Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (suite-fin)

La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry
La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry 

Je continue et conclus ici ma revue critique du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Une fois de plus, pour lever l’équivoque de l’homonymie du député et de l’auteur,  je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur.

Comme auparavant indiqué, le présent article aborde les trois points suivants :

  • la mort de Diawadou Barry
  • la vie spirituelle de Yacine Diallo
  • la mort de Yacine

La mort de Diawadou Barry

Dans la note 20 de la page 107, BYD écrit :

« Né le 10 mai 1916 à Kolo (cercle de Dabola) député de 1954 à 1958 ; décédé en 1973 à Conakry. »

S’agit-il ici d’une erreur monumentale, ou bien d’une falsification délibérée ? J’ai déjà réagi sur Facebook contre cette fausse affirmation. Et je m’élève contre elle, parce qu’elle distord et brouille l’histoire de la Guinée, des quatre dernières années de la colonisation à ce jour.

BYD est tombé dans une tentation et un piège typiques des auteurs de biographie. Au lieu de se tenir à une distance objective par rapport à leur sujet, ils prennent fait et cause pour lui. Cela est évident ici dans la manière dont BYD traite les rapports entre trois politiciens des années 1945-1955 : Yacine Diallo, Fodé Mamoudou Touré et Diawadou Barry.

Son livre aurait dû être equidistant par rapport à la carrière des trois hommes. Hélas, non ! BYD affiche sa sympathie pour le duo Yacine-F. Mamoudou Touré. Et il dépeint de façon hostile les relations entre Yacine et Diawadou. La subjectivité émerge donc et s’impose finalement. Résultat :  l’auteur et le lecteur sont tous deux perdants. Le premier succombe à une démarche facile et contre-productive ; le second se retrouve avec un livre au contenu dévalué. BYD aurait dû épargner le public de l’étalage de son opinion. Celle-ci est positive sur F. Mamoudou, et négative sur Diawadou. Il aurait dû se concenter sur la présentation aussi rigoureuse que possible de faits vérifiables. Et non pas se hasarder dans des spéculations rétroactives.

En définitive, sa cette partialité pousse BYD à raturer l’histoire par deux fois dans la même phrase. Ainsi, il place la mort de Diawadou en 1973 !?

Primo, Diawadou disparut en 1969, non pas en 1973. Cela est irréfutable !
Secundo, Diawadou ne décéda pas naturellement, à l’hôpital ou dans sa chambre, entouré des siens ! Bien au contraire, il fut mitraillé à bout portant en 1969 au Mont Kakoulima. Un escadron militaire, de la terreur et de la mort, l’assassina en même temps que Fodéba Keita, Kaman Diaby, Karim Fofana, Mohamed Cheick Keita, Tierno Ibrahima Diallo, Sangban Kouyaté, Mamadou Diallo, etc. Ce peloton d’exécution fut, vraisemblablement, commandé par celui qui était à l’époque le lieutenant Lansana Conté.
A propos de l’arrestation et de l’exécution de Diawadou et de ses compagnons lire Kindo Touré. Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba » et Lt.-colonel Kaba 41 Camara. Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu.

Le reste de ce blog concerne deux  aspects fondamentaux de la personnalité de Yacine. Ils sont à la fois personnels et privés, collectifs et publics, car il s’agit de la religion et de la mort du Premier député de Guinée.

Notice. — Avant de continuer, je voudrais souligner que je considère Yacine comme un père, non pas au sens biologique, mais plutôt au sens générationnel. Et cela pour les raisons suivantes :
– Né en 1897, il était le cadet d’un an de mon père, Tierno Saidou Kompanya (1896-1968)
– Enfants, mon père et lui étudièrent le Qur’an chez Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Ils passèrent donc ensemble une partie de leur jeunesse à la même école islamique (duɗal) à Labé.
– De là, leurs destins divergèrent pour converger partiellement plus tard à l’âge adulte.
– Yacine s’inscrivit, pour le meilleur et le pire, à l’école française.
– Cumulant sa fonction avec celle de chef du village de Kompanya, Tierno Saidou fut pendant seize ans le premier secrétaire d’arable de son maître au tribunal indigène de Labé. Après la mort du waliyyu, il épousa Kadidiatou, l’avant-dernière fille de Tierno Aliyyu. Elle me mit au monde en 1948. Elle était d’un an plus jeune que Tierno Abdourahmane (de son vivant Le Poète du Fuuta-Jalon), et d’un an plus âgée que sa soeur et amie, feue Hadja Aissatou Mamou. Séparées certes par leur mariage, et, de façon ultime, par la mort, les deux mères de famille, s’apellèrent respectivement dewi (chérie) toute leur vie durant.
– Ma soeur aînée, Hadja Mariama Kesso, se souvint de la visite officielle du député Yacine à Koubia. Il fut accueilli par le chef de canton, en l’occurrence, son ancien camarade d’école, Tierno Saidou Kompanya. Hadja Kesso témoigne que Yacine portait un costume européen et qu’il avait le Qur’an en bandoulière. Koubia célébra la présence du parlementaire. Et les retrouvailles entre les deux anciens camarades furent, dit-elle, on ne peut plus chaleureuses.

A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l'occasion d'une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l'épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d'Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l'Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l'Almaami au Grand Conseil de l'Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.
A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l’occasion d’une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l’épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d’Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l’Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l’Almaami au Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.

Pour les considérations ci-dessus, Yacine Diallo et mon père ne fut pas de simples promotionnaires. Les deux hommes furent des compagnons de route dans le Fuuta-Jalon colonial. Je dédie à leur mémoire respect filial et déférence posthume.

Yacine Diallo et la religion

 BYD écrit : « Yacine pour apprendre le latin, pour mieux maîtriser la langue française, se fit convertir au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine » 5. Simple boutade sur l’itinéraire d’un érudit assoiffé de culture et qui ne s’embarrassait pas de préjugés.
Témoignage suspect qui ignore volontairement une grande tradition du Fouta. Qu’un fils de mandarin lettré cherche à satisfaire sa soif d’érudition, quoi de plus normal ! Que les missionnaires exigent un nom chrétien sur leur registre d’inscription au cours de Latin ? Qu’à cela ne tienne ! Mais, ne nous éloignons pas du sujet. L’essentiel ici est la soif d’érudition qui l’avait amené à fréquenter plus que de coutume le milieu fermé des missionnaires.
D’ailleurs, le français enseigné était à l’époque officiellement classique. Il fallait être patronné pour s’initier au latin et l’apprendre surtout pour un « Major de l’Ecole William Ponty ». (page 27)

La politique française de ségrégation et d’assimilation eut un impact négatif sur la mentalité des colonisés, notamment dans les villes. Les idéologues de la colonisation étalèrent leur zèle. Surmontant le ridicule, ils faisaient entonner à des écoliers — à la peau d’ébène et aux cheveux crépus — une chanson intitulée “Nos ancêtres les Gaulois” !!!  Graduellement, les us et coutumes de la Mère-France devinrent des modèles à imiter.  Comme le souligne Joseph-Roger de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) :

« La scolarisation, même limitée, avait provoqué la constitution d’une classe couche (plutôt — T.S. Bah) nouvelle : les évolués africains, fonctionnaires et employés, collaborateurs de l’administration et du commerce. L’élite en était composée par les diplômés des écoles normales, particulièrement ceux de l’École Normale William Ponty — installée successivement à Saint-Louis, Gorée et Sébikotane (Sénégal) — qui étaient médecins, pharmaciens, instituteurs et commis de l’administration. »

Des jeunes Africains musulmans adoptèrent des surnoms européens. Même de nos jours. Quitte à les abandonner à l’âge adulte.
En fut-il ainsi pour Louis Yacine Diallo ?
BYD répond par l’affirmative. Mais Mahmoud Bah écrit :

« Yacine était un instituteur très volontaire. Voulant à tout prix apprendre le latin pour mieux maîtriser la langue française. Il se convertit au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine. Il s’affirma comme un brillant interlocuteur dans le milieu « évolué » guinéen. En 1939, il devint le premier directeur d’école du corps enseignant indigène guinéen. »

Notons que l’Occident capitaliste n’a pas le monopole de l’hégémonie sur l’Afrique. Il fut précédé par la conquête et la domination arabe-musulmane. Et il fut suivi — avec moins de succès — par le Bloc soviétique. Ainsi, avec l’appui du Parti communiste français — alors d’obédience stalinienne — Gabriel d’Arboussier, métis Français-Pullo, rompit (provisoirement) avec Félix Houphouët-Boigny et chercha à verser le Rassemblement démocratique africain dans le camp du marxisme. Avant lui (1943-1946), les Groupes d’Etudes communistes évangélisaient des groupes de jeunes fonctionnaires dans les colonies françaises d’Afrique.

