes du Pular/Fulfulde, dont A.I. Sow.

Alfâ Ibrâhîm Sow traite son sujet en tant que philologue-linguiste. La matière et le style sont donc spécialisés et au-dessus du niveau de formation de certains lecteurs. Mais une approche patiente et une lecture attentive permettront à la majorité de saisir la riche communication formulée ici par ce grand professeur, pionnier et publiciste émérite du Pular/Fulfulde.

Bonne lecture donc !

Tierno S. Bah

Table des matières

  1. Introduction
    Caractéristiques de la métrique Pular
  2. Poésie et langage
    1. Le système vocalique
      1. Les voyelles et leurs allongements.
      2. La marqe /u/ des infinitifs actifs
      3. Les assimilations vocaliques
    2. Le système consonantique
    3. Les classificateurs des nominaux
      1. Les possessifs
      2. Le comparatif
    4. Le morphème de causalité baa
    5. Les syntagmes hino et hannde
    6. Les formes nominales
    7. Les emprunts
    8. Eléments thématiques
      1. Particules de liaison autonomes
      2. Eléments thématiques + particules de liaison
      3. L’utilisation des formes aspectuelles
  3. Artifices poétiques
    1. Art et Rythme
      1. Accent d’intensité et séquences rythmiques
      2. L’ordre des pieds dans le vers
    2. Art et Rime
      1. La rime vocalique
      2. La rime consonantique
    3. Art et Harmonie
  4. Valeur de la technique poétique Pular

Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique

Introduction

Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz
Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz

Je propose ici une lecture critique de l’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon” par l’anthropologue et historien Roger Botte. Relativement fouillé et long, le document est le fruit de recherches d’un membre du Groupe d’Études comparatives des sociétés peules (GREFUL). Créé et animé depuis les années 1990, ce cercle groupe d’éminents chercheurs français. Roger Botte, Jean Boutrais et Jean Schmitz pilotent le GREFUL. Ensemble, ils  supervisèrent la publication de Figures peules (1999). Cet ouvrage de 534 pages est remarquable par la diversité des contributions qui le composent.
On peut visiter webPulaaku pour la bio-bibliographie des auteurs sus-nommés.

Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau iconique du berger pullo et prêtant son serment sur le Qur'an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.
Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau icotnique du pâtre  pullo et prêtant son serment sur le Qur’an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.

A l’instar d’initiatives similaires, le GREFUL fait un apport considérable aux études et à la connaissance du monde Fulɓe. Je  leur tire ici mon chapeau cônique de bouvier-vacher Pullo en signe de reconnaissance et d’hommage !

Pour plus de détails lire Fulɓe and Africa

En matière recherche le consensus — basé sur l’évidence des faits et l’adéquation de l’argumentation — est plus fréquent, voire plus important, que  l’unanimité. Et les sciences sociales sont soumises aux mêmes lois et règles de logique que leurs jumelles formelles et expérimentales. Victor Hugo formule éloquemment les astreintes et contraintes de la recherche scientifique lorsqu’il écrit : « La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. »
La republication sur webPulaaku des travaux collectifs et individuels de l’équipe du GREFUL  et de milliers d’autres sources (livres, périodiques, photos) épouse cette dynamique. Elle vise à enrichir la recherche, les connaissances culturelles, et l’éducation. Souscrivant à l’aphorisme de Hugo ci-dessus, l’objectif est de reconstruire sur le Web, autant que possible, la profonde et vaste expérience du monde fulɓe, alias “archipel peul”. Le contenu du site réflète différentes hypothèses, methodologies, théories, travaux de terrain, et opinions. Ces tensions sont inévitables.  On les retrouve présentes dans l’article de Roger Botte. J’en esquisse ici une lecture critique et constructive, certes. Mais là où c’est requis, ma démarche va aussi droit au but ; elle appelle les choses par leur nom en signalant les failles et les erreurs du document. Ce faisant, mon propos est de contribuer à la réflexion mûrie et à la communication positive. En définitive, surmontant les divergences inhérentes à la profession, espérons que la coopération permettra d’impulser les études fulɓe dans la voie de la recherche et de la publication
Mes remarques se rangent dans trois catégories :

