Hammadoun Dicko, l’Autre Martyr de Modibo Keita

Evocation d’un martyr : Hammadoun Dicko

Je reproduis plus bas une contribution à la biographie de Hammadoun Dicko, qui fut député du Soudan français (Mali) et secrétaire d’Etat dans trois gouvernements à Paris. Le document est extrait du livre de Claude Gérard intitulé Les Pionniers de l’indépendance. Paris, 1975. Je publierai l’ouvrage complet sur Semantic Africa. En attendant, et en guise d’introduction de la section consacrée à Hammadoun Dicko, je propose un survol historique de l’Afrique de l’après-guerre 1939-45 et de la rapide transformation du paysage politique du continent, en fin 1950 –  début 1960 . Les représentants des peuples colonisés n’attendirent pas la fin du conflit pour demander plus d’autonomie, étant donné le prix élevé (en vies humaines, en labeur et en fourniture de produits) que les populations payèrent pour la libération de l’Europe et des puissances coloniales (Grande Bretagne, France, Portugal, Belgique, Espagne, Pays-Bas,  etc.) La vague d’emancipation du joug colonial partit d’Asie, avec une série de proclamations de la souveraineté : l’Indonésie (1945), l’Inde (1947), la Chine (1948)…

Par contre, pour conquérir sa liberté l’Indochine (Vietnam) dut prendre les armes contre la France en 1946. Les troupes du général Võ Nguyên Giáp écrasèrent l’armée coloniale à la bataille de Dien Bien Phu en 1954, année du déclenchement de l’insurrection qui devint la guerre d’indépendance de l’Algérie (1954-1962).

Au sud du Sahara, face aux pressions locales et aux enjeux internationaux de  la guerre froide débutante, la France libre défie le maréchal Pétain et son  régime hitlérien de  Vichy. Convoquée à Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 par le général de Gaulle, une conférence discute des perspectives de l’Empire colonial français — nom officiel des possessions françaises sous la Troisième République (1870-1940). Mais la rencontre  n’associe directement aucun Africain. Un seul Noir, le Martiniquais Félix Eboué, Gouverneur général de l’Afrique Equatoriale, est assis à la table de délibérations. En conséquence, les mesures adoptées marquent la volonté de la France de retarder voire d’étouffer les aspirations des Africains à l’autodétermination. Aussi les participants rejettent-ils “toute idée d’autonomie, toute idée d’évolution hors du bloc français de l’Empire”. Ils ponctuent que “la constitution éventuelle – même lointaine – de self-governments dans les colonies est à écarter.” Mais l’on s’accorde pour proclamer la Quatrième République, qui substitue l’Union française à l’Empire colonial. Présentée comme le creuset de la nouvelle politique d’assimilation des Africains noirs à la culture de la Métropole (la “mère-patrie”), l’Union survécut cahin-caha jusqu’au retour du général de Gaulle au pouvoir en mai 1958. Dès son arrivée il lance le projet du référendum constitutionnel portant création de l’actuelle Cinquième République et d’une Communauté franco-africaine à la place de l’Union française. Le vote du 28 septembre 1958 conduisit à l’indépendance de la Guinée, “un évènement auquel personne ne s’attendait”, souligne Jean Suret-Canale…
En 1945, pour maintenir la  suprématie coloniale la France impose le système électoral et parlementaire du “double collège”. Celui-ci accorde une représentativité plus élevée à la minorité de colons  blancs qu’à la majorité des autochtones noirs. Cependant, Paris est obligé d’y renoncer. En 1946 on abandonne l’échafaudage en faveur du collège unique. Les Africains récupèrent toutes les députations.
Dès leur prise de fonction au Palais Bourbon, siège de l’Assemblée nationale, les élus africains font bloc pour soutenir le projet de loi supprimant le travail obligatoire et non-payé. Le député de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, est le rapporteur de la proposition. En avril 1946, la loi est votée à l’unanimité. Elle passe également à la postérité comme la loi Félix Houphouët-Boigny.  C’en était fini du déshumanisant et abject régime de l’Indigénat.
Le 7 mai suivant la loi Lamine Guèye est votée. Elle établit l’égalité du statut de citoyen des Métropolitains et des ressortissants des colonies — baptisés désormais Territoires d’Outre-Mer, T.O.M.

Le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain

En plus de ces acquis parlementaires réalisés, les élus africains se concertent sur la création sur le terrain même, en Afrique, d’un mouvement d’union politique des treize colonies françaises. Sept personnalités (Félix Houphouet-Boigny, Lamine Guèye, Jean Félix-Tchicaya, Sourou-Migan Apithy, Fily-Dabo Sissoko, Yacine Diallo, Gabriel d’Arboussier) signent le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain, qui appelle à la tenue à Bamako du congrès consitutif d’une organisation éponyme.

Apparentement parlementaire

Dès le début de leur mandat, les députés africains avaient pu compter sur la solidarité des élus communistes. De 1945 à 1947, le Parti communiste français occupa une place importante et remplit  des rôles législatifs et gouvernementaux décisifs dans l’Hexagone. Ainsi, lorsque le congrès du RDA se profila à l’horizon, les communistes étaient prêts. Ils mirent en action (a) les rapports de camaraderie intellectuelle datant des Groupes d’études communistes (GEC) des années 1944-51, (b) leur propre expérience organisatrice remontant aux années 1920, (c) leurs portefeuilles-clés au sein du gouvernement du général de Gaulle. Ils agirent de façon certes intéressée mais surtout solidaire. Et ils apportèrent la couverture officielle, le soutien humain et  le support logistique nécessaires.
Tout cela explique l’apparentement parlementaire —indirect — du RDA au PCF, de 1947 à 1950. Toutefois, lorsqu’il y mit fin, le RDA retint certaines méthodes de leadership et pratiques politiques chères aux partis communistes de type stalinien — dont le PCF faisait partie. Sans oublier que la plupart des dirigeants du RDA avaient noué des contacts officiels avec les pays du Bloc soviétique.

Sur les GEC, lire Les Groupes d’Etudes Communistes
Sur le désapparentement consulter, entre autres, Pierre Kiprè, Suret-Canale, Gabriel Lisette (Le combat du Rassemblement Démocratique Africain pour la décolonisation pacifique de l’Afrique Noire. Présence Africaine. 1983) et Claude Gérard (à paraitre sur webAfriqa), André Lewin : (a), (b), (c), (d), (e).

Ce rappel m’amène au constat suivant : la Côte d’Ivoire (PDCI), le Mali (US-RDA) et la Guinée (PDG) furent les pays à plus forte implantation RDA. En conséquence, les leaders des trois états imposèrent le régime du parti unique, la culture du culte de la personnalité, la répression de l’opposition. Pire, ils utilisèrent l’assassinat d’adversaires pour terroriser et affirmer leur intolérance politique. Le Camp Boiro en Guinée sous  Sékou Touré, les accusations non-fondées, le procès extra-judiciaire et l’exécution de Fily Dabo Sissoko, Hammadoun Dicko et, peut-être, du commerçant Kassoum Touré par le régime de Modibo Keita au Mali, la persécution violente de Laurent Gbagbo et des militants du FPI, le boomerang létal de l’ivoirité, la guerre civile en Côte d’Ivoire, … ce sont là autant de politiques coercitives et criminelles, basées sur une idéologie non et anti-démocratique, autoritaire, despotique, dictatoriale, négative et (auto)-destructrice du pouvoir. En somme, les libérateurs des années 1940 se muèrent en collaborateurs dans les années 1950. Agrippés à la présidence à vie sous les rayons dardants des “Soleils des indépendances”, ils sombrèrent en oppresseurs dans les années 1960. Telle se dessine la tragique courbe de l’avènement, du triomphe et de l’implosion du RDA.

