Rose Blanche Achkar, RIP !

Mme Rose Blanche épouse de Marof Achkar n’est plus. J’ai été informé aujourd’hui de son décès, survenu le 17 juillet dernier à Paris.

On s’entretint une fois au téléphone en 2015. Ce fut notre premier et dernier contact. D’abord hésitante, la conversation devint détendue. Elle révéla une personne gentille, sympathique, simple, habitée par la sagesse et l’humilité. Elle avait su surmonté la tragédie que Sékou Touré  infligea à sa famille. Et élevé ses enfants, brutalement transformés en orphelines et orphelins de père.

Ambassadeur Telli Diallo et son conseiller culturel Marof Achkar. Washington, DC. 1960
Ambassadeur Telli Diallo et son conseiller culturel Marof Achkar. Washington, DC. 1960

Couple d’artistes

Rose Blanche et Marof se connurent et se marièrent alors qu’ils étaient membres des Ballets Africains de Fodéba Keita. Lui, en tant qu’artiste, chorégraphe et manager, elle, en tant qu’artiste. Née au Bénin, elle adopta et s’intégra, me dit-elle, à la Guinée, le pays de son mari. Le film Allah Tantou contient des plans d’images de Rose Blanche sur scène.

Marof, Rose et leurs enfants: Le bébé dans les bras de sa mère c'est feu <a href="https://www.campboiro.org/video/Allah-Tantou/index.html">Daivid Achkar</a>, le réalisateur du film Allah Tantou.
Marof, Rose et leurs enfants: Le bébé dans les bras de sa mère c’est feu Daivid Achkar, le réalisateur du film Allah Tantou.
ONU, New York, 1967. Alpha Abdoulaye Portos Diallo, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, l'ambassadeur Marof Achkar, <a href="https://www.campboiro.org/victimes/bangoura_mohamed_kassory.html">Mohammed Kassory Bangoura</a>, chef de cabinet du ministère des AE.
ONU, New York, 1967. Alpha Abdoulaye Portos Diallo, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, l’ambassadeur Marof Achkar, Mohammed Kassory Bangoura, chef de cabinet du ministère des AE.

Epouse de diplomate et Mère

La brève mais brillante carrière diplomatique de Marof Achkar commença ici, à Washington, DC en 1959, où il fut nommé conseiller culturel de l’ambassadeur Diallo Telli. Celui-ci cumula au début les fonctions d’ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire aux USA et de représentant permanent de la république de Guinée aux Nations-Unies à New York. Marof l’y succéda plus tard et s’imposa rapidement autant par la substance que par le style. Premier président de la commission spéciale de l’ONU sur l’Apartheid, il s’acquitta de ses responsabilités avec compétence et charisme. La presse internationale le surnomma le Clark Gable Africain, en raison d’une ressemblance perçue entre Marof et la vedette du film Autant en emporte le vent. Epouse attachante, hôtesse charmante Rose Blanche fut un pilier du succès de Marof. Elle cultiva la mémoire de son mari après l’assassinat de ce dernier, et l’expulsion (elle et ses enfants) de son pays de mariage et d’adoption en 1971.

New York, 1967. Rose Blanche reçoit en famille la super-vedette <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Marlon_Brando">Marlon Brando</a>, ami de son mari.
New York, 1967. Rose Blanche reçoit en famille la super-vedette Marlon Brando, ami de son mari.

Rest in Peace, Ms. Achkar!

Tierno S. Bah

 

Race et Racisme. Ethnie et Etat

Race et racisme

Dérivé du concept de race, le mot “racisme” persiste partout au 21e siècle. Aux USA “race” est officiellement employé (recensements démographiques, administration, cartes d’identité, demandes d’emploi, etc.) Et pourtant, cela fait des décennies que le concept même de race a été scientifiquement réfuté. Il a été clairement établi que l’humanité constitue une seule et même espèce génétique et génomique. Au plan biologique elle se compose, non pas de races (noire, blanche, jaune, rouge), mais plutôt de populations, sous-populations, groupes et sous-groupes… Et elle partage plus de 98.8 % de son ADN avec un primate comme le chimpanzé, son plus proche parent dans le règne animal.
En Afrique la colonisation européenne usa — et abusa — du terme race. En réaction, et prenant le contre-pied de l’aliénation  subie à l’école coloniale, la génération anti-colonialiste (1940-1960) fustigea l’idéologie et le discours colonialistes. Mais une fois au pouvoir dans les années dans les années 1960, elle reprit le même langage dans des slogans tels que “A bas régionalisme”, “A bas le racisme !”…

Sékou Touré. Ce qu'il fut. Ce qu'il a fait. Ce qu'il faut défaire Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.
Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire. Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.

En réalité, c’est à l’ethnie qu’ils en voulaient, proclamant à tort   malhonnêtement et malicieusement : « Il n’y a plus d’ethnies (soussou, peule, maninka, guerze, toma, kissi, etc.) en Guinée. Il n’y a que des citoyens militants de la révolution. » Là gît le piège de l’Afrique post-coloniale. Un traquenard tissé du malaise, de l’incapacité, et de la malhonnêteté à gérer la diversité ethnique et culturelle des pays. Car les dirigeants et leurs clientèles ont un comportement ambigu, flou, à la tête de l’état. Ils prêchent le contraire de ce qu’ils pensent. Inversement, ils pensent le contraire de ce qu’ils disent. Ils souffrent du dédoublement de personnalité, de schizophrénie socio-politique, un mal psychologique dont Frantz Fanon posa clairement le diagnostic dans les Damnés de la terre dès 1960. Et dont l’actuel président guinéen est un patient avéré. Lui et nombre de ses pairs pratiquent officieusement ce qu’ils dénoncent officiellement, à savoir la concentration et la confiscation du  pouvoir par des individus et des groupes de leur ethnie. Peu importe le manque de compétence !

Ethnie, Etat et “Racisme”

Sékou Touré fit preuve d’ignorance et d’aberration avec son slogan attaquant le “racisme peul”. En effet, son gouvernement fut à dominante ou en absolue majorité maninka, de 1958 à 1984. Aujourd’hui, Alpha Condé, quatrième successeur-imitateur de Sékou, applique à la lettre le modèle inventé par le premier dictateur de la Guinée. Lansana Conté, Mousa Dadis Camara et Sékouba Konaté le précédèrent sur ce chemin tortueux, inique et jonché de cadavres.