En réalité, il ressort du témoignage de ses contemporains que l’acculturation de Yacine fut plus marquée. Par exemple, ancien élève du député et témoin occulaire, feu Emile Tompapa, confie ce qui suit :

«  J’ai connu Monsieur Yacine Diallo entre 1939 et 1941 en compagnie de mon père dont il était un grand ami. Ils avaient tous deux la même inclination pour la musique en général et la musique classique en particulier. A partir de ma dixième année, j’ai grandi auprès de deux grands mélomanes.
Yacine était un grand violoniste, et mon père était pianiste.
La gent huppée, autrement dit l’élite de Conakry, se retrouvait les après-midi vaporeux pour écouter mon père et quelques musiciens, dont Yacine Diallo, interpréter des airs sud-américains en vogue à l’époque.
Je ne décrirai pas ici la tenue vestimentaire (trois pièces, canne, chapeau melon, bretelles, cravate, ceinture, lunettes ovales à monture argentée, chaîne accrochée à la montre à gousset, queue de pie ou redingote, etc), dont le port soigné était calqué sur les colons.
Bref, Monsieur Yacine Diallo me donnera de bon coeur des cours de solfège pour compléter les leçons de musique dispensées à la Mission Catholique que je fréquentais. C’est avec lui et sous son contrôle que je fis mes premières mains au piano, alors qu’il m’accompagnait tantôt avec son violoncelle, tantôt avec son violon ou sa flûte Boehm à la maison.
Avec mon père et d’autres musiciens, ils formaient un quatuor (flûte, piano, violon, accordéon) pour égayer les amis et parfois le Gouverneur de la Guinée Française ou le Maire de Conakry. »

Certains de ces détails semblent corroborer une apostasie de la part de Yacine.
Et une autre source, plus autorisée que Mahmoud Bah, m’a confirmé la conversion religieuse de Yacine au catholicisme.
En dernière analyse, toutefois, cet acte — murmuré plus qu’établi de manière définitive — ne diminue pas le rôle précurseur et la stature historique du premier député de la Guinée française. Il ne put être élu en 1945 qu’au deuxième collège, le premier collège était alors réservé aux Blancs. Paradoxalement, la France appliquait une politique raciste dans les colonies qui venaient de payer un lourd tribut pour sa libération des griffes d’Hitler. Et l’Afrique du Sud systématisera le système d’Apartheid en 1948.

Mort, funérailles et enterrement de Yacine Diallo

Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l'orateur se tiennent <a href="https://www.webguinee.net/etat/colonial/parlement/mamba-sano/index.html">Mamba Sano</a>, <a href="https://www.campboiro.org/victimes/barry_diawadou.html">Diawadou Barry</a>, <a href="https://www.senat.fr/senateur-4eme-republique/toure_fode_mamadou0435r4.html">Fodé Mamoudou Touré</a>. Contrairement aux rumeurs, <a href="https://www.webguinee.net/">Sékou Touré</a> n'apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Boubacar Yacine Diallo</a>) — T.S. Bah. BlogGuinée.
Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l’orateur se tiennent Mamba Sano, Diawadou Barry, Fodé Mamoudou Touré. Contrairement aux rumeurs, Sékou Touré n’apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : Boubacar Yacine Diallo) — T.S. Bah. BlogGuinée.

Emile Tompapa ajoute :

« Le 14 avril 1954, c’est l’effet inattendu d’une bombe qui ébranla les populations guinéennes à l’annonce de la mort subite et inexpliquée du Premier Représentant de la Guinée Française au Palais Bourbon le Député Yacine Diallo. Le Troisième Boulevard à Conakry inondé par la foule de Conakry en larmes fut aussitôt d’un accès impossible avec un service d’ordre débordé aux abords de la maison mortuaire. »

Et BYD souligne que Yacine jouissait “apparemment d’une parfaite santé’. Mais Yacine et Sékou Touré, élu à l’Assemblée territoriale en 1953, échangent des propos acerbes durant les débats de ce jour. André Lewin conclut sa narration de l’incident en ces termes :

« Dans la nuit du mardi 13 au mercredi 14 avril, à 4 heures du matin, le député de la Guinée meurt d’une foudroyante hémorragie cérébrale, en dépit des soins que lui apportent les docteurs Farah Touré (lui-même membre de l’Assemblée), Marx et Leroux. Certains en tous cas n’hésiteront pas à affirmer : “C’est Sékou qui l’a tué !” »

La rumeur persiste depuis lors. Et le livre BYD complique les choses puisqu’il identifie faussement Sékou Touré parmi les trois personnalités  sur la  photo ci-dessus. Il y prend Mamba Sano pour Sékou Touré ! Et malgré leurs divergences politiques, Fodé Mamoudou Touré participèrent aux funérailles de Yacine. Quant à la présence de Sékou Touré ce jour-là au cimetière de Camayenne, cela reste à prouver.

Je me pose quelques questions :

  1. De quelle maison mortuaire parle Emile Tompapa parle-t-il ? S’agit-il d’un édifice public de services funéraires, ou bien du domicile du défunt ?
  2. Quel itinéraire le cortège funèbre suivit-il après la levée du corps ?
  3. Se rendit-on à la mosquée pour le sermon religieux et la prière sur le corps comme l’exige le rite islamique ?
  4. Ou bien alla-t-on directement de la demeure familiale au cimetière sans satisfaire à l’obligation de la cérémonie à la mosquée ?

La scène de la photo me paraît insolite et paradoxale. Car, d’une part, on constate que le corps est enveloppé dans un linceul blanc. Mais, d’autre part, et en dérogation à la tradition islamique, une femme figure parmi les présents, à l’extrême droite. En face d’elle, un orateur faisant une oraison. Son apparence n’a rien d’un imam ou d’un karamoko, c’est-à-dire d’un musulman. En face de lui, on voit l’habit masculin et la coiffure (puuto) coutumière du Fuuta. L’habillement du maître de cérémonie ressemble davantage à celui d’un prêtre catholique. Il remplit une fonction qui aurait dû échoir à un imam, étant donné l’éducation familiale et de base de Yacine Diallo à Labé. Pourquoi ? Question anxieuse et légitime, mais sans réponse, hélas !

Il serait donc souhaitable que l’on dispose d’autres photos de la cérémonie funéraire. Elles pourraient nous indiquer par exemple si le corps de Yacine fut transporté dans une mosquée pour une prière finale. De même, elle pourrait montrer les croyants alignés derrière l’imam, identifier ce dernier, etc.
Que les personnes qui détiennent de telles photos les diffusent. Cela permettrait d’éclairer le public et les chercheurs sur les circonstances de la mort et de  l’enterrement de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo, revue critique d’une biographie

Boubacar Yacine Diallo
Boubacar Yacine Diallo

La biographie s’intitule Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Elle parut en 1996. Et Boubacar Yacine Diallo en est l’auteur. Je propose ici une lecture critique de cet ouvrage. Et tenant compte de l’ambigüité que l’homonymie des deux Diallo pourrait créer, je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt député. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur, qui, lui, est bien vivant. De surcroît, me référant à un passage du bouquin, je crois pouvoir souligner que leur prénom commun reflète seulement des alliances familiales. En d’autres termes, il n’existe pas de lien de parenté biologique entre les deux Yacine.

Préambule

Le style de Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur laisse à désirer. Le contenu accumule les insuffisances, les erreurs et les méprises historiques. Pire, l’auteur commet une falsification historique grave et incompréhensible.
Dans l’ensemble, le livre est passablement rédigé, hâtivement préfacé, et mal fabriqué par l’imprimeur. On a l’impression que l’auteur, le préfacier et l’éditeur se sont donnés la main pour publier un produit semi-fini. 
La responsabilité première revient à BYD. Il tente de décrypter le passé  colonial avec les oeillères et le langage — flatteur, triomphaliste  voire chauvin — de la Guinée officielle sous Lansana Conté, qui fut un agent d’exécution des basses et sales besognes de Sékou Touré au Camp Boiro. L’exercice de BYD est proprement raté.
A commencer par le choix du titre, dont le libellé  masquer et dissimule  l’ère coloniale. Or la vie de Yacine s’écoula entièrement dans le Fuuta-Jalon et la Guinée sous domination française. Yacine fut, d’abord, un sujet “indigène” sous la Troisième République (1870-1940). Il devint, ensuite, un évolué — bénéficiaire et victime — de la politique d’assimilation de la Quatrième république (1945-1958). En parlant de Yacine le Guinéen, tout court, BYD survole et escamote l’Histoire. Enfin, peut-on parler valablement de Patrie au sujet du pays d’un Africain colonisé ? A mon avis, non. Et pour s’en convaincre, il suffit de lire les essais profonds d’Albert Memmi : Portrait du Colonisateur et Portrait du Colonisé. Car du vivant de Yacine, l’expression Mère-Patrie désignait la France. La Guinée n’était qu’une possessions territoriale, peuplée d’indigènes.

Rapport sur la situation économique du Cercle de Labé en 1937

Il eût peut-être mieux indiqué de traiter le sujet sous le titre : Yacine Diallo l’Africain, éducateur et parlementaire colonial. 
Je reviendrai plus bas sur les généralisations et inexactitudes apportées par Jean-Pierre Ndiaye, journaliste sénégalais et préfacier du livre.
Enfin, la maison d’édition L’Harmattan laissa réellement tomber BYD. Elle imprima l’ouvrage au mépris des normes esthétiques et des codes techniques de l’industrie du livre. Par exemple, la table des matières est ce qu’il y a de plus bâclé. Ainsi, au lieu d’être organisés dans une liste hiérarchisée, les titres de chapitres et de sous-chapitres s’alignent uniformément sur la marge de gauche. Résultat : on a un bloc brute, non diférencié. Cherchant à démarquer les chapitres et les sous-chapitres, l’éditeur utilise les graisses des polices de caractères de la façon suivante : les caractères gras indiquent les têtes de chapitres, ceux réguliers s’appliquent aux sous-chapitres ! C’est plutôt simpliste et rudimentaire !

Pour ma part, ayant décidé de publier une version électronique du livre sur webGuinée, j’ai en amélioré la présentation d’ensemble. La mise en page HTML/CSS est conforme aux paramètres de publication en vigueur. Enrichie d’hyperliens idoines, elle passe les tests de validation du W3C aussi bien que la critères requis par les moteurs de recherche (Google, Bing, Yahoo, etc.).