Sur les errements et erreurs de la génération des “pères de l’indépendance” lire les travaux de contemporains ; par exemple, le chapitre “Mésaventures de la conscience nationale” in Les damnés de la terre (Frantz Fanon), les conclusions prémonitrices de Ruth Morgenthau, la recherche pionnière et l’analyse perspicace de Victor Du Bois, la réflexion anthropologique de Harris Memel-Foté

Tierno S. Bah


Claude Gérard. Les pionniers de l'independance
Claude Gérard. Les pionniers de l’indépendance. Paris, Éditions Intercontinents, 1975. 191 p. : ill.

Hammadoun Dicko (1925-1964)

Un destin tragique

C’est en raison de son destin tragique que l’on ne saurait dissocier Hammadoun Dicko du bataillon des pionniers de l’émancipation africaine. Il est mort au bagne de Kidal, dans le désert malien, parce que treize ans plus tôt, à l’âge de 25 ans, il avait accepté de venir représenter l’Afrique au Parlement français.
Trop jeune, certes, pour être un précurseur au même titre qu’un Fily-Dabo Sissoko, qui, bien avant 1940, se révoltait contre l’assimilation culturelle, il partagea cependant le sort de son aîné. Sa disparition fut annoncée en même temps que celle de Fily-Dabo, un jour de juillet 1964, par la phrase terrible déjà citée : « Tous les prisonniers meurent un jour ou l’autre » 1.
Prisonnier politique, il l’était depuis deux ans. II avait été arrêté au lendemain des manifestations qui s’étaient déroulées à Bamako en juillet 1962 contre la création du franc malien.
Devant le Tribunal Spécial qui allait le condamner à mort au mois d’octobre de la même année, il plaida non coupable, affirmant qu’il était resté totalement en dehors de l’agitation des journées de juillet. C’était également l’opinion de tous ses proches. La grâce accordée par le Chef de l’Etat, Modibo Kéita, ne devait être qu’un sursis. Pour lui, comme pour Fily-Dabo Sissoko et le troisième condamné grâcié, le commerçant Kassoum Touré, le rendez-vous était pris avec la mort…

« … En Afrique, dit un jour le président Léopold Sédar-Senghor, il n’y a pas de frontière ; pas même entre la vie et la mort … »

Pierre Bertaux (1907-1986)
Pierre Bertaux (1907-1986)

Pierre Bertaux, ancien sénateur de l’ex-Soudan français place cette citation en première page de son ouvrage Histoire de l’Afrique au Sud du Sahara 2 qu’il dédie à « son frère, Hammadoun Dicko » parce que c’est à travers lui qu’il se familiarisa avec les traditions millénaires de l’Afrique, vieilles civilisations que des sages avaient modelées pour l’éternité.

Il était une fois, un village peul …

Hammadoun Dicko, 1924-1964 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko, 1924-1964

La vie d’Hammadoun Dicko commence un peu à la manière d’un conte … Il était une fois, un village peul du nom de Diana, situé à mi-chemin entre les falaises de Bandiagara et les monts de Hombori.
Vers l’année 1924, peut-être 1925, Fata Brahima, épouse du Chef Amadou Almamy Dicko, issue elle-même d’une famille de Chefs, donne naissance dans ce village à son premier fils Hammadoun. L’enfant, en raison des longs siècles de tradition peule qui ont précédé sa venue, aurait dû immanquablement, en d’autres temps, devenir éleveur de grands troupeaux, puis le moment venu, il serait passé de l’état de jeune prince héritier à celui de chef de Canton… Mais déjà les courants nouveaux ébranlaient l’Afrique, atteignant le village de Diona. Une école primaire avait été ouverte à Douentza, le chef-lieu du cercle. Amadou Dicko décide d’y envoyer son fils aîné.
L’étape suivante fut l’école de Mopti, la grande ville du delta central du Niger et enfin le lycée Terrasson de Fougères à Bamako. En 1947, Hammadoun Dicko, devenu instituteur, est affecté à Bafoulabé, dans l’extrême sud-ouest du Soudan, puis à Kolokani, au nord de Bamako. Son père lui dit alors qu’il serait le premier dans la famille à choisir lui-même son épouse. Il se marie une première fois en 1947. Il aura cinq enfants dont trois filles : Fatsamata, Kadji, Hawa, un fils, Oumar, et un neveu adopté. Il épousera Nia en 1954, à Bamako.

Instituteur

Son métier d’instituteur lui plaît. Il enseigne, tout en poursuivant ses études. Il n’a pas encore vingt-cinq ans et estime qu’avant tout, il lui faut étudier afin, plus tard, de mieux servir l’Afrique nouvelle. Il se tient donc en dehors de la vie politique et ignore les affrontements qui opposent les partis.

Plus jeune député

C’est alors, pour lui, l’événement imprévisible. Au printemps 1951, des amis d’Hammadoun, plus âgés que lui et qui, eux, « font de la politique » viennent lui demander d’être candidat aux élections législatives françaises, car disent-ils, il est le fils d’un Chef Peul et cette candidature fera plaisir à tous les Peuls du Soudan… Il refuse, préférant continuer ses études et son travail. Mais finalement l’insistance de ses amis se fait si pressante qu’il cède. Il est élu le 17 juin 1951, le jour de la naissance de sa troisième fille.

Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956

Au Palais-Bourbon, il est le plus jeune député, dépassant à peine l’âge minimum requis pour l’éligibilité. Au début, dit-il à l’époque, il s’est trouvé quelque peu intimidé par l’atmosphère de l’hémicycle, redoutant d’être obligé de prendre la parole à la tribune sans s’y être préparé. Mais il s’habitue très vite, comme il se doit pour le descendant d’une famille de Chefs. Surtout, il ne perd pas de vue le but qu’il s’est fixé : d’abord s’instruire. Il s’inscrit à la Faculté des Lettres. Il lit beaucoup et notamment des manuels de philosophie.

Quant à son nouveau mandat de parlementaire, il cherche d’abord à s’informer, à, comprendre. Il écoute beaucoup, parle peu, fréquente assidûment le centre de documentation du Palais-Bourbon. Il est inscrit au groupe socialiste, puisque les notables soudanais qui l’ont incité à se faire élire, appartiennent au Parti Progressiste Soudanais, lié à la S.F.I.O. française et rival de l’Union Soudanaise-R.D.A. Mais, à ce propos, un trait essentiel de la pensée du jeune député Hammadoun Dicko doit être relevé : ce qui compte pour lui, c’est d’abord son pays avant l’appartenance à un parti, car en matière de politique, il est persuadé qu’il doit encore apprendre, réfléchir, observer. Il intervient peu à la tribune de l’Assemblée Nationale, seulement lorsque son groupe parlementaire le lui demande, et c’est toujours une prise de position collective qu’il exprime. Toutefois, lorsque l’occasion se présente de témoigner d’un sentiment personnel, il ne manque pas d’exprimer son attachement à l’unité des Africains. Faut-il se remémorer cette séance d’août 1954, au cours de laquelle les députés discutaient de l’organisation des municipalités d’Outre-Mer et en étaient venus sur le point de savoir si la ville soudanaise de Ségou, ancienne capitale de plusieurs royaumes Bambara, devait ou non être érigée en commune de plein exercice ? Appelé à prendre la parole, Hammadoun Dicko se plaît à souligner qu’il reprend à son compte les arguments que venaient de présenter M. Mamadou Konaté, le leader de l’Union Soudanaise-R.D.A.

Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N'Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat. - BlogGuinée, webGuinée
Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N’Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat.

Son accent de sincérité, voire de passion, attire l’attention lorsqu’il aborde les grandes idées sociales, politiques et philosophiques auxquelles déjà il adhère pleinement, par exemple lorsqu’il souhaite un texte permettant d’associer « davantage la masse des paysans de la brousse à la gestion des affaires publiques pour les mener à la démocratie véritable… » ou qu’il se prononce pour le collège électoral unique entre blancs et noirs d’Afrique afin de faire reculer la ségrégation, en ajoutant :

« L’Africain s’est montré plein de sagesse et de patience. De cette patience, il faut user, il faut bien en user, mais il ne faut pas en abuser. Il faut que l’on sache que l’Afrique Noire évolue vite, très vite… ».

C’était en 1954.
Lorsqu’après avoir commencé son apprentissage de député à Paris, il revient pour la première fois au village de son père, arrivant en voiture depuis Bamako, il est accueilli à la fois avec enthousiasme et inquiétude. N’a-t-il point oublié la langue fulfulde et les coutumes peules ? On se rassure vite. Lui-même sait qu’il n’a pas changé, que les liens qui l’attachent aux siens sont toujours aussi solides et mystérieux et que la communication verbale n’est pas indispensable pour se comprendre… Au retour, sa voiture tombe en panne, en pleine brousse, bien trop loin de son village pour y retourner à pied, car la nuit est proche. Aucun moyen d’alerter quiconque. Alors arrivent deux cavaliers envoyés à son secours par son père que personne évidemment n’aurait pu prévenir de l’incident. Le jeune député racontait cette aventure sans étonnement et sans explications, et pourtant il ne manquait pas de se dire rationaliste et positiviste, ce qui d’ailleurs ne l’empêchait nullement d’être un pratiquant fidèle à tous les rites et prières de l’Islam.

Plus jeune ministre

Réélu député en 1956, il aura, peu après, le privilège de devenir, cette fois, le plus jeune ministre du gouvernement français. Il appartient successivement aux cabinets de MM. Guy Mollet, Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, aux postes de Secrétaire d’Etat à l’Industrie et au Commerce, à la Recherche scientifique, à l’Education nationale… ceci jusqu’à la fin de la quatrième République française en 1958.

Il a beaucoup appris durant ces sept années d’intense activité, de 1951 à 1958. Il semble que la principale conclusion qu’il en tire est qu’en Afrique, le plus urgent est d’enseigner. Hammadoun Dicko souhaite spécialement la scolarisation des filles. Il pense que la cadence d’évolution d’un groupe humain est strictement déterminée par l’évolution de l’élément féminin et qu’en conséquence on doit, en Afrique, largement « investir en matière d’éducation des filles ».

A Bamako, les événements politiques se succèdent à un rythme rapide. La campagne se poursuit en faveur d’une Fédération du Mali réunissant le Soudan et le Sénégal. Hammadoun Dicko ne s’y rallie pas. Il ne croit pas à la solidité d’une telle union et affirme en outre que le Soudan a autant besoin d’Abidjan que de Dakar pour assurer son développement. Cette conviction, il vient l’exprimer à la tribune du Congrès extraordinaire du Rassemblement Démocratique Africain qui se déroule à Abidjan en septembre 1959.

Entre-temps, le parti d’Hammadoun Dicko et de Fily-Dabo Sissoko qui s’était intégré au P.R.A. (Parti du Regroupement Africain) a perdu tous ses sièges. Les élections législatives soudanaises de mars 1959 ne lui ont laissé que 24% des suffrages avant d’être dissous le 31 juillet de la même année. C’est là une déception pour Hammadoun Dicko, mais ni un échec, ni une épreuve. Conseillé et soutenu par quelques bons amis africains et français, il reprend ses études à Paris. II suit des cours d’économie politique. II s’attache à deux projets d’avenir. Enseigner dans son pays et « construire » son village. Peut-être songe-t-il à l’exemple de Yamoussoukro, le village pilote ivoirien du président Félix Houphouët-Boigny ?

Le moment de passer à la réalisation de ses rêves est-il propice en 1960 ? Quelles sont ses chances de réussir ? II mesure tous les risques que comporte son choix. Il hésite. Quoi qu’il puisse arriver, il se refuse à vivre en exilé alors qu’il désire tant se rendre utile à son pays, à la jeune indépendance du Mali. Il choisit de revenir à Bamako. Il repart seul d’abord, puis revient chercher à Paris son épouse Nia et ses enfants en octobre 1961. Il travaille d’abord dans les services culturels maliens (I.F.A.N.). puis à l’Education nationale.

Juillet 1962 marque le début du drame. La veille de son arrestation, il ne se sent nullement en danger à Bamako. Il vient d’apprendre que l’ancien sénateur Mamadou M’Bodge, qui avait été l’un de ses amis politiques, a été assassiné. Il en éprouve de la peine. Cependant il se croit quant à lui, totalement en dehors de la zone des intrigues, des rancoeurs et des vengeances. Mais y a-t-il des frontières en Afrique ?

La veille donc de son arrestation il continue à vivre normalement en famille. Comme toujours, en dehors de ses activités professionnelles, il consacre un peu de son temps à la lecture, à l’étude et à la composition de poésies. Ce jour-là, ce sera à sa mère qu’il dédiera son dernier poème d’homme libre …

Le lendemain matin à l’aube, après avoir prié, le premier regard d’Hammadoun est, selon son habitude, pour son jardin. Il s’aperçoit que sa maison est cernée.
C’est le gardien qui, quelques minutes plus tard, préviendra Nia Dicko de l’arrestation de son mari. Elle ne devait plus jamais le revoir.

La thèse officielle expliquant la mort des trois prisonniers rapportait, on s’en souvient, qu’ils avaient été tués au cours d’un engagement entre l’armée malienne et les Touareg …

Claude Gérard

Notes
1. Voir p. 88 Fily-Dabo Sissoko.
2. Publiée en Allemagne (1966), et aux Editions Bordas Paris, 1973, collection Aurige. Histoire Universelle.

Remarques sur La danse avec l’aveugle

Finalement, après correction de la configuration  du serveur (Apache) et enregistrement des formats vidéos (.ogv, .m4v, .mp4), j’ai rétabli le lien du film documentaire « La danse avec l’aveugle », qui est désormais accessible ici sur BlogGuinée. Les auteurs et distributeurs du film le présente en ces termes :

« A travers des documents et des témoignages, l’histoire politique de la Guinée depuis son indépendance en 1958, la dictature de Sékou Touré, jusqu’en 1978. Une dénonciation virulente du régime guinéen : tortures, exécutions sommaires, exil, émigration, etc. »

Le site InformAction ajoute :

Saisi en France, le livre Prison d’Afrique est le point de départ du film La danse avec l’aveugle (1978). Jean-Paul Alata, auteur de Prison d’Afrique, est l’un des témoins filmés. Il témoigne sur la répression qui sévit dans la Guinée de Sékou Touré, féroce dictateur jusque là protégé par son auréole de militant tiers-mondiste. Alata sera mortellement empoisonné à Abidjan en septembre 1978. La danse avec l’aveugle circula sous le manteau en Guinée avant la mort de Sékou Touré en 1984. Il a été plusieurs fois primé dans les festivals internationaux.