Dans La Guinée : Bilan d’une Indépendance (1964)  B. Ameillon évoque le “népotisme”, “diffus” pour “les postes secondaires” et “très strict au niveau des postes de direction”. Il dégage la composition de la couche dirigeante en « classes d’âge, camaraderie d’école, de village, de parti (étant) à l’origine des fortunes politiques. Sur onze ministres que comprenait le premier ministère guinéen :

  • Trois, soit le quart, étaient nés à Faranah, patrie de Sékou Touré (Il s’agissait de Lansana Diané, Ismael et Sékou Touré)
  • Quatre, soit le tiers, étaient passés par l’école normale primaire de William Ponty.
  • Hormis une exception, ils étaient tous nés autour des années 1920 (c’était Abdourahmane Dalen Diallo dit “Vieux Doura”) »

A cela s’ajoute que le gouvernement ne compta aucune femme durant les cinq premières années de la république de Guinée, 1958-1963. Cela n’empêcha pas le régime de discourir à longueur de journées sur sa politique de promotion féminine. Pure démagogie doublée de crime ! Loffo Camara devint, certes, la première femme membre du cabinet le 1er janvier 1963. Mais en toute chose, il faut voir la fin. Et dans le cas de Mme Camara, ce fut tragique puisque Sékou Touré n’hésita pas à la faire fusiller le 25 janvier 1971 à l’aube, en même temps que Habib Tall, Balla Camara, Baba Camara, et des dizaines d’autres victimes, pendues ou passées par les armes à travers le pays ce jour-là. Quelques heures plus tôt, Sékou et les membres du Bureau politique avaient assisté à la pendaison nocturne d’Ousmane Baldet, Barry III, Moriba Magassouba et Kara Soufiane Keita au Pont du 8 novembre.

Loffo Camara : victime-martyre de Sékou Touré

Toutes ces tueries avaient pour but, entre autres, d’éliminer des cadres compétents décidés à bâtir le pays. Sékou Touré, lui, avait choisi le népotisme, l’incompétence et le clanisme. De 1971 à sa mort le 26 mars 1984, sa famille et ses alliés avaient complètement accaparé l’Etat.
Aujourd’hui, président Alpha Condé continue aveuglément une telle politique, qui ruina et qui continue d’appauvrir la Guinée.

Un seul gouvernement : la famille
Family Feuds

Ce à quoi feu Bâ Mamadou répondit éloquemment : La Guinée est une République, pas une famille. La formule présentant la Guinée comme une famille est au mieux légère et superficielle. Mais, au pis, on tient ce langage  pour parler, prématurément, de la “réconciliation nationale” sans que le préalable indispensable et la condition sine qua non de la JUSTICE aient été remplis. Dire que la Guinée est une famille implique, délibérément ou pas, l’atténuation voire la négation des violations des droits de l’homme en cours depuis 1958. Cette formule suggère que les Guinéens forment une famille. Dès lors, insinue-t-on, ils doivent se pardonner. Interprétée de la sorte, l’affirmation n’est ni généreuse, ni désintéressée. Au contraire, elle vise, d’une part, à occulter les victimes, et, d’autre part, à innocenter les bourreaux, et à absoudre les perpétrateurs, tous agents de “l’état républicain”. A la longue, la déclaration “La Guinée est une famille” pourrait préparer les esprits  à la passivité face aux crimes passés et présents de l’Etat. Elle deviendrait, ce faisant, un clin d’oeil complice, une approbation tacite de l’impunité en Guinée. Attention, donc ! Si le continent africain peut être réduit à un seul pays, alors la Guinée pourrait être ramenée à une famille !

Le Gouvernement par le complot

La tendance à s’entourer des “siens” s’accentua. Et Sékou Touré plongea dans l’absurde avec son complot contre les Fulbe et avec l’assassinat de Telli Diallo et de ses co-accusés, l’appel du pied cynique à Saifoulaye Diallo.

Discours anti-peuls de Sékou Touré
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls

Mais le châtiment de l’Histoire, la punition divine et la rétribution par Allah   ne tardèrent pas à le frapper.  En effet, en 1977, quelques mois après la mort atroce de Telli Diallo, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé, lieutenant Alassane Diallo, capitaine Lamine Kouyaté et leurs compagnons au Camp Boiro. Sékou Touré reçut, toutefois, la “compensation” de sa faillite et de sa cruauté la même année. C’était en fin août. Et les femmes, ménagères, marchandes au détail, marchèrent sur la présidence. Elles le désavouèrent ouvertement, publiquement. Et elles lui  crachèrent leur rejet total de sa politique de paupérisation, d’oppression et de répression.…

Ils furent assassinés sous le faux prétexte du “racisme peul”, un poison concocté par les machinations diaboliques et meurtrières du “responsable suprême de la révolution”, et qui continue d’infester la Guinée.

Ethnie et Institutions

Le rapprochement entre l’ethnie et les institutions républicaines. les est difficile à soutenir. Car la première est préhistorique, présente et pérenne, tandis que les autres sont récentes, fictives, embryonnaires, faibles. Et leur destin demeure incertain.
Sur tous les continents et dans presque toutes les sociétés, les traditions culturelles de l’ethnie régissent le cycle de la vie de l’individu: naissance, mariage, mort.
S’appellant “états-nations”, les républiques post-coloniales africaines ont du mal à gérer leur dualité, qui résulte du fait qu’elles sont composées de populations rurales et traditionnelles, d’une part, et qu’elles sont dirigées par des minorités occidentalisées, acculturées et aliénées. Cette réalité indéniable fait de l’état africain une entité stratifiée, où la minorité pense et impose ses diktats à la majorité.
En vain, car comme le rappelle l’adage : « Chassez le naturel, il revient au galop.”.…

Confusion à éviter

Il ne faut donc pas confondre l’ethnie et de l’ethnicité d’une part, et l’ethnocentrisme et l’ethnocratie, d’autre part. Les deux premières réalités doivent être assumées fièrement car elles affirment l’identité des uns et des autres. Elles soulignent la nécessaire et enrichissante diversité de la culture  et de la nature. Quant au second couple, il n’apporte que le sectarisme et la division.
Forme universelle d’organisation sociale, l’ethnie est le socle des sociétés. En tant que telle, elle  résiste au passage du temps et remplit des fonctions évidentes et éminentes. Par exemple, elle assigne les noms et les prénoms (de famille et d’individu), elle fixe le rituel des cérémonies (mariage, baptême, funérailles), etc. Elle repose sur des valeurs positives. Elle  englobe naturellement et gère légitimement la famille, qui est, au-dessous du clan, sa cellule formative, son unité constituante de base. A travers l’histoire, empires, royaumes, république, dictatures (dont celle de Sékou Touré) ont cherché à se substituer ou à briser l’ethnie. En vain. Celle-ci plie parfois, mais elle ne casse jamais !