Validation par le <a href="https://validator.w3.org/">service W3C</a> du format de la page d'accueil de l'édition webGuinée du livre <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur</a>.
Validation par le service W3C du format de la page d’accueil de l’édition webGuinée du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur.

Dans la table des matières une liste non-numérotée (unordered list) indique clairement la structure du livre. Le document en devient plus lisible.
Des lacunes importantes s’ajoutent aux défauts esthétiques de la version imprimée. Il s’agit précisément de l’absence de bibliographie, d’index thématique et de glossaire. Or ces composantes ne sont pas superflues. Elles sont fonctionnelles car elles offrent au lecteur des données complémentaires. Elles le guident à travers les pages et sections d’un livre, d’une encyclopédie, etc. Enfin, elles élargissent le champ du sujet traité et relient une oeuvre à ses publications similaires.

Yacine Dialo le Guinéen. Table-des-matieres. Editions L'Harmattan
Yacine Dialo le Guinéen. Table des matieres. Editions L’Harmattan

L’ouvrage de BYD parut en 1996, c’est-à-dire quelque 500 ans après la mort de Johannes Gutenberg, l’inventeur des caractères métalliques mobiles au Moyen Age. Le génie de Gutenberg donna naissance au livre. Et il orienta pour le mieux le cours de l’Histoire, en réduisant l’ignorance et l’obscurantisme, notamment en Europe et ailleurs. Mais toujours pas en Afrique, où l’analphabétisme prédomine encore! La pratique généralisée (sociale, économique, culturelle) de l’écriture est pourtant une condition sine qua non, c’est-à-dire un préalable indispensable et nécessaire au développement.…
Depuis Gutenberg, l’imprimerie s’est propagée universellement, et elle s’est systématiquement améliorée. De nos jours, l’industrie du livre est une composante centrale de la Révolution numérique et du Village planétaire qu’est devenu la Planète. Impulsant la bibliothéconomie, elle perfectionne sans cesse les techniques de fabrication et les réseaux électroniques de distribution du livre, dont le puissant service WorldCat.
Quant au préfacier, il suggère, d’une part, que le livre de BYD constitue une référence. C’est généreux de sa part, mais un peu exagéré. Car, d’autre part, il se plaint “des insuffisances que l’on peut facilement relever dans cet ouvrage” !

Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée
Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée

Paraissant à la fin du 20è siècle, je me demande alors pourquoi la publication de la biographie de Yacine n’a pas évité les écueils sus-mentionné ? Pourquoi n’a-t-on exploité les progrès réels et abordables de l’imprimerie ?
Pour ne pas allonger ma revue critique, je me concentre dans la présente livraison sur quelques erreurs spécifiques, relevées dans l’Introduction et dans le Premier chapitre. Elles sont induites par l’insuffisance des recherches pour un ouvrage, qui, lecture faite, reste ébauché et, pour ainsi dire, prématuré.
Dans un article suivant, je me pencherai sur trois points. Le premier est pour moi une source de  frustrations indicibles, pour dire le moins. Et les deux autres soulèvent de sérieuses objections de ma part.

Préface : généralisations et inexactitudes

Maître Yacine […] habitait Paris au 106 rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. … Cet appartement était comparable à un véritable cénacle fréquenté par des hommes tels que Amadou Hampâté Bâ
Jean-Pierre Ndiaye

Modeste fonctionnaire boursier de l’IFAN à l’UNESCO, Amadou Hampâté Bâ se rendit en France pour la première fois à l’âge de 40 ans. C’était durant la période coloniale, certes. Et Yacine et lui se connaissaient bien. Mais je ne peux pas établir si la date de ce voyage parisien. Etait-ce avant ou après la mort de Yacine en 1954 ? Car dans une interview accordée à Jeune Afrique en 1970, Bâ ne mentionne pas le nom de Yacine. Et il ne parle pas de fréquentation du domicile du député.

Maître Yacine, issu de la lignée des familles peules de Labé parmi les plus illustres — les Peuls du Livre, les savants, les connaisseurs, par opposition aux Peuls de la Lance : les guerriers

Sous la théocratie fuutanienne le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel furent assumés par la même personne : l’Almaami de Timbo, chef d’une des provinces (diiwal, sing./diiwe, plur.) Ces dirigeants remplissaient un double rôle ; ils étaient à la fois prêtres et guerriers, ils maniaient aussi bien le verbe du sermon que le sabre du jihad. Toutefois, une spécialisation graduelle se produisit au niveau de la superstructure. Elle aboutit à la formation de deux couches : celle du Sabre et de La Lance (Ɓe Kaafa Silaame e Labbooru), détentrice du pouvoir temporel et séculaire, et celle du Livre et de L’Encrier (Ɓe Deftere e Tindoore-ndaha), le clergé et l’intelligentsia. De par son père, Tierno Bakar Tulel-Nuuma, Yacine appartenait aux Kaliduyaaɓe, lignage régnant du Diiwal de Labe. Cependant, sa famille ne faisait pas partie des héritiers du pouvoir temporel de Karamoko Alfa, le fondateur de la province. Il n’en demeure pas moins que Tierno Bakar pouvait se réclamer des deux couches, puisqu’il était à la fois noble et érudit.

J-P. Ndiaye évoque ensuite, sans plus de précision, les “rites initiatiques” fulɓe transmis à Yacine. Il range celui-ci parmi les “Grands Initiés”. Et il ajoute :

« L’on sait que la civilisation peule multiséculaire, dont la trame remonte à la nuit des temps, qui a traversé plusieurs stades (nomade, pastoral, sédentaire), a toujours conservé le sens pyramidal de l’équilibre, de la cohésion par le moyen de l’initiation la plus rigoureuse. »

Les mots ‘initiés’, ‘civilisation’, ‘pyramide’, ‘initiation’, ‘équilibre‘ évoquent un dénominateur commun, que Ndiaye ne décline pas. S’agirait-il de Loges maçonniques ?

… Thierno Bacar, de son vrai nom Alpha Boubacar, plus que comblé, décide de faire appeler ce fils bien-aimé Mamadou Yacine. Et la nouvelle, comme une traînée de poudre, fit le tour de Toulelnouma (cercle de Labé) 2 et environs.

Erratum. Yacine naquit en 1897. A cette date le Diiwal de Labé existait dans toute sa superficie, qui recouvrait cinq préfectures actuelles : Lelouma, Koubia, Mali, Gaoual, Koundara, Labé, une partie de Boké. Il s´étendait jusqu’en Guinée-Bissau et en Gambie, distançant Timbi, la deuxième province et son voisin méridional. C’est en 1898, en collusion avec le résident français à Timbo, Ernest Noirot, qu’Alfa Yaya fit détacher Labé du Fuuta-Jalon. Il cessa donc de relever de l’autorité — de plus en plus symbolique d’ailleurs — de l’Almaami. Enfin, c’est deux ans après la naissance de Yacine que les autorités coloniales créèrent les cercles de Labé, Kadé, et Boussourah. Les trois entités furent regroupées dans une même Région en 1899. La collaboration d’Alfa Yaya avec le gouverneur français dura sept ans. Elle fut rompue par son arrestation et son exil au Dahomey, de 1905 à 1910. Il crut pouvoir gouverner en tandem et manipuler les Français à son avantage. Il se rendit compte trop tard de la véracité de ce proverbe africain : “Il n’y pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot” !

Lire les chapitres 4, 5 et 6 des Notes sur l’Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l’Occupation Française, la monographie publiée par l’administrateur colonial Antoine Demougeot

[Thierno Bacar] “celui-là même que le roi Alpha Yaya Diallo mandata, avec succès, auprès de l’Almamy Samory Touré, avec comme mission d’empêcher l’entrée des troupes de ce demier dans le territoire du Fouta Djallon.”

Erratum. BYD n’indique pas la date de cette mission… Il ne pouvait pas le faire pour la simple raison qu’elle n’eut jamais lieu. Cela, pour les considérations fondamentales suivantes :

  1. Le pacte entre l’empereur Samori Touré et le Fuuta-Jalon eut lieu en 1889. Il fut signé entre les Almaami Ibrahima Sori Daara (alfaya) et Almaami Umaru (soriya). C’est durant son alternance au pouvoir que ce duo fit appel à Samori pour vaincre la rébellion Hubbu.
  2. L’autorité centrale de Timbo contrôlait — légalement, légitimement et exclusivement — la fonctions et charges relevant de la diplomatie extérieure. Même les seigneurs des grands et puissants diiwe (Labé, Timbi, Koyin) respectaient l’esprit et la lettre de ces dispositions constitutionnelles. Du reste, au plan politique, Timbo consultait et associait les chefs des neuf provinces pour les décisions et missions importantes.
  3. A partir de 1894, le premier empire de Samori —celui qui exista sur le territoire guinéen — n’existait plus. La fortune militaire du conquérant chancelait. Lui barrant l’accès au Soudan (Mali), les forces françaises le contraignirent à s’établir en Côte d’Ivoire et en Haute-Volta (Burkina Faso). En 1896 le Fuuta avait donc perdu tout contact avec ou intérêt pour Samori. Thierno Bacar Tulel-Nuuma ne fut ainsi certainement pas un émissaire diplomatique d’Alfa Yaya auprès de Samori.