Images d’écran saisies du film La danse avec l’aveugle

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Quelques remarques sur la présentation

Première remarque. Il s’agit de l’histoire politique partielle, c’est-à-dire les 18 ans après la proclamation de la république de Guinée. La présentation n’est donc pas complète, même pour la période considérée. Mais elle se concentre sur deux la première affaire (les dépôts d’armes à la frontière sénégalaise en 1959-60) et la tentative de génocide contre les Fulɓe en 1976-77. Le film ne traite pas des autres « complots » antérieurs à l’attaque du 22 novembre. Il s’agit précisément des faux complots suivants :  Ibrahima Diallo  (1960), Enseignants (1961)  Petit Touré (1965), Kaman-Fodéba-Diawadou (1969). Et à propos des armes et activités de 1959, le film se limite aux affirmations de l’ancien Premier ministre Mamadou Dia, qui ne fournit pas de détails toutefois…

Deuxième remarque. La dénonciation de la dictature n’est pas virulente. Elle est plutôt équilibrée. Le récit inclut des interviews de témoins et des points de vues opposés. C’est le cas par exemple des témoignages de Jean Suret-Canale (chercheur, professeur, membre du Parti communiste français), d’une part, et de l’ambassadeur américain William Attwood (journaliste, auteur, représentant du président John Kennedy et ami de l’ambassadeur Karim Bangoura), d’autre part. Les deux hommes divergent ainsi sur des questions telles que la guerre froide (1944-1990), le néo-colonialisme, le non-alignement. A noter la précision de Suret-Canale, qui rappelle que Sékou Touré ne voulait pas de la séparation ; elle lui fut imposée par de Gaulle.

Troisième remarque. Le film critique aussi la politique coloniale de la France. Le commentaire est par exemple sarcastique à propos de la “générosité” du référendum du Général de Gaulle !

Quatrième remarque. Jean Mauberna, le dernier gouverneur de la Guinée française, confirme les atermoiements et confusions de la 4è république française, surtout à travers la loi-cadre de 1956. A force d’arrangements et de compromis, il n’était qu’une figure symbolique et protocolaire, puisque Sékou Touré, précise-t-il,  était monté, depuis juillet 1958, de la vice-présidence à la présidence du conseil de gouvernement du territoire.

Cinquième remarque. Des sous-titres ou légendes sont sélectivement appliqués. Il eût été mieux de les créer pour tous les témoins. Par exemple, il fallait identifier le trio Sékou Touré, Fodéba Keita et Ismael Touré lors d’une visite à Mamou. Filmés ici ensemble et amicaux au début des années 1960, ils se sépareront tragiquement en 1969, avec l’exécution de Fodéba Keita.

Gabriel d'Arboussier (1908-1976)
Gabriel d’Arboussier (1908-1976)

Sixième remarque. René Cazau, membre de Parti communiste français et survivant du Camp Boiro, fait erreur sur le début de sa contribution à l’activité des Groupes d’études communistes. Il le place en 1944 et ce, ajoute-t-il, dans le cadre du Rassemblement démocratique africain. Or ce mouvement ne fut créé qu’en 1946 à Bamako. Lire Les Groupes d’Études Communistes en Afrique noire (1943-1951). Il est vrai cependant que les GEC furent  la pépinière de l’aile gauche et intellectuelle du RDA. Et la figure de proue de cette mouvance fut le métis Français-Pullo (Maasina) Gabriel d’Arboussier. Suite au désapparentement parlementaire d’avec le Pcf en 1951, il perdit du terrain face à Houphouët-Boigny, président du mouvement, récupéré par le ministre de l’Intérieur — et futur président — François Mitterand.

Tierno S. Bah

Addendum. La Lettre signée de Félix Houphouët-Boigny et Gabriel d’Arboussier, en date du 18 septembre 1946. Adressée de Paris, la correspondance émane du Comité d’organisation. Elle présente le texte du Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain, qui déclencha les préparatifs du Congrès constitutif du mouvement, tenu à Bamako, du 18 au 21 octobre 1946. Les signataires du Manifeste furent :

  1. Félix Houphouët-Boigny, député de la Côte d’Ivoire
  2. Lamine Gueye, député du Sénégal-Mauritanie
  3. Jean Félix Tchicaya, député du Gabon-Moyen Congo
  4. Sourou Migan Apithy, député du Dahomey-Togo
  5. Fily-Dabo Sissoko, député du Soudan-Niger
  6. Yacine Diallo, député de la Guinée
  7. Gabriel d’Arboussier, ancien député du Gabon-Moyen Congo

Guinée. Documents sur la dictature et la répression

“Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d'études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19
Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Les archives de la Revue française d’études politiques africaines contiennent de nombreux documents sur la répression du “Complot permanent” au Camp Boiro sous la dictature de Sékou Touré. Voici une sélection de trois articles :

  1. Claude Rivière
    1. Purges et complots au sein du Parti Démocratique de Guinée”. Revue française d’études politiques africaines. No. 95. 8è année, novembre 1973, pp. 31-45
    2. “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”.
      Revue française d’études politiques africaines. No. 107. 9è année, novembre 1974, pp. 61-82
  2. Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Pour le moment j’ai choisi de publier deux de ces trois papiers. Dans le troisième, “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”, l’auteur rate partiellement son sujet, en mettant l’accent sur l’activité syndicale autant que sur celle politique. Par ailleurs, Claude Rivière fait plusieurs fois référence — et sans effort critique — à Guinée : Albanie d’Afrique ou néo-colonie américaine ?, le livre d’Alpha Condé paru en 1972. Or cet ouvrage est pamphlétaire, dogmatique, peu empirique et désorganisé. Par exemple, le titre du livre n’est pas mentionné une seule fois dans le corps du texte ! Autrement dit, Alpha Condé semble poser un postulat qu’il ne lui vient pas à l’idée de développer un tant soit peu par la suite ! Etrange et illogique.

Quant à l’article d’opinion de  Philippe Decraene, en voici le texte intégral.

Tierno S. Bah

“Guinée. La révolution en miettes”
Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Si, en octobre 1958, la proclamation de l’indépendance de la Guinée fut célébrée dans l’enthousiasme par tous les éléments progressistes du continent africain, la commémoration du quinzième anniversaire de cet événement, considéré comme capital à l’époque, vient de passer pratiquement inaperçue. Il est vrai qu’après le cinglant et spectaculaire “non” du turbulent leader révolutionnaire guinéen, ancien commis des postes, promu chef d’Etat après une éclatante carrière syndicale, ce que l’on appelait alors avec quelque romantisme “l’expérience guinéenne” paraissait avoir valeur exemplaire pour l’ensemble tiers-monde africain.

Depuis quinze ans, la voie suivie par M. Sékou Touré l’a mené à l’échec et il est clair que « la révolution guinéenne » reste surtout marquée par des manifestations de verbalisme dénuées de toute portée pratique. Ni économiquement, ni politiquement, la République de Guinée n’a tenu aucune des riches promesses qu’elle portait en elle en 1958.

Autrefois exportatrice de denrées agricoles tropicales, la Guinée a pratiquement cessé d’occuper une place importante dans ce domaine. Les plantations de bananes notamment sont en grande partie retournées à la brousse après le départ des exploitants européens.