  • Le contexte de préparation de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur
  • Le fond
  • La forme

Lecture critique : contexte, méthodologie, sources citées

Le contexte de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur

Racines lointaines et contexte récent

Aucune indication n’est fournie sur les recherches et les ressources mises en oeuvre dans la préparation de l’article, notamment l’étendue du travail sur le terrain en Guinée. Il faut cependant de relever la date de publication, 1988, qui se situe dans la période postérieure à la mort du président Sékou et au renversement de son régime par l’armée le 3 avril 1984.

La dictature “révolutionaire” étrangla la recherche scientifique. Elle déclara son chef omniscient, et proclama l’idéologie —versatile et à géométrie variable— du PDG comme le summum de la connaissance. La présence des chercheurs africains et étrangers fut découragée. Une autarcie intellectuelle débilitante s’installa. Elle plongea l’université et la recherche professionnelle et civile dans la sclérose et la médiocrité. Et Roger Botte n’aurait pas été autorisé à travailler sur le terrain. J’en sais un peu en tant que professeur et co-rédacteur en chef — avec mon collègue et ami Bailo Teliwel Diallo — de Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne, de 1975 à 1982, année de mon départ pour l’Université du Texas à Austin en tant que Fulbright-Hayes Senior Scholar. Malgré les obstacles matériels et financiers, l’édition universitaire réapparut péniblement en Guinée à travers cet organe. En effet Miriya était médiocrement appuyé par les autorités, et sa parution dépendait d’un équippement vétuste, cadeau de l’Allemagne de l’Est. Auparavant, de 1959-1965, la revue Recherches Africaines reprit le flambeau de la publication scientifique. Elle fut, elle-même, le prolongement d’Etudes Guinéennes (1947-1955), lancée par Georges Balandier dans le cadre du programme du Centre-IFAN de Guinée.

Balandier commença donc sa carrière en Guinée, où il connut et appuya intellectuellement la percée de Sékou Touré. Afrique ambiguë, son livre-référence, inclut la Guinée, en général, et le Fuuta-Jalon, en particulier. Après 1958, il poursuivit ses recherches ailleurs sur  le continent, avant de rentrer à Paris, où il émergea comme l’une figure de proue de l’Université française. Face à la politique répressive du leader, il devint, jusqu’à sa mort, un critique irréductible du régime guinéen.

Recherches Africaines bénéficia de l’apport d’éminents administrateurs, chercheurs et auteurs : Tierno Chaikou Baldé, Laye Camara, Ousmane Poreko Diallo, Mamadou Traoré Ray Autra, Jean Suret-Canale, Djibril Tamsir Niane, Nenekhaly Condetto Camara, etc. Ce succès suscita la jalousie de Sékou Touré, qui condamna la revue à l’asphyxie et à une mort silencieuse en 1965. Cinquante-deux plus tard, en cette année 2017, et Camp Boiro oblige, la recherche scientifique ne s’est pas remise de cette politique obscurantiste et destructrice.
En 1984 le régime militaire du CMRN ouvrit les portes de Boiro et de la Guinée aux contacts et aux visites des voisins et des étrangers. La chute du PDG intervint huit ans après le « complot peul »,  du nom de la conspiration montée contre les Fulɓe par Sékou Touré en 1976-77.

Lire La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls.