Consulter (a) Ibrahima Khalil Fofana. L’Almami Samori Touré. Empereur  ; (b) Yves Person.  Samori. Une révolution dyula

Quatre dignitaires — et l' l'inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l'Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire <a href="https://www.webfuuta.net/bibliotheque/noirot/atfdb/tdm.html">A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc</a>
Quatre dignitaires — et l’ l’inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l’Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc

Les sources orales soutiennent que Thierno Bacar résida à Labé, avant d’aller fonder le village de Toulelnouma, après sa désignation comme Chef du canton de Koura-Mangui.

Il aurait fallu indiquer où et qui sont les “sources orales”. BYD n’a apparemment pas visité la région de naissance de Yacine. Raison pour laquelle il est vague. Labé était, une fois de plus, vaste. Il aurait dû préciser le(s) lieu(x) de résidence de Thierno Bacar dans le Grand Diiwal, pour reprendre la métaphore de Jacques Richard-Molard. La localité de Tulel-Nuuma était une dépendance de la misiide de Popodara, située sur la route de Koundara, à 18 km à l’ouest de la ville. Avant la colonisation elle dépendait directement du seigneur (lanɗo) du Diiwal de Labé. Les Français l’érigèrent en canton vers 1903. Popodara coiffait Tulel-Nuuma. Et même si Thierno Bacar fut chef du village Kouramangii, au nord de Popodara, il releva toujours de ce canton. Mais lui-même, il ne commanda pas de canton.
Soulignons que Kuramangii est le foyer originel des Ngeriyaaɓe — un des quatres lignages cadets des Kaliduyaaɓe. Alfa Bakar Lariya, père de Saifoulaye Diallo fut un Ngeriyaajo prééminent. Il dirigea le canton de Diari, au nord-ouest de Popodara pendant des décennies. Après Diari, la route conduit à Lelouma, fief des Seeleyaaɓe, le lignage de Tierno Saadu Dalen et Tierno Muhammadu Samba Mombeya.…

Mais cela ne l’empêchera pas d’aller aux champs, comme ses petits camarades du village.

Aujourd’hui l’environnement du Fuuta se dégrade, et le massif montagneux risque de se sahéliser. Mais il en était tout à fait autrement du temps de l’enfance de Yacine, et même de la mienne. La contrée natale du député regorgeait d’eau, notamment durant la saison de pluies..… Non loin de Tulel-Nuuma — à vol d’oiseau — la rivière Saala prend sa source près de Kompanya, mon village ancestral. Le cours d’eau naissant a donné à l’agglomération le surnom de Kompa-Gaɗa-Saala (Kompa-au-delà-de-Saala). La Saala marque la “frontière” naturelle entre Labé-centre et Popodara, d’une part, et entre Popodara et Diari, d’autre part.

Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa'i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd'hui préfectures) du Fuuta-Jalon, apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo
Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa’i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd’hui préfectures) du Fuuta-Jalon,  apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo

Cette partie occidentale de Labé abrite un réseau dense de vieilles agglomérations et de paroisses (misiddaji) célèbres : Labiko, Naɗel, Saatina — qui fut la résidence d’Elhadj Umar Taal — Gaɗa-Kanka, Kula-Mawnde, Kula-Tokosere, Zaawiya, Sagale, Tiangel-Boori, Manda-Fulɓe, Manda-Sarankulle, etc., etc. La rivière s’écoule et méandre dans la région. Tributaire de petits et moyens affluents, elle dégringole de cascades en chutes avant de se jeter dans le Konkouré, le plus grand des fleuves côtiers, et qui part de Mamou. Son embouchure sur l’Océan Atlantique crée la vaste baie de Sangaréa, au nord-est de Conakry et au sud de Dubréka. Le Konkouré alimente, depuis bientôt 60 ans, les projets, spéculations, discours et promesses hydroélectriques des régimes successifs de la Guinée “indépendante”.

Le village de Lellaa se trouve à une ou deux heures de marche de Tulel-Nuuma. J’y passai plusieurs vacances scolaires, entouré d’êtres chers et aujourd’hui disparus : ma grand-mère maternelle, Neene Lellaa, sa soeur cadette, Neenan Halimatou Tandeta, son fils unique, mon oncle, feu Elhadj Abdourahimi Lellaa Diallo. Celui-ci passa son enfance à Kompanya, chez Neenan Kadidiatou Manda, sa soeur aînée et ma mère. Il y étudia auprès de l’érudit Tierno Dardaye. Doué et appliqué, il était l’élève préféré du maître. Fin calligraphe, Kaawu Abdurahiimi excellait dans les genres oraux islamiques : noddinaadu, jaaroore, beyol. Des années plus tard chez lui, à Lellaa, durant les vacances scolaires je retrouvais  mes camarades de jeunesse (Mamadou Kowlii Njano, Mamadou Kowlii Tokooso, Mamadou Garanke, Soulaymana, Arrahiimi, Doura Meekoore, Ibrahima Hoggo-Dow, Ibrahima, etc, tous issus de la lignée des Diallo Kaliboori). La fréquentation et la grande camaraderie de ces gosses (ruraux, non-scolarisés) enrichit mon expérience du Fuuta et approfondit mon intimité culturelle et linguistique du terroir. Tout comme Yacine et ses promotionnaires, mes copains et moi faisions des randonnées quotidiennes dans la brousse environnante, en quête de fruits sauvages (poore koodudu, poore lamma, poore bete, meeko, nete, kura, ndologa, jaɓɓe, etc.), d’oiseaux à tirer avec les lance-pierres, de petit gibier, de baignades dans les mares. Sans oublier l’exécution de menues tâches et la participation aux travaux champêtres (kilee, collecte fleurs de jasmin à la Compagnie africaine des plantes à parfum (CAPP, par la suite SIPAR) toute proche. Il fallait cueillir les fleurs tôt avant que la rosée matinale ne sèche. La pesée avait ensuite lieu et les agents veillaient à ce que les fleurs ne soient pas aspergées d’eau pour les alourdir et ainsi augmenter la paie au cueilleur. Les modestes sommes perçues durant la courte saison complémentaient un revenu rural généralement faible. Une autre activité consistait dans l’extraction manuelle d’essence d’orange. Les fruits succulents étaient pelés avec une vieille cuillère limée. Recueilli dans des bouteilles, le liquide était exporté au Sénégal.…

Dans les années 1950 Popodara abrita un cours normal pour la formation d’instituteurs adjoints. Les étudiants des quatre régions de Guinée le fréquentèrent. Laye Camara relate brièvement dans Dramouss les souvenirs d’un de ses amis de Kouroussa qui étudiait à Popodara. Le député Yacine fut-il à l’origine de la création de cet établissement ?
Par ailleurs, accompagné de mon défunt ami, Mamadou Bailo (‘Ingénieur’), le sociologue américain William Derman fit des recherches de terrain à Popodara-centre et dans son ancien runde. Il a publié ses travaux dans Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea.
Ce sont les locaux de l’ex-cours normal de Popodara qu’Emile Cissé récupéra et transforma en Collège d’enseignement révolutionnaire (CER) en 1970. Il l’appela Kaledu, du nom de sa femme Kaliduyaaɓe, qui, à son tour, fut baptisée ainsi à sa naissance en hommage à Maama Kaali, l’ancêtre de la tribu dominante des Diallo du Labé…

A suivre.

Tierno S. Bah 

Yacine Diallo, un connu méconnu

Réception en l'honneur du député de la Guinée française, Yacine Diallo, au Fuuta-Jalon, vers 1948. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l'Honneur. L'Harmattan. 1996) webGuinée/BlogGuinée
Retour du fils prodige : accueil de Yacine Diallo — premier député de la Guinée française — au Fuuta-Jalon au début des années 1950. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. L’Harmattan. 1996) La photo originale n’indique ni le lieu, ni la date. Cependant, l’uniforme du soldat au premier plan suggère que la cérémonie se déroula à Dalaba, siège du camp des parachutistes de Guinée. Les exercices en sauts aériens de cette unité avaient lieu à l’aéroport de Labé, distant de 90 km au nord. Après le référendum du 28 septembre, la France rapatria ses soldats. Et le camp des paras de Dalaba fut transformé en lycée pendant deux ans.
En 1961, l’Egypte forma le premier contingent de paras-commandos guinéens. Commandé par le lieutenant Aly Coumbassa, il était basé conjointement à la petite garnison près de l’aéroport et au Camp Markala — rebaptisé Camp Elhadj Umar Taal — de Labé. En 1968, le faux Complot Kaman-Fodéba entraîna le démantèlement du commandement de la région militaire de Labé. Commandant Mohamed Cheick Keita, lieutenant Coumbassa, sous-lieutenants et adjudants (Namory Keita, Mamadou Mouctar Diallo, Boubacar MBengue Camara, etc.) furent fusillés. La companie des paras fut ramenée à Conakry.…

Yacine Diallo fut la figure politique la plus prééminente en Guinée dans l’après-guerre 1939-45. Il mourut le 26 mars 1954. Subitement, prématurément et, murmura-t-on, de façon suspecte.

Une vive rivalité s’engagea entre, notamment, les candidats Diawadou Barry et Sékou Touré pour remplacer le défunt. Diawadou l’emporta. Il devint ainsi — après Yacine et Mamba Sano — le 3è Guinéen à siéger à l’Assemblée nationale francaise.

Malheureusement, après sa mort, le nom de Yacine tomba graduellement dans l’oubli. De fait, il disparut complètement du discours public sous la dictature de Sékou Touré. Et pour aggraver les choses, le régime du PDG plongea le réseau et les services de bibliothèque, d’archives et de musée  inexorablement dans la désuétude. Parallèlement, le système d’éducation sombrait dans l’improvisation, le désordre et le culte de la personnalité. Dans un contexte aussi obscur, un silence tombal enveloppa le sort posthume de Yacine.