Présentée au moment de son accession à l’indépendance comme le territoire de l’ancienne fédération de l’Afrique occidentale française dont les ressources potentielles étaient les plus importantes, la Guinée n’a pas été en mesure de mettre en valeur son capital agricole et minier. La plupart des capitaux étrangers, inquiets de l’évolution d’un regime qui n’a cessé de multiplier des menaces à leur égard, se sont investis soit au Sénégal, soit en Côte d’Ivoire, zones réputées plus “sûres”. Seule la présence d’immenses gisements de bauxite dans le pays a permis à celui-ci, grâce à l’implantation à Fria d’un important secteur “capitaliste” de connaître une certaine expansion et de ne pas manquer de devises étrangères. Cet apport en dollars et en francs français est d’autant plus précieux pour M. Sékou Touré que le franc guinéen est non seulement inconvertible, mais encore à peu près dépourvu de tout pouvoir d’achat réel.

Politiquement, en dépit ·d’une répression impitoyable qui a d’abord frappé le Fouta-Djalon, fief du “oui” au référendum de 1958 et, en tant que tel, considéré comme rebelle au pouvoir central, puis n’a épargné aucune couche de la population, l’opposition refuse de courber la tête. Plus d’un million de ressortissants guinéens vivent en exil en Europe, en Amérique et dans les pays limitrophes du leur. Certains d’entre eux mènent, à partir de l’étranger, une action hostile à M. Sékou Touré, mais, divisés, dépourvus de moyens financiers importants, ils restent inefficaces.

Philippe Decraene simplifie l’histoire en présentant le Fuuta-Jalon comme le “fief du Oui”. La liste des résultats du scrutin montre 56 959 bulletins “oui” contre 1 130 292 “non”. Les circonscriptions fuutaniennes enregistrèrent le plus grand nombre de votes positifs, certes. Et Labé vint de loin en tête avec 27 440 “oui” contre 40 143 “non”. Sékou Touré s’appuya sur ces chiffres pour déclarer que Labé était la “gangrène” de son parti. Mais l’anti-colonialisme et le rejet de la constitution proposée par de Gaulle n’étaient pas des fins en soi. C’étaient des moyens, des voies vers d’autres objectifs, d’autres fins, notamment la liberté, l’union et la prospérité. La Guinée sous Sékou Touré échoua sur ces trois fronts. Et l’absurde le plus cruel — eu égard aux milliers de victimes du Camp Boiro — est que le leader guinéen constata sa défaite et ravala son orgueil en invitant Jacques Foccart, son ennemi juré, à Conakry. La reddition de Sékou Touré est formulée dans cette demande qu’il adressa le 25 juin 1983 à Jacques Foccart, qui la rapporte : “Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”— T.S. Bah

Dans le pays où le gouvernement annonça dès 1959 la découverte de conspirations, les purges sont permanentes et frappent fonctionnaires, officiers, cadres supérieurs, simples paysans, sans épargner les plus hauts dignitaires du régime, fussent-ils les plus proches collaborateurs du chef de l’Etat. Depuis plus de dix ans celui-ci vit dans une atmosphère de complot permanent, refusant de quitter son pays et dirigeant lui-même les opérations destinées à frapper la population et à décourager, notamment par des procès publics spectaculaires, ceux qui ne sont pas entièrement d’accord avec le chef de la « révolution guinéenne ». Au demeurant, l’homme qui dénonce toujours avec la même violence « le capitalisme international » et le « néocolonialisme » fait non seulement bon ménage avec les grandes compagnies minières étrangères, pourtant peu suspectes de « socialisme », mais également avec les Etats-Unis, dont l’action discrète et efficace, apporte au budget guinéen un relatif équilibre.

La nature des rapports entre Washington et Conakry s’explique en partie par les conditions de la rupture franco-guinéenne de 1958 et par les difficultés qui ont caractérisé les relations entre Conakry et Moscou en 1962.

Mise au ban des nations africaines par la France après septembre 1958, la Guinée a été privée brutalement de toute assistance technique par l’ancienne métropole et a dû recourir à ses seules ressources nationales en experts, techniciens et capitaux.

Erratum. Après sa création, la jeune république bénéficia de l’assistance solidaire de cadres accourus d’Afrique, de France et des Caraibes pour combler le vide créé par le départ brusque des techniciens et enseignants français. — T.S. Bah

En dépit de plusieurs tentatives de réconciliation, jamais le dialogue franco-guinéen n’a pu être réellement renoué. De leur côté, les Soviétiques, d’abord accueillis avec chaleur ont été écartés, après avoir été accusés d’ingérence dans les affaires internes guinéennes.

Enfin, aucun des pays limitrophes de la Guinée, exceptée la Sierra Leone, dont M. Sékou Touré a sauvé le régime en intervenant militairement en sa faveur il y a deux ans, ne parvient à maintenir des rapports réellement cordiaux avec les dirigeants guinéens. Contraint à un réel isolement diplomatique, en partie brisé par le petit cercle des amis « progressistes » de Mauritanie et de la République populaire du Congo, d’Algérie ou du Dahomey, le président de la République guinéenne ne cesse de vitupérer contre ses voisins que pour les attaquer avec plus de véhémence après de courtes trèves.

L’image de marque de la « révolution guinéenne » est définitivement altérée, mais ceci n’exclut pourtant pas une détente éventuelle dans les rapports avec la Guinée et les autres Etats d’Afrique occidentale. Cependant cette détente passe nécessairement par une normalisation des relations franco-guinéennes — normalisation dont on ne perçoit aucun signe sérieux dans l’immédiat.

Philippe Decraene

Cinéma guinéen et distortions historiques

Histoire du cinéma guinéen depuis 1958Publié en 2017 aux Éditions L’Harmattan par Jeanne Cousin, le livre Histoire du cinéma en Guinée depuis 1958 est résumé  comme suit :

« Sous la 1ère République, “le Guinéen n’avait rien mais il allait au cinéma tous les soirs”. En 1971 presque tous les travailleurs du Sily Cinéma sont partis faire “un stage ” au Camp Boiro, certains y perdirent la vie, d’autres en sortirent traumatisés. Le Sily Cinéma produit encore le chef-d’œuvre « Naitou l’orpheline » de Moussa Kémoko Diakité en 1982, puis languit progressivement.
En 1984 Sékou Touré meurt avec ses idéaux et on enterre avec lui le Sily Cinéma et les salles. Depuis les années 90, les cinéastes Guinéens expatriés en France, tournent régulièrement des films de bonne facture en Guinée.
Ce livre veut rendre hommage à tous les cinéastes talentueux de Guinée, et inscrire les jeunes désireux de “faire du cinéma” dans leur histoire. »

Cette présentation contient des distortions historiques que je dégage dans les points suivants :