Consulter ma republication de Outline of Cultural Materials sur SemanticVocabAfrica. Cette vaste classification anthropologique inclut des termes tels que : ethnic stratification, ethnometeorology, ethnophysics, ethnogeography, ethnobotany, ethnozoology, ethnoanatomy, ethnophysiology, ethnopsychology, ethnosociology, ethnocentrism

Réversible, horizontale et verticale, directe et indirecte, une hiérarchie lie l’individu et la famille à la société et à l’état. On peut la schématiser comme suit :

individu famille clan tribu ethnie société état nation

Matérielle et immatérielle, locale et empruntée, indigène et allogène, la culture constitue le dénominateur commun des entités ci-dessus énumérées. Elle oriente et s’enrichit de l’apport de composantes — constantes et variables dans le temps et l’espace — que sont la langue, la santé, l’économie, l’habitat, les technologies de fabrication, la politique, les coutumes, la religion, les arts, etc.

Moralité :  le pays, l’état, la république (démocratique ou non) ne peuvent pas être une famille, en dehors de la figure de style et de la métaphore.

L’étude de la vraie famille (biologique, sociale et culturelle) constitue un vaste domaine de recherches et de connaissances, théoriques et pratiques. Elle porte, entre autres, sur la famille nucléaire et étendue, le système de parenté, la règlementation du sexe (permissions et tabous). Lire G. Murdock , Social Structure, pour une anthropologie culturelle globale, M. Dupire, L’Organisation sociale des Peul, pour une ethnographie appliquée, Y. Wane, Les Toucouleur du Fouta Tooro : Stratification sociale et structure familiale, pour une approche sociologique. Enfin, pour une analyse critique, consulter G. Leclerc. Anthropologie et colonialisme: essai sur l’histoire de l’africanisme.

Quant aux institutions étatiques, elles ont de la peine à exister en Guinée. Car en théorie la Constitution garantit l’égalité et la parité entre les trois branches de l’Etat : législatif, exécutif, judiciaire. Mais en pratique, le législatif et le judiciaire végètent sous le poids étouffant du pouvoir exécutif. Et l’administration — logiquement placée sous l’autorité du chef de l’Etat — se dissout par la déréliction du président de la république et dans la gangrène de la corruption que celui-ci pratique et encourage.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo. Impréparation et Interview (fin)

Issa Ben Yacine Diallo est décédé le 28 mai dernier à Genève après une longue maladie. Luttant contre la mort, il n’a probablement pas eu vent de mes articles en cours de publication sur son interview télévisée par Yamoussa Sidibé. Surprenante  et pénible, la disparition du deuxième des fils de Yacine Diallo nous prive d’une éventuelle réévaluation des souvenirs sur le père.
Repose en paix !

A moins qu’il n’ait laissé des écrits, sa perte nous prive à jamais de la contribution d’un témoin-participant. Mais pour autant les initiatives et les efforts de reconstruction de la mémoire historique doivent continuer. Et c’est cet objectif que je pourchasse dans cette série intitulée Cinq Fuutanke et l’Histoire. La présente livraison conclut ma revue de l’interview de Issa Ben Yacine.  Ici, je me penche sur deux déclarations : l’une portant sur les débuts politiques, et l’autre concernant les compagnons du député. Dans le prochain et dernier article, je passerai en revue la carrière parlementaire de Yacine Diallo.

Répondant donc à la question sur les débuts politique de son père, Issa Ben Yacine déclare :

«… ils ont organisé la candidature de mon père. Euh ! On a envoyé d’abord en France en 1944-45, on a envoyé des délégués par territoire. Et c’est dans ce sens que mon père a été délégué, d’abord… pour representer la Guinée en France concernant les débats sur l’avenir, euh, euh, du territoire. Et ensuite, on a organisé des élections. »

La réponse est vague : elle passe à côté du passé, et elle ne reflète surtout pas la complexité du paysage politique et des rapports de forces entre leaders et militants de l’époque.
Sur la base des faits et documents exposés ci-dessous, on peut d’emblée affirmer  que les délégations en question n’existèrent pas. De même,  la première visite officielle de Yacine Diallo en France se situe après sa victoire électorale  en octobre 1945. C’est alors qu’il prit part aux délibération de la Première Assemblée Constituante en février 1946. Yacine fut l’un des neuf Africains élus au Deuxième Collège. En voici la liste :

  • Sénégal-Mauritanie
    • Lamine Guèye, 1er Collège
    • Léopold Sédar Senghor, 2e Collège
  • Guinée :  Yacine Diallo, 2e Collège
  • Côte d’Ivoire : Félix Houphouët-Boigny, 2e Collège
  • Soudan-Niger : Fily Dabo Sissoko, 2e Collège
  • Dahomey-Togo : Marcellin Sourou Migan Apithy, 2e Collège
  • Cameroun : Douala Manga Bell, 2e collège
  • Moyen-Congo-Gabon
    • Gabriel d’Arboussier, 1er Collège
    • Félix Tchicaya, 2e Collège

Joseph-Roger de Benoist écrit que pour l’élection au Deuxième Collège en Guinée  :

« … les jeunes intellectuels de l’Amicale Gilbert Vieillard auraient voulu présenter le fils du chef de canton de Dabola, Barry Diawadou.
Mais celui-ci était trop « progressiste » aux yeux des chefs peul, qui lui préférèrent Yacine Diallo, « un Peul originaire du Fouta-Djalon [tout comme Diawadou] qui dut son élection à son prestige de directeur d’école ayant formé des générations en Guinée d’une part, et d’autre part, à l’importance démographique des Peul qui, à eux seuls, représentaient 50 % de la population »