En Guinée, les dirigeants ont volontairement tu jusqu’à son nom Aucune rue, aucune place publique, aucune stèle, ni aucune promotion de l’Université Guinéenne ne porte ce nom pourtant illustre. Et Dieu seul sait qu’on est plutôt allé chercher des noms célèbres très loin de la patrie pour laquelle Yacine Diallo s’est battu sa vie durant.
Aujourd’hui, une seule école primaire privée porte son nom en souvenir de son oeuvre impérissable. (Yacine Diallo le Guinéen. Pour la patrie et dans l’honneur)

Dans l’ensemble, pour renforcer sa suprématie, le PDG chercha à faire table rase du passé. Il s’employa — et généralement réussit — à effacer l’oeuvre et le bilan des pionniers de l’émancipation et de l’auto-détermination : Yacine Diallo, Mamba Sano, Framoi Bérété, Saliou Popodara Diallo, Nabi Youla Fodé Mamoudou Touré, Diawadou Barry, etc.

Depuis 1984, les régimes successifs n’ont guère amélioré la situation. De sorte qu’une amnésie — sélective et collective — persiste. Elle est, tout à la fois, la cause et la conséquence du retard croissant du pays dans tous les domaines : économie, éducation, culture, infrastructures, depuis soixante ans.

Yacine : une personnalité connue

Cependant, malgré l’obscurantisme toujours dominant, le nom de Yacine Diallo reste gravé dans les annales du combat anti-colonial. Consignée et conservée dans la mémoire d’institutions telles que l’Assemblée nationale française, son activité parlementaire appartient au legs des parlementaires africains du 20ème siècle.
A l’appui de cette reconnaissance, les nombreux ouvrages sur la décolonisation soulignent sa conbribution historique. Il en est ainsi des auteurs suivants :

Tout ce qui précède est louable et significatif. Ces collections documentaires — dossiers, rapports, discours, lois — contrebalancent et atténuent  l’indifférence et le laisser-aller guinéens. Mais cela ne suffit pas  pour dissiper l’ignorance, la confusion et la superficialité, qui, dans l’ensemble, masquent l’identité et la personnalité de Yacine.  Il faudrait travailler à un projet visant à séparer la personnalité historique de Yacine de sa figure mythique ou mystifiante. Il faut oeuvrer à dépasser les clichés et les lieux communs, les platitudes et les rumeurs afin de s’engager dans l’étude et la découverte de la vie et de l’oeuvre de ce précurseur de la politique partisane en Guinée Française et en Afrique Occidentale Française.

Quelques initiatives ont été prises dans ce sens. Hélas, elles se révèlent insuffisantes, superficielles, inadéquates ou maladroites. De sorte que nous nous trouvons toujours à la case de départ pour la quête du vrai Yacine.

Yacine : un homme méconnu

Un livre et une interview vidéo matérialisent le casse-tête et la perplexité que Yacine Diallo pose à la postérité. Il s’agit de :

Je me propose, dans deux articles séparés, de passer en revue les documents ci-dessus. Et dans un dernier et quatrième article, je proposerai une synthèse — forcéement provisoire — biographique, historique, critique et analytique, de Yacine Diallo : un connu mal connu, largement méconnu.

A suivre.

Tierno S. Bah

Cinq Fuutanke et l’Histoire

Yacine Diallo (1897-1954)
Yacine Diallo (1897-1954)

Diawadou Barry (1913-1969)
Diawadou Barry (1913-1969)

Saifoulaye Diallo (1923-1981)
Saifoulaye Diallo (1923-1981)

Ibrahima Barry III (1923-1971)
Ibrahima Barry III (1923-1971)

Boubacar Telli Diallo (1925-1977)
Boubacar Telli Diallo (1925-1977)

 

Fuutanke, fuutanien

Les termes fuutanke et fuutanien sont interchangeables. Au plan générique, ils désignent les populations et le territoire fuuta-jalonke. Il est vrai, toutefois, que le premier a des nuances historiques culturelles et linguistiques plus riches. On retrouve ainsi fuutanke dans l’introduction du poème Oogirde Malal, composé par Tierno Muhammadu Samba Mombeya il y a environ deux cents ans. Le Maître y identifie son oeuvre et sa personne en ces termes :

Yaa jom nanugol heɗo haala gorel
Jayngel lo’ungel si a faala malal
Iwngel e Saiidu Muhammaduwel
Selenke lenyol Fuutanke laral

O auditeur, écoute les propos du petit homme,
l’humble sujet, le faible, si tu veux le Bonheur;
L’enfantelet de l’humble Sa’iidu Muhammadu,
de la lignée des Seele, du pays de Fuuta

Fuutanien et fuutanke sont composés de la racine (fuuta-) et des suffixes (-nien) et (-ke) français et mande, respectivement. Leur place dans le vocabulaire est d’autant plus considérable qu’ils communiquent la composition pluriethnique de la société, ainsi que la nature supra-ethnique de l’état national du Fuuta-Jalon théocratique. En effet, après la victoire du jihad en 1725, le pays continua d’abriter plus d’une douzaine d’ethnies : Fulɓe, Jalonke, Takruri (Toukouleur), Fulakunda, Wasulunke, Sose, Maninka, Jakanke, Sarakole, Badiaranke, Koniagui, Basari, Landuma, Nalu, etc.
En somme, fuutanke signifie que tous les habitants du Fuuta-Jalon ne sont pas fulɓe, et qu’inversement, tous les Fulɓe ne sont pas fuutanke.

Population et élite fuutaniennes

Peuplé en majorité et guidé par une élite fulɓe, le Fuuta-Jalon se développa aux 18e et 19e siècles au point de devenir une puissance politique, économique et intellectuelle sous-régionale. C’est ainsi que son rayonnement inspira le bâtisseur d’empire Samori Touré. Mais l’évolution et le statut furent affectés à partir de 1884-85 par la ruée de l’Europe sur l’Afrique. Cette intrusion marqua — comme partout ailleurs sur le continent — le début du déclin. Douze ans plus tard, en 1896, à l’issue de la bataille de Poredaka, la Confédération musulmane du Fuuta perdit sa souveraineté, et elle tomba sous le contrôle de la France colonialiste.

Crise, rupture et continuité historiques

Commencée en 1875 avec les Rivières du Sud, la création de la colonie de Guinée française fut formalisée en 1893. La chute du Fuuta islamique accéléra le projet colonial, qui s’acheva seulement vers 1911, avec l’annexion de la Guinée Forestière.
La domination et l’exploitation françaises plongèrent les quatre regions du pays — et le reste de l’Afrique — dans des crises endémiques durant  l’ère coloniale.…  La situation empira sous les Soleils des indépendances.
Ainsi, déclenchée en  la Première guerre mondiale (1914-18) altéra profondément les sociétés traditionnelles africaines. Par exemple, les rites d’initiation d’adolescents et leur passage normal à l’étape adulte furent perturbés. Au lieu de recevoir la formation codifiée depuis des siècles, les jeunes africains furent envoyés comme chair à canon sur les champs de bataille franco-allemands. Et après la guerre, la France renforça le régime déshumanisant de l’Indigénat, qui imposa le travail forcé et gratuit, et réduisit les Africains au second rang sur les terres de leurs ancêtres.

Futurs porte-étendards

Malgré ces revers cuisants, la vie continua son cours au Fuuta et ailleurs. Ainsi vit le jour, en 1897 à Labé, Yacine Diallo, l’un des futurs porte-étendards de l’anti-colonialisme. Sa naissance intervint exactement un an après Poredaka, durant le court et tragique règne d’Almami Sori Yillili, cousin et rival mortel de l’Almami Bokar Biro, et grand-père de Diawadou Barry, un autre ténor de l’émancipation du continent. A la mort de Yacine Diallo en 1954, il lui succédera au grand dam de Sékou Touré.

Le présent article sert d’annonce à la publication, ici même, d’une série de contributions sur cinq Fuutanke, qui figurent parmi les pionniers de la politique partisane en Guinée. Nés entre 1897 et 1925, ils jouèrent un rôle prééminent dans l’évolution du pays. Ce sont :

  • Yacine Diallo (1897-1954), mort à 57 ans
  • Diawadou Barry (1913-1969), mort à 56 ans
  • Saifoulaye Diallo (1923-1981), mort à 58 ans
  • Ibrahima Barry III (1923-1971), mort à 48 ans
  • Boubacar Telli Diallo (1925-1977),  mort à 52 ans

Seize années séparent les dates de naissance Yacine et de Diawadou. Qui, lui-même, marque la transition entre la génération le précurseur (Yacine) et celle des trois plus jeunes continuateurs (Saifoulaye, Barry III, Telli). De fait, l’écart d’âge entre Yacine et ces derniers est celui de père à fils.…
Si Yacine eut la renommée et l’aura  du devancier, il en porta aussi le poids et subit les conséquences.…

Autant que faire se peut, le contenu de ces prochains articles reflétera les titres suivants :

  • Yacine Diallo
    • Un connu méconnu
    • Revue critique d’une biographie
    • Double impréparation pour une interview
    • Premier de Guinée
  • Diawadou Barry. Prince. Politicien. Proie
  • Saifoulaye Diallo. L’Enigmatique Sphinx
  • Une Etoile filante nommée Barry III
  • Telli Diallo. Le retour fatidique et fatal