  1. Chronologiquement et logiquement, le régime de Sékou Touré correspond à la première république. Cependant le mot république est, en réalité, euphémique et inapproprié. Car durant ces 26 années la dictature, la répression et le Camp de la Mort à Boiro s’abattirent sur la Guinée. Il n’y eut, à proprement parler, pas de république, si on entend par là l’existence et le fonctionnement d’institutions impersonnelles, la gestion honnête du bien public, et la création consensuelle d’un état-nation. Si république il y eut au début, elle se révéla vite un avorton et un cauchemar …
  2. « le Guinéen n’avait rien … » Il faudrait plutôt dire que le Guinéen n’était rien. Ses droits constitutionnels de citoyen furent confisqués. Il fut réduit au rang de militant anonyme, taillable et corvéable à merci, du parti démocratique de Guinée. Et ces “militants” furent contraints de rivaliser en tant que louangeurs du responsable suprême de la révolution…
  3. Correction. Ce n’était pas “tous les soirs” qu’on allait au cinéma en Guinée. Car les projections de films étaient interdites et les salles de cinéma restaient fermées le vendredi, jour de réunions politiques du parti dans les quartiers. Cela ajoutait considérablement à la morosité et à la déprime de vivre en Guinée.
  4. Même placé entre guillemets, le mot « stage » évoque l’idée d’éducation, de formation, d’amélioration. Il est exaggéré et déplacé de concevoir comme un “stage” l’emprisonnement et la torture au Camp Boiro. En réalité, c’était un Goulag tropical, un trou infernal, un lieu d’avilissement et de destruction de l’être humain…
  5. Le sergeant Bakary Woulen (1966) fut le premier long-métrage 35mm guinéen. Réalisé par Mohamed Lamine Akin (réfugié politique du Comité de libération de la Côte d’Ivoire), il bénéficia — derrière et devant la caméra — de la collaboration enthousiaste de néophytes et de la contribution technique de jeunes cinéastes. Moussa Diakité en est l’acteur principal. Les deux vedettes féminines sont Ousmane Diallo (qui devint Mme Akin) et feue Bintou Kourouma. Mais le livre Guinée, les cailloux de la mémoire de Nadine Bari et Thierno Mouctar Bah révèle comment Sékou Touré tua ou contrecarra la vocation des professionnels de Syli-Cinéma. On y lit le passage suivant :
    « Figure aussi parmi les arrivants à la Prison de Kindia le reste de l’équipe de l’Information, à commencer par notre ministre, Monsieur Alpha Diallo, Louis Akin, directeur général de la Régie Syli-Cinéma, Cissé Fodé, directeur général de la Radio, Petit Barry, directeur de la Chaîne internationale de la Voix de la Révolution, les cinéastes Diagne Costa, Baldé Alpha, dit Marlon, et d’autres encore, relevant tous du même Département. Je vois que tous les créateurs cinématographiques sont à présent sous les verrous. Sékou a toujours voulu qu’en ce domaine aussi toute la création soit dirigée par lui. Je me souviens d’une réunion houleuse, peut-être en septembre 1970, dans laquelle il nous avait menacés :
    — Je vous mettrai au pas, hurlait-il, comme j’ai mis au pas les enseignants et les syndicalistes ! »
    (Note. — Le catholique Louis Akin se convertit à l’Islam et fut baptisé Mohamed Lamine. La conversion lui permit d’épouser Ousmane Diallo, une lointaine descendante de Karamoko Alfa mo Labe. — T.S. Bah)
  6. De quels “idéaux” de Sékou Touré s’agit-il ? A mon avis, ils n’existèrent pas. Il y eut bien sûr les discours, les défilés en tenue blanche, les tomes et les slogans. Mais pendant un quart de siècle la réalité contredit l’idéologie officielle et annula les mots. L’improvisation, la haine et la destruction prévalurent. Et la Guinée ne parvient toujours pas à se dégager de cet étau.
  7. Sékou Touré éteignit l’art guinéen, qui le précéda dans la tombe. Les méthodes coercitives et le culte de la personnalité du président tarirent l’inspiration et découragèrent la création, qu’il s’agisse de la musique, du théâtre, du cinéma, de la littérature, de la peinture, de l’artisanat, etc. Tout se figea et déclina.
  8. A propos de Naitou l’orpheline Moussa Diakité me demanda en 1981 de lui rédiger le synopsis du film. J’obligeai. Je quittai la Guinée pour les USA avant la parution du film, que je n’ai pas encore vu.
    J’avais connu Moussa un peu avant, et surtout après sa sortie de Boiro. En 1967, alors que j’étais étudiant en Propeudétique (1ère année) à la Fac des sciences sociales de l’Institut Polytechnique, je rédigai, et le journal Horoya publia, la première revue critique du film Le sergent Bakary Woulen.… Je devins par la suite un membre actif du ciné-club. Après ma formation universitaire je fus nommé professeur-assistant (linguistique et langues africaines) en 1973. En 1981, cumulant l’enseignement avec la fonction de directeur de la bibliothèque universitaire, j’organisai dans la salle des fêtes de l’IPGAN une cérémonie pour honorer la mémoire de Michel Faulcon, professeur Français de maths, qui s’était tant investi dans le fonctionnement du ciné-club. Invités, des membres du Comité central et du gouvernement (Sénainon Béhanzin, Bela Doumbouya, Mouctar Diallo, Ibrahima Bah), plusieurs membres de l’équipe de Syli-Cinéma (Moussa Diakité, Sékou Oumar Barry, Gilbert Minot, Abdoulaye Dabo, etc.) y prirent part.…
    Mes liens avec Syli-Cinéma revêtaient un double cachet — institutionnel et fonctionnel — en raison de mon statut successivement de membre, puis de chef de l’un des quatre groupes de de la Commission nationale de censure cinématographique (1975-1981). La Commission était présidée par Mamadi Keita (Bureau politique national) et Sénainon Béhanzin (Comité central). Elle était chargée de visionner, débattre, admettre ou renvoyer —avec arguments ou justifications par écrit à l’appui — tous les films importés pour  la distribution commerciale. Mon groupe comprenait trois professeurs : feu Zainoul Sanoussi (histoire), Bonata Dieng (sociologie), moi-même (linguistique), et une économiste, feue Kadidiatou ‘Saifon’ Diallo. En 1978 ma sous-commission  s’attira les foudres de Sékou Touré, qui nous sanctionna —par un blâme public avec inscription au dossier — à travers un communiqué radiodiffusé.  Notre “tort” fut d’avoir autorisé le film Midnight Cowboy de John Schlesinger (avec Dustin Hoffman et John Voigt — le père d’Angelina Jolie). Kadidiatou était absente lors de notre séance de visionnage suivie de l’autorisation — après débat — de Midnight Cowboy. N’étant pas signataire de la fiche d’admission du film en Guinée, elle fut épargnée par le communiqué. Bonata étant en mission à Moscou, Zainoul et moi obtinrent une audience du président. Explications faites, il apparut que le responsable suprême de la révolution n’avait pas lui-même vu le film, et qu’il s’en était tenu à la lecture du rapport de ses informateurs pour nous blâmer publiquement. Soufflant le froid après le chaud, il nous demanda de ne pas nous décourager. Il alla jusqu’à nous dire qu’il nous faisait plus confiance qu’aux délateurs qui nous avaient indexés.…
  9. L’énergie et la persistance des cinéastes guinéens exilés en France sont admirables. Mais je trouve pas mal à redire de films comme Dakan, Il va pleuvoir sur Conakry. Les sujets de ces long-métrages (homosexualité, sécheresse à Conakry) sont soit inadéquats, soit artificiels pour la société guinéenne. Et les scénarios frappent par leur légèreté, tandis que la caméra reste statique, le dialogue plat, et que la performance des acteurs tient plus du théâtre que du 7e art…
  10. On n’enterra pas une société Sily-Cinéma active et vibrante dans la production et la distribution de films. Non, Sily-Cinéma, Syliphone, Syliphoto, etc., et toutes les autres entreprises économiques du pays étaient moribondes ou comateuses depuis longtemps. On constata donc plutôt la mort de l’embryonnaire secteur cinématographique, affaibli et anémié par la disparition ou la marginalisation de ses créateurs.

En définitive, le cinéma est un art très technique et une industrie exigeante en capitaux : financement, production, réalisation, distribution, consommation. Autant de critères qui font cruellement défaut en Guinée. Depuis sa naisssance le cinéma guinéen a toujours manqué d’argent et d’infrastructure. Comble de malheur, la poignée de ses premiers praticiens et évangélistes furent tous sacrifiés à l’autel de la “révolution”.