Joseph-Roger de Benoist fait ici une double confusion.
Premièrement, il laisse croire que seul Yacine était “un Peul originaire” du Fuuta. En réalité, Diawadou l’était au même titre que son aîné. Et en plus, c’était un Seediyanke, descendant direct de la lignée d’Almami Ibrahima Sori Mawɗo, le fondateur de la branche soriya, alternante de celle alfaya issue, elle, de Karamoko Alfa mo Timbo, le premier souverain de l’Etat théocratique islamique.
Deuxièmement, ce n’est pas l’Amicale Gilbert Vieillard (1941-45), mais plutôt l’Association Gilbert Vieillard (créée sur les cendres de l’Amicale) qui fit opposition à la candidature de Yacine Diallo. La différence entre l’Amicale et l’Association tient au fait que la première poursuivait des objectifs culturels, alors que la seconde  avait des visées ouvertement politiques

Rupture et continuité :
pouvoir colonial, chefferie et diplômés 

Durant la première décennie de son autorité coloniale, la France chercha à écarter les familles régnantes de la théocratie. Elle nomma d’anciens conseillers et courtisans au commandement local.
Dans La Guinée : Bilan d’une Indépendance, trois chapitres traitent de la chefferie. L’auteur, Ameillon, suggère correctement que la chefferie dépendait, tout comme l’élite politique occidentalisée, du système colonial. C’est ce dernier, remarque-t-il, qui créa les deux groupes à ses propres fins, à savoir l’exécution des sa politique et le renforcement de son pouvoir sous prétexte d’assimilation culturelle. Ameillon écrit :

«…  l’administration s’affranchissait des prétentions des familles traditionnelles autres que celles du Fouta-Djalon. Elle caporalisait systématiquement la chefferie à laquelle accédèrent surtout d’anciens militaires, particulièrement dociles aux diktats administratifs et ce, en application de l’article 12 de l’arrêté du 15 novembre 1934…»

Il appuie son argumentation par cet extrait du rapport du conseiller Mamady Kourouma, à la session budgétaire du 25 octobre 1948 du Conseil Général de Conakry :

« Il n’y a pas que les chefs de canton coutumiers, il y a aussi des anciens boys, des cuisiniers qui nous ont été imposés et qui sont actuellement chefs de canton… Or, nul ne peut être chef de canton, s’il n’est de famille régnante… Il ne faut pas que les enfants de ces anciens boys ou cuisiniers prennent la place des enfants de la famille régnante. »

Et il dit que Mamady Kourouma proposa que “les chefs ne puissent être élus que parmi les grandes familles.”

Spécificité du Fuuta-Jalon

Ameillon  insiste également que « … par effet de démonstration tous les chefs de Guinée, de quelque région qu’ils soient, avaient calqué leur attitude sur celle des “Almamys” du Fouta-Djalon, qui bénéficiaient d’un passé historique glorieux et du maintien de leur région hors des circuits commerciaux. »

Cette continuité conférait à la chefferie au Fuuta-Jalon une légitimité. Prenons les cas d’Almami Aguibou (soriya) et Almami Ibrahima Sori Daara (alfaya). Ils collaborèrent avec les autorités coloniales, certes. Mais, en même temps, ces chefs de file surent manoeuvrer adroitement. En conséquence, ils s’assurèrent, et pas seulement symboliquement, une présence réelle au triple plan local, territorial et même inter-territorial (fédéral). Graduellement cependant, ils durent compter avec la contestation des produits de l’école coloniale.…

Almami Ibrahima Sori Daara

Almami Aguibou (soriya) remplit une vie historique et active, qui alla de la fin du régime théocratique du Fuuta au début de la phase la plus intense de la dictature de Sékou Touré. Comme on le sait, il la subit personnellement. Et sa famille en souffrit tragiquement.

A l'extrême-droite, Almami Ibrahima Sori Daara II, en bournous gris et ceint du turban blanc. A sa gauche son fils aîné, Elhadj Boubakar (qui devint gouverneur de région dans les années 1970-80), et leur entourage à Mamou, vers 1950. (Source : Kesso Barry, princesse peule) - BlogGuinée.
A l’extrême-droite, Almami Ibrahima Sori Daara II, en bournous gris et ceint du turban blanc. A sa gauche son fils aîné, Elhadj Boubakar (qui devint gouverneur de région dans les années 1970-80), et leur entourage à Mamou, vers 1950. (Source : Kesso Barry, princesse peule) – BlogGuinée.

Quant à Almami Ibrahima Sori Daara, il échappa physiquement — mais pas moralement — à la rancune et à la vengeance du premier président de la République de Guinée. Ce sont ses enfants et neveux qui en firent les frais dans leur chair. Ainsi, Mody Oury, son fils puiné, fut extrait d’une cellule de la prison civile de Kindia, ligoté et emmené pour être fusillé au Mont Gangan de Kindia en 1971. Sans preuve de culpabilité, sans procès ! Tout comme ce fut le case pour des milliers d’autres victimes de la “Révolution” !

Lire Kindo Touré. “Les difficultés de Mody Oury

L’une des premières mentions du nom de Moodi Sori Daara date de 1912. En effet, dans la monographie intitulée “Une ville-champignon au Fouta-Djallon : Mamou” P. Humbold donne du jeune prince le portrait suivant :

« Chef du canton de Téliko, représente la jeune génération. Agé de vingt-cinq ans, il a reçu l’enseignement de l’école primaire de Conakry. La connaissance de notre langue lui a ouvert l’esprit à toutes les nouveautés modernes ; il lit toutes les publications françaises qu’il peut trouver, et il n’ignore rien des dernières inventions européennes. Son grand désir est de venir en France, pour voir toutes les merveilles dont il a eu un aperçu, mais il a la soif de commander et l’ambition le retient, comme elle retient l’activité de presque tous ses congénères. »

Teliko est, comme on le sait, la terre natale de Ramatullaahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon.

Ffils aîné de l’Almami, feu Elhadj Boubacar était le mari de feue Yaaye Aissatou ‘Mamou’, la fille benjamine de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan et soeur cadette de ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia).