Racines, identité et histoire

Ces hommes reçurent une solide éducation familiale et communautaire. Ils étaient imbus des normes et valeurs d’une société “fortement disciplinée, hiérarchisée et organisée en une féodalité théocratique.” (Telli Diallo, 1957)
Ces hommes pétris de leur devoir devant l’Histoire surent, en général, non seulement rester fidèles à leurs racines et à leur identité. Mais ils en firent une base et un tremplin pour se lancer avec abnégation et sacrifice dans le combat pour l’émancipation de la Guinée et de l’Afrique.
Comme indiqué plus haut, la vie de ces leaders fut relativement courte. Elle fut interrompue à moins de 60 ans. Le plus cruel c’est que, à l’exception de Saifoulaye —mort de maladie —, mais y inclus Yacine —terrassé de façon subite et suspecte —, ils furent assassinés. En pleine force d’âge et de leurs capacités mentales. Rongé par une jalousie mortelle et mû par une infâme traîtrise, Sékou Touré fut l’auteur de ces crimes de sang. Il planifia la destruction de la vie de ces maris et pères de famille, honnêtes anciens rivaux (Yacine, Diawadou, Barry III) et prééminent collaborateur (Telli). Il va sans dire que ces cinq hommes considérés ici constitue le tip de l’iceberg s’agissant des Fuutanke victimes du PDG. J’ai déjà présenté certaines des plus éminents disparus : Dr. Alpha Taran Diallo, Tibou Tounkara, Ousmane Baldet, etc. La liste complète est de l’ordre de dizaines de milliers.
L’hémorragie et l’hécatombe des cadres guinéens n’endeuillèrent évidemment pas que le Fuuta-Jalon. Au contraire, elles désolèrent les trois autres régions du pays, dont les fils et filles furent chassés, torturés ou assassinés. Exemples :

Sans oubliers les centaines d’étrangers également séquestrés, traumatisés, ou tués au Camp Boiro.

En définitive, au plan ethnologique, nos deux Barry (Bari) et trois Diallo (Jallo) appartiennent —comme tout autre Pullo — à un système social  millénaire de quatre noms de famille, qui supporte  des structures complexes de parenté et d’alliances, comme l’indique le schéma-prototype ci-dessus.

Tierno S. Bah

Une interview d’Amadou Hampâté Bâ

Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de Jeune Afrique contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  Maître du Pulaaku. Il s’agit d’Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires (1991) et de Oui, mon commandant ! Mémoires (II) (1994). En effet, certains passages annoncent des chapitres entiers de ces livres. Il en est ainsi de sa double appartenance pullo maasinanke (fils de Hampâté Baa, petit-fils de Paate Pullo Jallo) et takruri (fils adoptif d’un Taal).…
Il y a ensuite son observation sur le legs de la colonisation, qu’il analyse comme “une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela.”
Il continue en déplorant le fossé qui sépare la masse africaine des dirigeants, qu’il qualifie, généreusement ou automatiquement, d’“intellectuels.” Il résume ses rappots avec Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny et Sékou Touré. Au sujet des deux premiers, Hampâté fournit  des anecdotes amusantes — mais, hélas, négativement prémonitoires (car il mourut en exil à Abidjan, loin de son Maasina natal). Ainsi, il déclare publiquement à un Modibo Keita en plein “révolution socialiste” : « Je ne suis pas votre camarade, je suis votre père. » Ensuite il cherche à colorer bienveillamment la politique répressive d’Houphouët, notamment contre les étudiants contestataires. Toutefois, l’incident cité fut en réalité un signe annonciateur de la fin agitée du régime du “Vieux”. Enfin, son opinion du président de la Guinée est lapidaire. “Sékou,” dit-il, “est très fougueux.”
D’autres sujets sérieux (parti unique, droits de l’homme, socialisme, capitalisme) font l’objet de réflexions concises, percutantes et toujours valables.…
Hampâté Bâ est pour moi un triple parent et père : d’abord patronymique (nous avons le même nom “clanique”), ensuite générationnel (il naquit trois ans seulement après Tierno Saidou Kompanya, mon propre père), enfin spirituel (il inspire et guide mes recherches sur la Civilisation Fulɓe-halpular). Il termine l’entretien en réaffirmant sa mission de promotion de la culture africaine. Sa contribution gigantesque poussa un admirateur, l’Ivoirien Were-were Liking, à lui décerner le titre de “pape de la tradition orale africaine.”

A jaarama Mawɗo Laawol Pulaaku! Yo Geno lollin Jaahu!
Repose en paix !

Tierno S. Bah

Jeune Afrique fait parler Amadou Hampâté Bâ

Previous Image
Next Image

info heading

info content

Introduction
Interview

Introduction

Co-fondateur de la Société africaine de culture, ancien agent de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), ancien ambassadeur, ex-directeur de l’Institut des sciences humaines de Bamako, ancien conférencier de la Fraternité musulmane de Dakar, membre de l’Association des africanistes, chercheur infatigable, le Malien Hampâté Bâ a aussi été, pendant huit ans, membre du Conseil exécutif de l’Unesco, au sein duquel il a battu tous les records de durée. Et s’ il n’a pas été réélu par la XVIe conférence générale ( J.A. No 517), c’est que les statuts de l’Unesco ne le permettaient pas. Paul Bernetel a interviewé ce grand Africain qui, à soixante-dix ans, a décidé de se consacrer à la transcription des traditions orales recueillies et sauvées au cours de sa longue carrière.

Amadou Hampâté Bâ est un sage dans l’acception philosophique et antique du terme, c’est-à-dire l’homme ouvert à toutes les activités de l’esprit humain, maîtrisant le savoir relatif à l’histoire, la philosophie, la religion, la linguistique, l’ethnologie, la géomancie, la magie… bref, la connaissance de l’homme, de la nature et de leur interaction.

Témoin par filiation de la civilisation, de la culture africaines traditionnelles où toutes les connaissances s’interpénétraient pour constituer un fait total et global, Hampâté Bâ est, en tant que fils spirituel du maître Tierno Bokar, l’un des rares savants traditionalistes à pouvoir interpréter et évaluer tous les textes recueillis « sous la dictée d’autres auteurs traditionnels avant de les livrer, sous forme de publications, à l’attention et à l’appréciation de tous ceux qui — dans le monde — s’intéressent à la pensée, à l’histoire et à la civilisation des peuples nigéro-soudanais »*. Mieux qu’un témoin, il est aujourd’hui l’un des rares hommes qui détiennent les clés du sanctuaire de la société traditionnelle dans sa logique, son mécanisme et les multiples et complexes fonctions qu’elle attribue aux faits socio-religieux ou mythiques.
Imprégné de la tradition telle qu’elle est conservée dans les régions les p:us repliées, en marge de la colonisation, et à l’abri de l’acculturation, Hampaté Ba est une mémoire, un monument vivant du passé. Il est de ces traditionalistes dont la « connaissance consignée dans la mémoire » est indispensable pour l’interprétation des documents manuscrits. Parlant les langues des anciens empires, telles que l’arabe, le bambara, le peul, le moré (langue des Mossis), le sonraï (Mali-Niger), il a pu s’entretenir avec tous les auteurs traditionnels du continent. Ce qui lui a valu de constituer des archives dont la valeur est inestimable et que lui envieraient des musées… et même des Etats. La maîtrise d’une langue internationale, en l’occurrence le français, 1ui donne un rôle privilégié pour la transmission de ce patrimoine.

Hampâté Bâ est, avec Boubou Hama, Mamby Sidibé, Oumar Bâ, le véritable symbole de l’ancestralité africain. Il connaît dans leurs infimes détails les grandes oeuvres traditionnelles dans leur substance la plus drue, telle « l’initiation de la grande étoile rayonnante » de la société peule, les classiques de l’Afrique précoloniale, les épopées, les textes initiatiques, les légendes les plus fermées, les contes de cour préparant au pouvoir, les chroniques historiques, les institutions politiques, économiques et sociales …

A la fois monument par les périodes historiques dont il porte témoignage et document par la dimension de son érudition, Hampâté Bâ a su, en redonnant vie à l’oralité, réhabiliter aux yeux de la science moderne les civilisations à tradition orale.

Homme de culture dans le sens classique du terme, le principal souci de sa vie est non pas la sauvegarde, mais — comme il le dit lui-même — le « sauvetage » des traditions orales. Ce but, il le poursuivra avec une fidélité étonnante. Appuyé sur une canne, de boubou blanc vêtu, corps frêle protégé et conservé par les « dieux-terre » de la tradition, il va parcourir toutes les grandes cités du monde, exhortant les humanistes illustres et hommes de culture contemporains à apporter leur sollicitude aux valeurs en voie de disparition de l’ancien monde qui a enfanté le nouveau.

Tous ses auditoires internationaux, ceux de l’Unesco par exemple, seront fascinés par cette mince silhouette, qui semble être le passé lui-même resurgi dans le tumulte et la discordance du monde actuel. Dans la voix et le visage d’enfant de ce vieillard, que le temps ne paraît pas devoir toucher, perce l’ultime cri d’un monde qui s’effondre, condamné. Hampâté Bâ est une des dernières étincelles d’un monde qui s’anéantit ; ainsi qu’il le dit lui-même, « tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui se consume ».