Voici un extrait de African cinema : politics & culture, (Bloomington ; Indiana University Press, 1992, 2001), le livre de Manthia Diawara qui traite en partie (pages 70-73) de l’historique de Syli-Cinéma.
Tierno S. Bah

The Guinean cinema began with the country’s revolution against France in 1958 34. According to Vieyra, the political courage of the Guinean leader, Sékou Touré, to break with France and set an example for other Francophone leaders who wanted to assume their own destiny, led the country to have in the early days of its independence, such national industries as a production center (Vieyra, p. 104). Unlike the other Francophone countries, which depended on the C.A.I. to make their newsreels, Guinea built, with the help of such Eastern Bloc countries as the Soviet Union, Yugoslavia, and Poland, facilities in 16mm black-and-white production. With these facilities in place, Guinea was able to produce one newsreel every week in the early 1960s (Vieyra, p. 105), while the other countries were going at the rate of one newsreel a month because of the time it took in Paris to develop and edit the film and add the soundtrack and/or commentary 35.
Between 1960 and 1966, the Guinean production center also produced several short films documenting the revolution. Because the country did not yet have its own directors, such short films as La révolution en marche (16mm), Au registre de l’histoire (16mm), and Croisière de l’amitié (16mm), were made by foreigners.
By 1966, important changes had taken place in the structure of Guinean cinema. The country now had more than six directors who took their training in the Soviet Union and the United States. The distribution and part of the exhibition were nationalized, and Sily-Cinéma was created with Mamadou Bobo ‘Bob’ Sow as head of the distribution and Louis Mohamed Lamine Akin as head of production. It was also in 1966 that West Germany offered to build 35mm facilities. The future of Sily-Cinéma was guaranteed.
A look at films made by the Guineans between 1966 and 1970 will show that the majority of them were documentaries, educational films, and propaganda, as opposed to other countries where there were no structures of production and the filmmakers made mostly fiction films. Because the Guinean cinema was incorporated at its birth in the development of the country, film was assigned the function of disseminating the dominant hegemony of the government. Clearly, the Guinean filmmakers had little use for “fictional escapist” films. The documentary and education forms, to the contrary, were perfected by such Guinean directors as Costa Diagne (Peau noire, 1967, 16mm; Huit et vingt, 1967, 16mm; Hier, aujourd’hui, demain, 1968, 16mm), Mohamed Lamine Akin (Le sergeant Bakary Woulen, 1966, 35mm; Mary Nanken, 1966, 16mm; Dans la vie des peuples, il a des instants, 1966, 16mm), Barry Sékou Omar (Et vint la liberté, 1966, 16mm), Gilbert Minot, Sékou Camara, and Moussa Kémoko Diakitié, Diagne’s film, Hier, aujourd’hui, demain, is narrated with masterful uses of ellipsis and allusion to the past, present, and future of Guinea. This led Guy Hennebelle to describe Diagne as “potentially one of the great African filmmakers of the future” (Hennebelle, p. 240. The film won the Joris Ivens prize in 1968 at the Leipzig featival.
In the early seventies, Diagne and Akin disappeared from the filmmaking scene 36. (Note. They did not simply volatilize on their own. On the contrary, they —and several of their colleagues — were arbitrarily accused and detained at Camp Boiro. — T.S. Bah). However, the documentary and educational tradition continued with newcomers like Minot and Diakité. Minot made Le festival panafricain d’Alger (1968, 16mm) and several other shorts on presidential visits, political leaders (Tolbert, General Gowon and Amilcar Cabral), environment, and sex education. Diakité made documenraries on agriculture (Rizi-culture dans le Bagatay, 1969), the funeral ceremonies of Kwame Nkrumah (1972), and education (L’université à la campagne, 1975). As Boughedir stated, Sily-Cinéma also produced several collective films in the seventies. There were theatrical plays on film (Et la nuit s’illumine, 1971; El Hadj million, 1972) that dealt with revolutionary subjects (Boughedir, p. 104). Finally, it is interesting to notice thar Sily-Cinéma produced some didactic fictional films in the early seventies. Moussa Camara, who made Ame perdue in 1968, codirected Un amour radical (1972) and Un grand-père dans le vent (1973) with Alpha Adama.
The second half of the seventies was also dominated by collective films. Individual directions included Une autre vie (1976) by Moussa Camara and documentaries on sports, Hafia, Triple Champion and Le sport en Guinée (1978), by Diakité.
Because of their didactic and nationalistic orientation, the productions of Sily-Cinéma of the sixties and the seventies were limited to Guinean theaters and to television. The latter  was created in 1977. However, in the early eighties, Sily-Cinema made international news through a coproduction with Morocco, Amok (1982), and a musical, Naitou (1982), directed by Diakité. Amok is a film on apartheid in South Africa and on the 1973 Soweto massacre. It is directed by Souhel ben Barka (Morocco), and it stars Mariam Makeba, the famous singer from South Africa. Guinean technicians, using equipment from Sily-Cinéma, worked on the film. Dansoko Camara, who assisted Ben Barka on Amok, directed Ouloukoro (1983). Diakité’s Naitou is a musical about a young girl, Naitou, whose mother is assassinated by a jealous stepmother. The stepmother abuses Naitou and prevents her from taking part in the traditional initiation for all young girls. The stepmother is finally punished by an old lady who symbolizes justice. The film’s originality lies in the fact that it is narrared through dance and music by the Ballet National de Guinée. Critics praised it for breaking language barries in Africa (Boughedir, p. 74). Naitou won the UNESCO prize at the Ouagadougou festival in 1983.
Earlier in this survey, I said that Sily-Cinéma was part of the Guinean revolution and, as such, it was conceived as a national industry. As a state organism, Sily-Cinéma was supposed to be free from outside influence, as far as the means of production and the forces of production were concerned. I pointed out that in order to achieve this self-determination, Sily-Cinéma acquired facilities in 16mm, nationalized distribution and part of exhibition, and signed an agreement with West Germany to install 35mm facilities. It must now be pointed out that Sily-Cinéma failed in some respect. Despite the presence of the 16mm facilities, according to Gilbert Minot, the rushes of Guinean production had to be sent out abroad for laboratory work. Minot also pointed out that maintenance was lacking for the equipment 37. It is also unfortunate that West Germany had not yet finished the installation of the 35mm equipment begun in 1966. Clearly, while this equipment was in storage rooms unused and growing rusty, Sily-Cinéma depended upon outside help for the 35mm production, too. The misuse of equipment is therefore a liability that may turn out too costly for Guinean cinema.

L’assassinat de Cabral expliqué !

Dans First Ambassadors: Cuba’s Role in Guinea-Bissau’s War of Independence Piero Gleijeses, professeur à SAIS (School of Advanced International Studies, Washington, DC) se réfère à Patrick Chabal (1951-2014) comme le principal biographe d’Amílcar Cabral. Effectivement l’auteur offre une explication solide des causes et conséquences de la mort violente de Cabral.

Paru dix ans après la disparition tragique et prématurée du leader du PAIGC, la biographie intitulée Amílcar Cabral : revolutionary leadership and people’s war (1983) est effectivement un ouvrage documenté et dense de quelque 300 pages, dont la bibliographie couvre quinze.
On pourra accéder graduellement au livre sur webAfriqa.

Juvenal Cabral, institueur, père d'Amilcar
Juvenal Cabral, institueur, père d’Amilcar

Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d'Amilcar
Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d’Amilcar

Tout ce qui touche Cabral, concerne la Guinée-Conakry et la Guinée-Bissau. Et cet ouvrage l’illustre abondamment. Patrick Chabal souligne que la recherche pour le livre surmonta partout de formidable difficultés pratiques et politiques. Sauf en Guinée-Conakry ! Cette impossibilité n’est guère surprenant si l’on tient compte de la stratégie de la terre brûlée de Sékou Touré. Faisant table rase du passé et déformant le présent, le premier président ravala un pays jadis prometteur au rang de lanterne rouge d’Afrique, s’agissant en particulier de l’intelligentsia et de l’éducation.