Ecrivant presque un demi-siècle plus tard, en 1956, le grand chercheur-professeur George Balandierdont la carrière débuta au Centre IFAN de Conakry — rendit visite à Almami Sori Daara. Un sous-chapitre passage de son livre célèbre Afrique ambigüe. Le livre parut en 1957, donc trois ans après la mort subite de Yacine Diallo. Balandier y résume  son arrêt chez le chef en ces termes :

« Avant de quitter la région du Fouta-Djallon que contrôlent les Peul, j’avais vivement souhaité voir leur chef suprême, l’Almamy de Mamou, représentant ancien d’un Islam rigoureux. Le quartier où se dressent ses habitations est déjeté par rapport à la ville, caché par un écran de boutiques libanaises, de bâtiments officiels et de villas toutes semblables. Je m’attendais à un strict cérémonial, à un décorum exaltant encore un pouvoir politique et religieux autrefois étendu. Mais quelques serviteurs, somnolant dans une cour, s’animent avec lenteur et m’introduisent sans formalisme comme si leur maître était le plus ordinaire des chefs de canton.
L’Almamy reste assis sur le bord d’un lit de fer à boules et ornements de cuivre, tel qu’il s’en trouvait dans les foyers français modestes aux environs de 1925. Cinq jeunes hommes sont accroupis à ses pieds. Il perd de sa noblesse d’attitude dans ce mauvais décor d’importation. Et je m’aperçois vite que le personnage lui-même a été banalisé, ramené à l’échelle d’un tel cadre, par les sécessions de suzerains que l’administration a encouragées, par le contrôle insidieux et « énervant » que cette dernière a imposé. Je me reporte plus de cinquante ans en arrière. Le pays peul est certes affecté par les rivalités existant entre les deux familles qui règnent alternativement et entre les féodaux, mais le dynamisme reste entier, presque disponible… »

Jeune et anthropologue débutant, Balandier n’applique pas ici quelques règles cardinales de la recherche de terrain.
Primo, il ne nomme même pas son “informateur”, en l’occurrence, l’Almami. Il le maintient dans l’anonyme pour le lecteur d’Afrique ambigüe.
Secundo, Balandier se contente de mentionner le nom Mamou. En réalité, pour l’Almami cette localité n’était pas chez lui. Car Timbo, le terroir natal de l’Almami — à quelque cinquante kilomètres de là — avait cessé d’être la capitale de l’Etat du Fuuta-Jalon depuis l’occupation française, en 1896. Pire, la suppression du statut fut accompagnée du déracinement et de l’exil des familles naguère régnantes. Les Alfaya furent assignés en résidence à Mamou, tandis que les Soriya furent déplacés à Dabola.

Quoiqu’il en soit, le passé actif de l’Almami Ibrahima Sori Daara échappe complètement à Balandier. Considérons, par exemple, les faits suivants :

  1. L’Almami fut le parrain de Yacine Diallo. Son protégé remporta quatre  campagnes électorales
    1. la Première Assemblée Nationale Constituante (21 octobre 1945)
    2. la Deuxième Assemblée Nationale Constituante (2 juin 1946)
    3. la Première Assemblée Nationale (10 novembre 1946)
    4. la Deuxième Assemblée Nationale (17 juin 1951)
  2. Mais l’Almami ne s’en arrêta pas là. Bien au contraire,  il épaula son poulain Yacine en se lançant à son tour dans l’arène politique. C’est ainsi qu’il   brigua le mandat  électif de membre du Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française. Et il fut élu, de 1947 à 1952. Sa première victoire connut un vrai moment d’apothéose.
    En effet, le 5 décembre 1947, le Haut-Commissaire René Barthes prononça le discours d’ouverture de la session inaugurale de l’Assemblée fédérale. Le  lendemain, souligne Joseph-Roger de Benoist, l’élection du bureau du Grand Conseil se déroula sous la présidence de l’Almami Ibrahima Sori Daara, doyen d’âge. Ainsi un descendant de Karamoko Alfa mo Timbo siégea pendat cinq ans aux côtés d’autres grands leaders de l’Afrique occidentale. Parmi eux :Lamine Guèye, Léopold Senghor, Houphouët-Boigny, Mamady Kourouma, Migan Apithy, Hubert Maga, Ahomadegbe, Horma oul Babana, Oumar Bâ (Niger), Boubou Hama, etc.  L’Almami conserva sa fonction parlementaire jusqu’en 1952. Trois ans ans plus tard, un autre Fuutake de Mamou occupait un poste-clé au Grand Conseil de l’AOF, qui, entre autres attributions, délibérerait et votait le budget de la Fédération de huit colonies. C’était Boubacar Telli Diallo. Il devint le premier secrétaire général du parlement fédéral. Il prit les rênes  et en dirigea le fonctionnement administratif jusqu’en 1958.

Yacine ne vécut pas pour voir la folie meurtrière de Sékou Touré frapper la famille de l’Almami, dont une douzaine de membres (Modi Oury, Ibrahima Kandia, Hadiatou, Abdoulaye Djibril, le mari de Nadine Bari, etc.) connurent les affres,l’ignominie et/ou mort au Camp Boiro.

La base politique de Yacine

En Guinée même, pendant 9 ans, Yacine Diallo bénéficia de l’appui des deux Almami et des chefs de canton. Son  dynamisme, son charisme et son autorité firent le reste. Comme indiqué plus haut, il parvient ainsi à triompha  des défis et rivalités de ses cadets de William Ponty, avec à leur tête Diawadou Barry. L’Association Gilbert Vieillard fut elle-même connut la division entre partisans et adversaires de Yacine. Mais, dans l’ensemble,  elle maintint sa domination du paysage électoral jusqu’en 1952. C’est ce que montrent les données recueillies par Ruth Morgenthau dans le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” de son livre tant cité Political Parties in French-Speaking West Africa.