Doit-on rester sur le sentiment d’angoisse de ce naufrage, sur ce cri d’alarme des vestiges de la tradition ? Le lien puissant qui cimentera et revivifiera une Afrique nouvelle se fera avec des hommes nouveaux pour qui le combat ne sera pas seulement culturel, mais politique et économique. C’est ici qu’il y a rupture entre le courant de pensée qu’il représente et la nouvelle génération africaine qui, tout en lui vouant tout le respect et l’admiration qu’elle lui doit pour ses travaux et ses connaissances, se dissocie de la primauté exclusive qu’il donne à la conservation de la culture.

Jean-Pierre N’Diaye

Interview

Jeune Afrique. Quel a été votre itinéraire philosophique et intellectuel ?
Hampâté Bâ. Je suis né en 1899 à Bandiagara (Mali), dans une famille musulmane. J’ai eu neuf frères et soeurs. Mon père, Hampâté, était l’intendant de l’empire des Toucouleurs du Maasina, dont Bandiagara était la capitale. Il a laissé une certaine fortune à sa mort, dont ma mère a hérité. Mon père biologique, Hampaté, est décédé quand je n’avais que trois ans. Ma mère, Kadija, s’est remariée. C’était une famille très traditionaliste. Mes parents ont joué un rôle de chef de province dans le pays. Cela m’a mis très tôt en contact avec des conteurs …

Jeune Afrique. Quel est votre premier souvenir des Européens?
Hampâté Bâ. Un jour, le commandant de cercle devait venir procéder à un recensement général. Baba avait dit : « Le chef blanc va compter les hommes et les bêtes. Il ne faudra pas que les enfants sortent. » On nous avait relégués dans l’arrière-cour. Mais moi, j’avais une servante (une « captive-mère », comme nous disons, car il est de tradition, lorsqu’un garçon naît, qu’on le confie à une servante. Elle l’élève et, quand l’enfant atteint sa majorité, il la libère). Ma mère servante s’appelait Nieylé. Elle était très bonne pour moi, elle me permettait tout. Ce jour-là, elle me dit pourtant : « Tu ne verras pas le Blanc. Baba a dit non. » Mais je lui ai dit : « Tu feras un grand paravent avec ton boubou. Je me ferai tout petit et je soulèverai un peu l’étoffe pour le voir. »
On nous avait dit que le Blanc était du feu, une braise, et je voulais vraiment voir comment un homme peut être une braise. Quand il est entré, ce qui m’a frappé, c’est son casque colonial et son crayon qu’il trempait dans sa bouche. Je me dis que ce devait être son encrier. J’étais sûr qu’il avait son encrier dàns sa bouche. Puis je me suis approché tout doucement et je l’ai touché, mais il ne m’a pas brûlé, et cela m’a beaucoup surpris. C’était en 1905-1906. A cette époque, je ne parlais pas le français. J’avais l’impression que les Blancs parlaient comme des oiseaux. Puis, vers 1912, on réquisitionnait les animaux pour alimenter l’armée et les fonctionnaires. On recrutait des travailleurs, des soldats et des écoliers.
L’école où nous étions contraints de nous rendre s’appelait l’ « école des otages ». On y mettait les enfants pour que les parents se tiennent tranquilles. Mais ce n’était pas un honneur d’aller dans cette école. C’était être renégat, cesser d’être africain ; alors, on s’arrangeait pour y envoyer les enfants de ses ennemis. C’est comme cela que j’y allai. C’est dans cette école que j’ai appris le français.

Jeune Afrique. Comment cette langue française, cette culture se sont-elles mêlées à la culture africaine, traditionnelle, familiale, tribale, qui était la vôtre?
Hampâté Bâ. Je ne peux pas en expliquer le mécanisme, mais les choses se sont superposées. J’ai appris le français comme j’ai appris le Coran, comme j’ai appris tous les rituels de l’Islam.

Jeune Afrique. Et maintenant, que représente le français pour vous ?
Hampâté Bâ. La langue française me permet de regarder à l’extérieur. C’est une langue de communication internationale, c’est tout. Je ne suis jamais arrivé à penser en français : je pense en peul et je traduis.

Jeune Afrique. Un événement vous a beaucoup rapproché de la culture française : votre rencontre avec le professeur Monod.
Hampâté Bâ. Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà quarante-neuf ans, vers 1950. La même année, j’ai pu obtenir une bourse de l’Unesco.

Jeune Afrique. Quel a été votre premier voyage en dehors de votre pays ?
Hampâté Bâ. Paris. A cause de la bourse. J’étais l’ami de Théodore Monod et je lui dois beaucoup. J’étais considéré à cette époque comme anti-français. Fonctionnaire modèle, mais politiquement anti-français parce que je défendais toujours nos traditions. Monod a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. Il était à l’époque directeur de l’Institut français d’Afrique noire, et j’étais secrétaire d’administration. Pour obtenir cette bourse extraordinaire, attribuée à un homme de plus de quarante ans, il fallait avoir été élevé dans la tradition africaine, mais posséder parfaitement la langue française. Nous étions trois ou quatre à remplir ces conditions et Monod m’a choisi. L’administration, elle, n’était pas d’avis de me laisser partir. Tout ce qu’on a trouvé, c’est de dire que j’avais une dépression nerveuse. On a télégraphié à Monod pour lui dire que je ne pouvais pas venir. Fort heureusement, j’ai eu affaire à un psychiatre qui a certifié que, si tous les aliénés avaient ma constitution, les psychiatres seraient chômeurs. Et je suis parti. On m’a coupé ma solde coloniale en disant que j’avais déserté mon poste, et j’ai payé de ma poche le voyage Bamako-Dakar.
A Dakar. j’ai pris un avion pour Paris. Quand on nous a dit : « Vous êtes au-dessus de la France ». j’ai été étonné de voir ces îlots de feu un peu partout, mais, au-dessus de Paris, il m’a semblé que l’avion était renversé et que le ciel était en bas. Je n’avais jamais vu tant de lumières à la fois. Quand on a ouvert la porte de l’avion, j’ai reçu un coup de froid, comme un coup de lance. J’ai pensé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Puis je me suis demandé comment j’allais bien faire pour trouver l’Unesco, avenue Kléber. Je suis entré dans le hall et j’ai entendu : « Hampâté Bâ est prié de se présenter au troisième guichet. » C’était extraordinaire. Je me disais : comment, mais comment me connaissent-ils ? Je vais au troisième guichet, je trouve un chauffeur de taxi envoyé par le directeur de l’Unesco. On m’avait retenu une chambre à l’hôtel du Bois, rue Lauriston. Nous traversons tout Paris et j’arrive. Tout est prêt. Un garçon me met dans une chambre et il la ferme. Dès qu’il est parti, j’ouvre. Il revient et la referme. Je me dis : « Qu’est-ce qu’il a à me boucler ? » Il me dit qu’il ne faut pas que je laisse ma porte ouverte, qu’un malfaiteur peut venir … Je ne comprends pas, parce que, chez moi, un Européen est au-dessus de tout soupçon. Les coloniaux ne volent pas, ne mentent pas, ne sont même pas malades ! Mais je ne peux pas supporter la porte fermée. Chez nous, on ne ferme jamais les portes.

Jeune Afrique. Etes-vous resté longtemps à l’occasion de ce premier séjour?
Hampâté Bâ. Un an. Quand je suis allé à l’Unesco, j’ai pensé qu’on allait me donner un programme. Je me suis présenté au directeur qui m’a dit : « Vous êtes à Paris, faites ce que vous voulez. » On m’a laissé dans la nature, mais on me faisait suivre pour voir où j’entrais, où j’allais, ce que je faisais, ce qui m’intéressait. Cela a duré au moins six mois. Je suis allé à l’Ecole des langues orientales, à la Sorbonne, au musée de l’Homme, dans des bibliothèques. Je me suis occupé de questions culturelles.

Jeune Afrique. Parmi les chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, quels sont ceux que vous avez connus plus particulièrement?
Hampâté Bâ. A part ceux de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique orientale, je les connais tous.

Jeune Afrique. Est-ce qu’il vous arrive de servir de « monsieur-bons-offices » dans des cas délicats ?
Hampâté Bâ. Chaque fois que je peux le faire. Mais je n’entreprends une mission que si je suis sûr d’aboutir. Ma dernière intervention a consisté à demander à tous les chefs d’Etat d’Afrique occidentale d’harmoniser la transcription phonétique des langues principales d’Afrique

Jeune Afrique. Quand il y a des différends entre pays — de grandes affaires comme le Nigeria —, estimez-vous pouvoir intervenir?
Hampâté Bâ. Je n’ai pas les relations nécessaires.

Jeune Afrique. Entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée, par exemple …
Hampâté Bâ. Oui, oui. Mais Sékou est très fougueux

Jeune Afrique. Vous sentez-vous plutôt Malien ou plutôt africain ?
Hampâté Bâ. D’abord Malien. Intérieurement, vraiment, je ne me sens d’aucun pays.

Jeune Afrique. Que représente pour vous l’idée d’unité africaine ?
Hampâté Bâ. C’est une idée qui m’enchante, mais est-ce qu’il est possible d’envisager une unité pour ce continent aussi grand et aussi divers ? Je me demande si la nature elle-même n’a pas horreur de l’unité. Il faut qu’il y ait une unité dans la diversité. Il y a une foule de choses que nous avons en commun. Il y a même beaucoup d’unité entre l’Afrique du Nord et l’autre. On y retrouve le même sentiment de la famille, le même respect pour les personnes âgées …

Jeune Afrique. Vous avez beaucoup d’amis. Avez-vous des ennemis?
Hampâté Bâ. Je ne m’en connais pas. Je connais des gens qui me critiquent, mais ce ne sont pas des ennemis.