L’introduction et le premier chapitre présente la vie familiale, l’influence parentale, les cycles scolaire et universitaire exceptionnels, la brillante carrière de l’ingénieur agronome Cabral. Vient ensuite l’entrée en politique, qui culmine avec la création du PAIGC par Amílcar. Les derniers chapitres présentent, d’abord, le contexte socio-historique de la Guinée-Bissau et du Cap Vert, et, ensuite, les réflexions de Chabal sur la pensée et de l’héritage politiques de Cabral.

Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950
Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950

Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960
Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960

Remarques générales

Côté présentation, le livre contient quelques cartes, mais pas d’illustrations autre qu’une photo de Cabral. J’ai pu constituer cependant l’album photo ci-dessus à partir des archives de Casa Comum.
Quant au contenu, il s’agit ici du travail d’un politologue. Et l’ouvrage en porte le sceau. Mais l’historien et l’anthropologue restent sur leur faim. A cause de lacunes sur l’histoire, la composition pluri-ethnique et la diversité culturelle de la Guinée-Bissau. L’auteur ne semble pas non plus percevoir les différences de personnalité fondamentales entre Sékou Touré et Amílcar Cabral.

Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975
Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975

Points discutables

Le livre survole deux points critiques, qui méritaient pourtant davantage d’attention :

  • les rapports entre le PAIGC et les Fulas (Fulɓe)
  • les rumeurs impliquant président Sékou Touré dans l’assassinat

Les Fulas (Fulɓe) et les nationalistes

Chabal écrit : « It is clearer why the Fula opposed the nationalists in Guinea: they had done so elsewhere in West Africa. »
(Il devient plus clair pourquoi les Fula s’opposèrent aux nationalistes en Guinée-Bissau: ils l’avaient fait ailleurs en Afrique de l’Ouest.)
Mais il aurait dû dire où. Car un opinion lapidaire est insuffisante sur une question aussi épineuse que celles des rapports entre trois périodes historiques et trois formations étatiques : pré-coloniale, coloniale et post-coloniale.

Sékou Touré, impliqué ou disculpé ?

Chabal rejette l’hypothèse d’une implication de Sékou Touré dans l’assassinat de Cabral. Mais il souligne à plusieurs reprises les tensions entre les deux dirigeants. Et il mentionne les visées hégémoniques de Conakry sur la Guinée-Bissau (Sékou Touré’s alleged ambition to control Guinea-Bissau at independence).

Traitant de la mort violente du héros, Patrick Chabal s’appuie sur les faits et les témoignages pour présenter une explication cohérente et logique de l’assassinat de Cabral à Conakry, le 20 janvier 1973.
Je traduis ici des passages de la section intitulée “Cabral’s assassination: faits et implications”, qui ouvre le chapitre 5.

Chabal cite peu de sources sur la Guinee-Conakry. Pour toute “disculpation” de Sékou Touré dans la mort de Cabral, il ne cite qu’une publication du président, intitulée “Crime crapuleux de l’impérialisme”. Patrick aurait pu élargir l’horizon en faisant état des meurtres massifs perpétrés en janvier 1971 par le régime de Conakry. Parmi les accusés — sans preuves — et les tués — sans raison —, il y avait Barry III, ancien rival — vaincu et rangé — de Sékou Touré. Chabal aurait pu ainsi constater des similitudes entre Barry III et Amílcar Cabral : intelligents, universitaires, dynamiques, charismatiques, progressistes, etc. Le 25 janvier 1971 Barry III — et des dizaines d’autres Guinéens — fut pendu sur ordre de Sékou Touré. Le “responsable suprême” enviait ces deux cadets à lui. Il jalousait leur formation plus avancée et leurs diplômes.… Après avoir assassiné Ibrahima, pourquoi n’aurait-il pas trouvé un mobile pour perdre Amílcar ?
Plus fondamentalement Chabal aurait dû traiter du “Complot Permanent”, des purges cycliques, des violations et crimes des droits de l’homme de la “révolution” guinéenne. Hélas, il est muet sur ces questions, qui sont pourtant plus vitales que tout autre concept ou théorie. La même remarque vaut pour Cabral et le PAIGC, qui restèrent impassibles et silencieux face à la descente de leur pays-hôte aux enfers. Mais qu’auraient-ils dû et pu faire. La question reste posée… et sans réponse !
Quoiqu’il en soit, l’assassinat de son fondateur par des dirigeants du parti, marqua le début de la fin pour le PAIGC. Dans l’immédiat le parti évita la cacophonie et l’effondrement ; il maintint l’ordre et la cohésion. Les comploteurs furent jugés et exécutés. On procéda ensuite à la proclamation de l’indépendance de la Guinée-Bissau, que le Portugal finit par reconnaître. Mais le poison de la discorde et de la désunion avait été consommé. Son effet se répandit graduellement et finit par balayer les idéaux de Cabral. Après le coup d’état de Nino Vieira contre Luiz Cabral en 1980, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert se séparèrent en deux républiques. A Bissau la guerre civile éclata entre frères (les généraux Nino et Ansumane Mané) du combat anti-colonialiste. Président Nino Vieira prévalut. Toutefois il fut éventuellement contraint — ô paradoxe — au refuge et à l’exil à Lisbonne en 1999. Il y retrouva Luiz Cabral ! Nino rentra à Bissau en 2005 avec l’appui de son vieil ami et business partenaire, Lansana Conté. Mais il fut assassiné à son tour, le pays s’étant mué en narco-état. Incapable aujourd’hui de surmonter les tiraillement politiciens, il patauge dans une absurde paralysie au sommet…

Différence fondamentale

En filigrane ce livre révèle la différence fondamentale entre la personnalité de Sékou Touré et celle d’Amílcar Cabral : on a, d’un côté, un tueur impulsif et récidiviste, de l’autre, un humaniste, qui croyait en la rédemption de l’être humain.

Mon souvenir d’Amílcar

Dernier point et non le moindre, je voudrais évoquer mon souvenir personnel, positif et ému, d’Amílcar. Il s’agit de mes rares contacts avec Amílcar entre 1968 et 1972. C’était à l’occasion de séances annuelles de projection de films documentaires sur la guerre de libération du PAIGC. Les sessions étaient organisées par le Ciné-club de l’Institut Polytechnique de Conakry, dont les animateurs étaient Thierno Mamadou Sow, Mamadi ‘Mam’ Camara, Teliwel ‘Cochran’ Diallo, Hady Diallo, moi-même, etc. Nous bénéficions de l’encadrement volontaire de professeurs français et belge : feu Michel Faulcon (mathématiques) et sa femme, Ms. Annette (génie-civil), Ms. Claire van Arenberg (linguistique), des passionnés du cinéma comme nous.
Invités d’honneur de ces rencontres, Amílcar et Aristides Pereira rehaussaient les cérémonies de leur présence. Ils participaient brièvement aux débats qui suivaient la projection, et les élevaient. Après avoir gracieusement signé le cahier des visiteurs sous les vivats d’une salle archi-comble, ils serraient des mains enthousiastes et étaient raccompagnés jusqu’à leur modeste Volkswagen Coccinelle par leurs nombreux admirateurs.

Tierno S. Bah