Affiliation politique des membres de l’Assemblée territoriale
(liste incomplète montrant 16 des 24 élus du Deuxième Collège (1947-52)

Association Gilbert Vieillard4 a
Union Basse-Guinée3 b
Entente Guinéenne4 c
Union Mandingue2
Socialiste-Renovation1 d
Union Forestière2
P.D.G.-R.D.A1
Total16
  1. Association Gilbert Vieillard (AGV) du Fuuta-Jalon, formation socialiste opposée à Yacine Diallo, qui était pourtant  Socialist au Palais Bourbon. L’AGV fut créée pour honorer la mémoire de l’ethno-anthropologue Gilbert Vieillard. Il acquit une solide réputation pour la qualité de  ses recherches sur les Fulbe. Et il était apprécié au Fuuta-Jalon les érudits et la population. Finement rédigée par le Rév. Père Patrick O’Reilly, un de ses amis de lycée, sa biographie est accessible sur webFuuta.  Avant son départ pour le front en 1930, sur conseil de son ami Théodore Monod, directeur-fondateur de l’IFAN, Gilbert Vieillard prit  contact avec Amadou Hampâté Bâ et lui passa le bâton de la recherche sur le Pulaaku. Il fut abattu en 1940 par un tireur allemand embusqué.
  2. Parti Socialiste Fulɓe pro-Yacine Diallo, opposé à l’AGV.
  3. Parti de la Basse-Guinée, anti-Yacine Diallo
  4. Parti de la Basse-Guinée, pro-Yacine Diallo

Voici la représentation graphique de la liste originale et du tableau ci-dessus :

Affiliation politique des membres de l'Assemblée Territoriale - Deuxième Collège. Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Affiliation politique des membres de l’Assemblée Territoriale – Deuxième Collège. Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

L’alignement politique des uns et des autres n’était donc pas soumis à des considérations strictement ethniques. Dans le dernier de cette série d’articles sur Yacine Diallo, on verra que le député  continua d’étendre son électorat jusqu’à sa mort subite en 1954.

Assemblée territoriale  (1947-52)
Composition ethnique

EthnieNombre
Peul7
Soussou4
Malinke3
Toma1
Baga1
Kuranko 1
Total16
Appartenance ethnique des élus au Deuxième Collège de l'Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Appartenance ethnique des élus au Deuxième Collège de l’Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

Assemblée territoriale  (1947-52)
Fonction/profession des membres

Profession
Enseignant5
Chef de canton4
Agent d’entreprise3
Commis d’admiinistration2
Agent agricole1
Avocat1
Statut professionnel des élus au Deuxième Collège de l'Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Statut professionnel des élus au Deuxième Collège de l’Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

Le rôle des chefs de canton

Les Almami alfaya et soriya créèrent une solide coalition avec la couche des chefs de canton du Fuuta-Jalon, dont ils faisaient eux-même partie. Deux-personnalités assurèrent le leadership du groupe : Alfa Bakar Diallo (canton de Diari) et Tierno Oumar Diogo Bah (canton de Dalaba).

Alfa Bakar Diari

Il fut l’aîné des trois garçons de sa mère, Kadidiatou, soeur cadette de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, et épouse de Moodi Aliyyu Teli Lariya. Il s’agit aussi du père de Saifoulaye Diallo, dont le profil est préparation dans L’énigmatique Sphinx. Patriarche du lignage  des Ngeriyaaɓe du Diiwal de Labé, Alfa Bakar était également le doyen d’âge des chefs de canton du Fuuta. Tout comme ses pairs, il servit et sut naviguer les vents turbulents et les tempêtes de la colonisation. Ainsi la fin des années 1940, il fut invité à un voyage d’information en France. Accompagné de son chroniqueur, Farba Seck, il partit pour la capitale française. Notons au passage la différence de degré entre le griot ordinaire (gawlo) et le maître-griot (farba). Au retour des visiteurs, le Farba composa à l’intention de son Pullo un récit de la randonnée. La performance de ce maître de la parole fut à ce point remarquable qu’on l’appela dès lors Farba-Paris. …

Tierno Oumar Diogo Dalaba

Décédé en 1948, le chef de Dalaba est, selon Professeur Djibril Tamsir Niane, un descendant de l’illustre lignée de Koli Teŋella Pullo Baa, le fondateur de la dynastie des Deeniyaaɓe. Cette succession dura du 12e au 17e siècle. Elle prit la relève de l’antique Etat du Tekrur. Son principal accomplissement fut de maintenir et d’étendre la présence économique, politique et militaire des Fulɓe après la défaite du Tekrur par l’Empereur Soundiata Keita au 12e siècle.

Baaba Maal, Mansour Seck et l’orchestre Daande Lenyol font  une prestation superbe de l’hymne à Koli Teŋella. Se référer à Fulɓe and Africa.

Tierno Oumar Diogo Dalaba
Tierno Oumar Diogo Dalaba. (Source: Guinée, les cailloux de la mémoire)

Figure de proue du clan des Ludaaɓe, de la tribu des Uururɓe, au patronyme Bah ou Baldé, Tierno Oumar fut le président de l’association des chefs de canton du Fuuta. En leur nom, et à l’apogée de son rayonnement, il adressa une invitation au Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, qui y répondit favorablement. Il se rendit à Dalaba pour une visite grandiose, hélas effacée et oubliée aujourd’hui ! L’on vint de tous les coins du Fuuta-Jalon pour assister à l’évènement.…
Feue Hadja Hadiatou, soeur cadette de Tierno Oumar, est la mère de Siradiou Diallo. Le fils puiné, Tierno Ibrahima, épousa feue Hadja Hadiatou Barry, fille cadette d’Almami Ibrahima Sori Daara.

Le duo Alfa Bakar/Tierno Oumar Diogo joua un rôle important dans la lancement et la consolidation de la carrière politique de Yacine Diallo. Cependant,  leurs fils diplômés de l’école française devinrent paradoxalement des contestataires de la chefferie de canton.  Estimant que celle-ci, “en réalité, n’était plus qu’en survie juridique” ils s’acharnèrent contre elles . Et “contre l’arme de la chefferie et la coutume”, ils “se servirent d’une arme moderne, le parti politique”.

Hélas, Yacine Diallo n’assista pas, et ne participa pas à l’évolution tragique de la politique partisane en Guinée. Les politiciens de ce pays ont fait plus de dégâts matériels et de ravages économiques, et ils ont commis —et continuent de perpétrer — plus de crimes que le régime colonial. C’est ainsi que Emile Cissé osa profaner la tombe de Tierno Oumar Diogo à la recherche d’armes et de munitions portugaises, suite au raid des commandos le 22 novembre 1970 ! Approbateur, Sékou Touré ordonna l’arrestation de Tierno Ibrahima et Elhadj Bademba, tous fils de Tierno Oumar Diogo. Ils furent précédés par leur benjamin, Thierno Mouctar, dont Nadine Bari a rédigé l’émouvante biographie dans Guinée, les cailloux de la mémoire. Comble de cruauté : Neene Fouta, la mère, et Hadiatou,  (la femme de Thierno Ibrahima) furent également incarcerées comme agent de la “cinquième colonne impérialiste”. Elhadj Bademba et son aîné, Thierno Ibrahima, furent fusillés au Mont Gangan de Kindia.