Jeune Afrique. Avez-vous trouvé quelque chose de valable dans la colonisation?
Hampâté Bâ. Formidable. J’ai vu des administrateurs extraordinaires, qui, d’ailleurs, ont compromis leur carrière à cause de cela. C’est pourquoi je dis aux jeunes gens : la colonisation a été une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela. Elle a eu un côté positif. Or, si vous réclamez la justice, il faut que vous soyez justes vous-mêmes, il ne faut pas confondre un ingénieur ou un médecin qui a lutté contre la lèpre, par exemple, avec un commandant qui a administré des punitions à tort et à travers.

Jeune Afrique. Que pensez-vous des tâtonnements de la période postcoloniale?
Hampâté Bâ. Je les attribue au fait que l’Afrique indépendante a eu, comme législateurs et dirigeants, des hommes formés par l’école européenne. Administrativement parlant, on ne peut pas rendre ce qu’on n’a pas ingurgité. Le pays a absorbé sans assimiler. Le fossé est toujours le même entre la masse africaine et la poignée d’intellectuels qui la dirige. Mais la masse est confiante. Ce qu’il faudrait, c’est que les hommes de ma génération acceptent les jeunes, qu’ils se souviennent qu’ils ont été jeunes, qu’ils sachent rester jeunes. Ce n’est pas facile.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que l’influence de la psychologie moderne, des nouvelles formes d’éducation ne peut manquer de remettre en cause certaines traditions?
Hampâté Bâ. Toutes les traditions ne sont pas à conserver. Il y a des choses qui doivent être dépassées, qui sont dépas· sées. Le droit, par exemple, pour un chef de famille. de disposer de ses femmes et de ses enfants comme il veut. Beaucoup de vieux ne comprennent pas cela, il ne faut pas les heurter, il faut avoir de la patience. Une chose qui est dans la tête d’un vieux est une chose appelée à mourir.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que la jeunesse secoue un peu trop le cocotier ?
Hampâté Bâ. Oui, un peu trop. Et même inconsciemment Les jeunes arrivent à se dépersonnaliser sans même s’en rendre compte. II faudrait conserver ce que les pays ont de spécifique, savoir ce que l’Afrique peut donner à l’Europe, puisqu’elle ne s’est pas trop détachée de l’homme. et ce que l’Europe peut donner à l’Afrique, puisqu’elle s’en est trop détachée.

Jeune Afrique. On constate qu’entre les jeunes, les étudiants et les chefs d’Etat africains un désaccord va en s’accentuant. Chacun va dans une voie : les uns sont réprimés, les autres répriment. On ne voit pas comment on peut, avec les chefs actuels et la jeunesse actuelle, faire une harmonie.
Hampâté Bâ. C’est très difficile parce que, d’un côté, le chef, quel qu’il soit, dès qu’il est assis sur le siège du commandement, n’a qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, tous les moyens lui semblent légaux. La jeunesse, etle, n’a pas toutes les données du problème. Je vais vous citer le cas d’un jeune Peul qui était un grand dirigeant syndicaliste, très virulent, qui a défendu ses idées avec route l’énergie et toute l’abnégation possibles. Le jour de l’indépendance, on en fait un ministre de la Fonction publique. Je dis : « On a eu tort. On aurait dû le nommer ministre du Travail. » Quelques mois plus tard, remaniement du cabinet. Le jeune homme est nommé ministre du Travail. Six mois après, je vais chez un mara·
bout. Le jeune homme aimait beaucoup écouter les marabouts Il avait un peu maigri. Je lui dis :
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il me répond :
— Les ouvriers exagèrent. Ils demandent l’impossible. Je ne dors plus.
— Tu vois, lui dis-je, quand on est à côté du chauffeur, on a tendance à croire qu’on connaît mieux la route.
C’était un honnête homme, il est parti.

Jeune Afrique. Pensez-vous que le système du parti unique soit un bon système ?
Hampâté Bâ. Oui et non. C’est un bon système tant qu’il empêche les partis de se neutraliser dans l’action. S’il y avait deux partis au Mali, l’un d’eux trouverait toujours l’autre incompétent. Mais quand le parti unique devient un instrument entre les mains d’une poignée d’hommes, il peut être terrible.

Jeune Afrique. C’est presque toujours comme cela.
Hampâté Bâ. Oui. Pourtant, si le chef était assez raisonnable … Mais il est difficile de demander à un chef d’être raisonnable parce que, s’il était raisonnable, il serait ailleurs. C’est un problème.

Jeune Afrique. Pensez-vous que la peine de mort soit une bonne chose pour punir certains délits ?
Hampâté Bâ. Oui et non. Non, si un homme n’a tué qu’une fois. On peut tenter de le soigner. Mais s’il tue deux, trois, quatre fois, si Cêla devient une habitude … Nous avons eu le cas en Côte-d’Ivoire : un bonhomme a tué huit personnes … La prison, oui, c’est une bonne chose. Elle donne au type le temps de réfléchir. Mais pas une prison comme celle dans laquelle mon père a été jeté : il ne pouvait se tenir qu’assis, couché ou accroupi. A la fin, il était ankylosé.

Jeune Afrique. En Afrique, il y a beaucoup de gens en prison.
Hampâté Bâ. Hélas ! On dit que les hommes sont libres, ils s’expriment et on les met en prison …

Jeune Afrique. Pensez-vous que les mots socialisme, capitalisme, néo-capitalisme signifient quelque chose?
Hampâté Bâ. En eux-mêmes rien du tout. Pour moi, tout cela, c’est un vocabulaire appris à l’école. Je me demande même ce qu’on met dans ces mots. Lorsque j’étais ambassadeur au Mali, on avait réuni un jour tous les dirigeants. Moi, j’étais le doyen des ambassadeurs, et presque le doyen de l’assemblée. N’importe qui montait à la tribune : le camarade Modibo a dit cela, le camarade Untel a fait cela … Modibo s’est levé :
— Camarades…
Il a parlé, parlé. Quand il eut fini, on m’a dit de parler. J’ai dit :
— Vous faites une bêtise. A vingt-cinq ans de différence d’âge, on n’utilise pas les mêmes expressions. Moi, j’essaie de comprendre les vôtres, mais si vous me demandez de parler, vous permettrez que je parle mon langage.
J’ai dit à Modibo :
– Tu dis à tout le monde : camarade … Modibo, tu n’es le camarade de personne ici. Comme on dit chez nous : on peut être le frère du roi, le fils de sa mère, on n’est pas son camarade. En tout cas, moi, je ne suis pas votre camarade, je suis votre père.

Jeune Afrique. Dans ces conditions, le système qui consiste à donner à chaque pays un chef d’Etat, une assemblée, des ministres, vous paraît-il une bonne formule pour l’Afrique?
Hampâté Bâ. C’est une formule copiée. Je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise. On verra cela à l’usage.

Jeune Afrique. Et le projet de francophonie ?
Hampâté Bâ. C’est une grande idée. Si l’on n’y met pas un contexte politique. Il ne faut pas mettre les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre. Il y a un côté positif dans la langue française. Aucune langue africaine n’aurait pu la remplacer. Ainsi, Houphouët et moi, qui sommes amis depuis trente ans, nous exprimons en français … Houphouët est vraiment un paysan. II est dans les champs à partir de neuf heures du matin, marchant d’arbre en arbre, et il connaît sa brousse comme son bistouri. Un jour, dans sa plantation, nous arrivons devant un caféier en fleur. Je regarde le caféier et je dis :
— Celui qui secouerait ce caféier maintenant…
Houphouët achève :
— … n’aurait pas de récolte.
Je n’ai plus pensé à ces mots. Et puis, un jour, Houphouët a eu maille à partir avec ses étudiants. Il en a mis quelques-uns en prison. Les juges voulaient absolument les envoyer devant les tribunaux pour les condamner. Houphouët a dit :
— Laissez-les en prison.
II a interdit qu’on leur rase les cheveux. De temps à autre, il les faisait venir dans son bureau, les menait devant une glace :
— Regardez comme vous êtes jolis.
Les juges étaient excédés. Ils voulaient hâter les choses. Houphouët m’a dit :
— Il faudrait que le Seigneur me vienne en aide pour me défendre contre ces juges. Ils veulent que je condamne ces jeunes gens et, moi, je les ai mis là pour qu’ils puissent réfléchir. Tu te rappelles ce que tu m’as dit un jour devant le caféier : qui secoue les fleurs de son caféier n’aura pas de récolte. Ces jeunes gens, ce sont les fleurs de la récolte.
Houphouët a un côté sympathique. Je dis toujours : je regrette beaucoup que l’homme ne soit pas mieux connu.

Jeune Afrique. Quelle est votre activité actuelle au sein de l’Unesco ?
Hampâté Bâ. Membre du conseil exécutif. Nous nous réunissons tous les six mois pour discuter des projets. Nous rejetons les uns, nous retenons les autres. Entre parenthèses, nous les retenons tous.

Jeune Afrique. Etes-vous essentiellement parisien ?
Hampâté Bâ. Pas du tout. Je viens en France deux fois par an, deux mois chaque fois.

Jeune Afrique. En dehors de cette activité ?
Hampâté Bâ. Je suis en train d’écrire mes mémoires.

Jeune Afrique. Et votre travail de recueil de traditions ?
Hampâté Bâ. Cela, c’est ma vie. Je continue. J’ai déjà écrit beaucoup de contes, d’anecdotes…

Interview réalisée par Paul Bernetel