L’affaire souffla un vent hostile et meurtrier sur le Fuuta-Jalon. Telli Diallo, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé (Sarakolé haalpular), et des dizaines de co-accusés périrent dans le Goulag guinéen. Pour asseoir le mensonge, Sékou Touré prononça trois discours incendiaires sur l’histoire du Fuuta, l’implantation difficile du PDG, la malhonnêteté, le manque d’intégrité, bref la moralité douteuse des habitants de la région, etc. Il fit des allégations, parfois rocambolesques, destinées à minimiser le rôle historique des Fulɓe sur leur propre sol ancestral. A contre-coeur, il concéda toutefois : « C’est l’intelligence, c’est la culture. Et les Peulhs avaient de leur côté, un stock culturel plus avancé. »
Trop tard, car il avait répandu le venin de la suspiscion,  et semé les graines de la division. Le pays frôla la haine inter-communautaire et les affrontements inter-ethniques armés. Exactement comme le PDG enflamma les relations entre Fulɓe et Sose dans sa marche forcée et ensanglantée vers le pouvoir.

Lire à ce sujet Bernard Charles. Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58).

Ancien officier et l’un des hommes des sales besognes de Sékou Touré, Général Lansana Conté utilisa la même stratégie de la violence afin de diviser pour régner. Deux de ces incitations sont consignées dans les annales douloureuses de l’histoire guinéenne : en 1985 avec son fameux “Wo fatara” (vous avez bien fait) lancé aux gones et aux loubards qui pillaient les propriétés maninka à Conakry, et en 1991 lorsque Conté poussa les Forestiers à massacrer des centaines de Maninka à Nzérékoré et ailleurs.

A partir de 1978 donc, on note le début de la révision de l’histoire de l’Etat théocratique du Fuuta-Jalon aux fins de réduire l’importance de l’hégémonie fulɓe. Ce révisonnisme fantaisiste se manifesta durant l’élection présidentielle de 2010. Il prit d’abord la forme de pogroms anti-fulɓe en Haute-Guinée ainsi que de campagnes d’intimidation par des donso (confrérie de chasseurs maninka).  Ces renégats violaient ouvertement l’antique code d’honneur de l’association. Ils n’étaient que des mercenaires aux ordres d’Alpha Condé et d’extrémistes de son parti, le RPG. Ensuite, au seuil de la présidentielle de 2015, le politicien et député Mansour Kaba — aujourd’hui relégué aux oubliettes — se démena comme un beau diable au nom d’un Manden-Jalon hypothétique et illusoire. Fruit de l’ignorance, figment d’une imagination sevrée  de l’Histoire, ces divagations parlaient  de noyauter et d’occulter la tradition de tolérance et la riche expérience de la nation pré-coloniale Fuutanke ; une communauté bâtie par l’Etat  théocentrique islamique supra-ethnique ; une société  pluri-éthnique  “structurée et disciplinée” (Telli Diallo 1957), incluant Fulɓe, Toroɓɓe, Jalonke, Sarakole, Jakanke, Sose, Maninka, Tyapi, Landuma, Nalu, Koniagui, Bassari, Badiaranke, Serer, Wolof, Bamana, etc.

Sory Kandia Kouyaté
Sory Kandia Kouyaté

C’est le lieu d’honorer la mémoire de Sori Kandia Kouyaté, l’un des plus illustres Jeli du 20è siècle, fils de Ditinn (Dalaba), et porteur émérite des cultures fulɓe et mande.

Hellaya. Sori Kandia Kouyaté chante en pular, son autre langue maternelle. Il est accompagné par l’orchestre Kélétigui Traoré et ses Tambourini.

Enfin, l’article de Roger Botte se fait un peu l’écho d’agitations idéologiques et politiciennes récentes et lointaines, ainsi que de la manipulation de l’histoire contre le Fuuta-Jalon. Le papier inclut ainsi des passages qui ne résistent pas à l’étude approfondie et à l’analyse professionnelle du passé. Roger Botte reprend, par exemple, la notion d’une certaine parité numérique Fulɓe-Mande parmi les fondateurs de la théocratie. Mais la liste qu’il en donne est plutôt vague et peu convaincante.

A suivre.

Tierno S. Bah