Les homonymes de Tierno Oumar Diogo Dalaba sont légion. Malheureusement, l’un d’entre eux nous a quitté la semaine dernière pour toujours. Il s’agit de mon neveu, Elhadj Oumar Diogo Baldé. Décédé dans une clinique de Rabat le 31 mai, il a été inhumé dans notre village ancestral de Kompanya — jadis misiide autonome, désormais partie intégrante de la commune urbaine de Labé — le 3 courant. Le défunt était un membre brillant de la promotion Vladimir Lénine, la première de l’université guinéenne (1967). Administrateur-économiste, il dirigea plusieurs entreprises d’Etat. Il était le fils benjamin de mon cousin paternel Tierno Ibrahima Kompanya, l’un des grands érudits fuutaniens dans la première moitié du 20è siècle. Ce disciple de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan fut imam de la mosquée de Dalaba du temps de Tierno Oumar Diogo. Composé en Pular ajamiyya par Tierno Jaawo Pellel dans les années 1940 et publié par Alfâ Ibrâhîm Sow, le Dictionnaire des Hommes Saints et Illustres du Labé décline poétiquement les qualités et vertus de Tierno Ibrahima Kompanya : science, droiture, piété et simplicité.
Repose en paix !

Pour conclure, une question fut posée à Issa Ben Yacine Diallo. On lui demanda :
— « Est-ce que vous avez une idée de quelques uns de ses compagnons en ce moment-là. Est-ce qu’on a vous a raconté, est-ce qu’on vous adonné quelques noms, guiné-y-ens (sic !) ou africains ? »
Il éluda l’interrogation et esquissa une réponse laconique  :
— Non, mais on m’a parlé de, euh, bon… Il y a Fodé Mamoudou Touré, il y a Mamba Sano, essentiellement, en ce moment-là.
Cela est vrai, s’agissant de ces deux pionniers. Avec Diawadou Barry, ils prirent part aux funérailles de Yacine. Mais Issa Ben Yacine aurait dû dire le nom de Musee (Monsieur) Saliou Popodara, le père d’Alpha-Abdoulaye ‘Portos’ Diallo, auteur de La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré. C’était le cousin de Yacine et ce fut un très proche compagnon de lutte, au sein de l’AGV et au-delà. A mon avis, l’arrestation de ‘Portos’ en 1971, son long séjour, son exécution approuvée par Sékou Touré, mais —heureusement —  opposée par Ismael Touré, tout ce cauchemar infernal relève de la haine diabolique et de l’instinct assassin du “responsable suprême”. Il tenait à punir le fils pour la rivalité d’antan et les triomphes politiques passés du père.

A suivre.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo. Impréparation et Interview (suite)

Cet article continue et termine ma revue de l’interview de Issa ben Yacine Diallo par Yamoussa Sidibé, re-diffusée sur YouTube.

Souvenirs personnels : insuffisants et superficiels

Iissa Ben Yacine Diallo, 2012
Iissa Ben Yacine Diallo, 2012

L’entretien est maigre au plan biographique . En particulier, l’invité ne s’ouvre pas sur sa jeunesse, dont il fait une évocation insuffisante et superficielle. Ainsi, il se contente seulement d’indiquer qu’il est né à Kindia. Mais il ne dit pas s’il y grandit aussi, ou bien ailleurs, dans d’autres villes du pays. Et lesquelles dans ce cas ?  Curieusement, c’est à travers les violations et crimes du Camp Boiro que nous apprenons que Kindia fut la ville d’enfance de Issa. En effet, le chapitre “Interrogatoire” de La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré, contient une séance de torture —parmi tant d’autres — à la « cabine technique ». L’auteur et survivant du Goulag Tropical est l’ancien ministre Alpha Abdoulaye ‘Porthos’. Il échange avec un de ses tortionnaires les propos suivants :

Porthos : — « Tu es un vrai monstre. Mais qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu me traites ainsi ?
Tortionnaire : — Moi, rien. Au contraire, demande-leur. Depuis que tu es au bloc, je parle de toi en bien à tous mes camarades. Je te connais depuis longtemps. La preuve, tu es le fils de Yacine Diallo. Je connais même tes frères. Tu as un jeune frère Issa qui a grandi à Kindia et que je ne vois plus, depuis longtemps. Lui, il me connaît bien : demande-lui Soriba Soumah. Tu vois que je te connais. … ? »

Plus loin, au chapitre “Libération” du livre, Porthos précise ses liens de parenté avec le député en ces termes :

« Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai prié, avec ferveur, pour le repos de l’âme de mon père. Je sais combien de sacrifices il a consentis pour notre éducation et dans mes pires moments de détresse, j’ai toujours nourri l’espoir de le revoir un jour. Dans ma prière et dans ma ferveur je lui ai associé ma mère et mon oncle Yacine, ces deux êtres auxquels je dois tant et dont, toute ma vie, je regretterai la disparition prématurée. » Et Porthos d’ajouter :
« Ma mère et mon oncle Yacine, premier député de la Guinée française au Parlement français, sont morts le même jour, à six heures d’intervalle, en avril 1954, la première, à la suite d’une septicémie à 39 ans, le second à 57 ans, à la suite d’une embolie. »

C’est cet effort de mémoire et ce style de narration que Issa Ben Yacine aurait dû apporter à l’interview. Hélas, il ne s’éveille et s’anime que lorsque la conversation porte sur la période adulte de sa vie, c’est-à-dire sa carrière professionnelle intercontinentale (Afrique, Europe, Amérique). Une fois terminée, il entreprit — à ses dépens — des entrées dans la sphère gouvernementale et étatique de Guinée.

Retraite officielle

Dans une interview sur GuinéeActu, datant de 2012,  M. Diallo se présente ainsi : « Je suis Secrétaire général adjoint de l’ONU à la retraite ; né guinéen et africain. Je trouve mon équilibre dans la foi, la fraternité et la solidarité. Sans adhérer à aucun parti politique, je demeure avec des convictions auxquelles je suis profondément attaché. »
Mais force est de constater que depuis lors, M. Diallo maintient le même laïus simpliste (sur son père) et erroné sur :

  •  Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan
  •  Ibrahima Barry III
  • le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain (septembre 1946)
  • l’agriculture industrielle en Côte d’Ivoire et en Guinée
  • les relations personnelles entre Houphouët-Boigny et Yacine Diallo
  1. A propos de Barry III. Ainsi,  Issa Ben Yacine suggère que Barry III fut un compagnon de Yacine Diallo. Cette affirmation est invalidée par le témoignage de feu Thierno Mouctar Bah dans le bel ouvrage biographique Guinée, les cailloux de la mémoire de Nadine Bari. Le chapître “Thierno Ibrahima dans l’Histoire de la Guinée”, Thierno Mouctar indique, en témoin oculaire, qu’en 1954 Barry III faisait ses études en France. Lisons :

« En 1954 meurt Yacine Diallo, premier député de la Guinée à l’Assemblée nationale française. Il faut lui trouver un remplaçant.
Les chefs peuls proposent mon frère Thierno Ibrahima, qui décline l’offre. Ils le mandatent alors pour aller trouver Barry III, encore étudiant à Montpellier, et le convaincre d’accepter l’investiture pour la députation. Barry III y consent et revient au Fouta où il est reçu en grande pompe. Mais suite à la rivalité des deux almamy de Mamou (Alfaya) et de Dabola (Soriya), et à la tentative de réconciliation en 1954, les chefs peuls décident finalement de l’investiture de Barry Diawadou, fils de l’almamy de Dabola. Que faire alors de Barry III, rappelé de France ? »

    1. Quant au Manifeste, il fut rédigé et lancé de Paris au mois de septembre.  Son fut le prélude à la tenue du Congrès constitutif du mouvement à Bamako, en octobre 1946. Mais ses signataires étaient au nombre de sept, et non pas six, comme l’affirme Issa Ben Yacine.  En voici la liste :
      • Félix Houphouët-Boigny, député de la Côte d’Ivoire.
      • Lamine Guèye, député du Sénégal-Mauritanie.
      • Jean-Félix Tchicaya, député du Gabon-Moyen-Congo.
      • Sourou Migan Apithy, député du Dahomey-Togo.
      • Fily Dabo Sissoko, député du Soudan-Niger.
      • Yacine Diallo, député de la Guinée.
      • Gabriel d’Ar boussier, ancien député du Gabon-Moyen-Congo.
    1. Issa Ben Yacine suggère : « A cette époque, la Guinée et la Côte d’Ivoire étaient les deux économies les mieux gérées de l’Afrique occidentale française, avec un budget excédentaire. Les deux économies étaient en compétition, mais la Guinée avait l’avantage, du fait de ses abondantes ressources minérales. Par ailleurs, la Guinée était encore le premier producteur et exportateur de banane et d’ananas en Afrique. »
      Erratum. Dans son ouvrage solidement documenté, Joseph-Roger de Benoist fournit les statistiques suivantes :
      « Les territoires côtiers de zone tropicale (Guinée, Côte d’Ivoire et Dahomey) tiraient leurs principales ressources de la culture des plantes stimulantes (café et cacao) et des fruits (notamment bananes et ananas). Pour le café, la production passa de 62 900 tonnes en 1950-1951 à 131 000 tonnes en 1955-1956. Une Caisse de stabilisation fut créée en Côte d’Ivoire et en Guinée le 30 septembre 1955. La Côte d’Ivoire produisit à elle seule les 56 900 tonnes de cacao de 1950-1951 ; la production atteignit 71 400 tonnes en 1955-1956.
      Une Caisse de stabilisation fut créée en même temps que celle du café. La Guinée et la Côte d’Ivoire produisaient des bananes: 78 181 tonnes en 1951, 124 191 tonnes en 1955. La Côte d’Ivoire, venue après la Guinée à la production de l’ananas, la dépassa bientôt et s’orienta très vite vers la transformation sur place des fruits en jus et conserves. » (Source : Joseph-Roger de Benoist. L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960 p. 251). Par ailleurs, dans Political Parties in French-Speaking West Africa — et cela est très important —,  Ruth S. Morgenthau établit clairement que la croissance rapide de la Côte d’Ivoire résulta du labeur combiné des planteurs Ivoiriens et de la main-d’oeuvre venue de la Haute-Volta (Burkina Faso) ; voir “Part Five. Planters and Politics In the Ivory Coast”. La Guinée ne bénéficia pas de circonstances aussi favorables.
    2. Issa Ben Yacine affirme : « Gabriel d’Arboussier, un des leaders historiques du RDA et longtemps bras droit du président Houphouët-Boigny, m’a dit toute l’amitié et le respect mutuel que le député de la Guinée et celui de la Côte d’Ivoire se vouaient. Ils avaient en commun la foi, la sagesse et un art consommé de l’action qui consiste, sans jamais perdre de vue l’objectif fixé, à ne pas avancer quand il faut s’arrêter, ou reculer quand il faut avancer. »
      Lire Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny
      Cette déclaration illustre l’incuriosité de Issa concernant le sort physique et le legs politique de son père. Il se fie et se limite aux sources orales de compagnons et contemporains de Yacine. Il aurait dû élargir et approfondir ces indications et indices par la consultation de bibliothèques et d’archives, qui, en Europe et aux Etats-Unis, offrent des ressources considérables aux lecteurs, chercheurs, auteurs et curieux.
      La citation ci-contient deux erreurs majeures.
      Primo. De père Français et de mère Maasinanke, Gabriel d’Arboussier était le chef de file de l’aile communisante du R.D.A. Au double plan idéologique et politique, il se situait à gauche, et non pas à droite d’Houphouët-Boigny. Au point que les deux hommes s’affrontèrent et se séparèrent en 1950-51 sur la question centrale du désapparentement parlementaire du R.D.A. d’avec le Parti communiste français.
      Secundo. Houphouët-Boigny considérait la Guinée comme un vide politique entre 1947 et 1951. C’est la période de la traversée du désert pour la jeune section territoriale (le PDG). A partir de 1951, Houphouët et Bernard Cornut-Gentille (BCG)se donnèrent la main pour monter le jeune syndicaliste Sékou Touré en épingle.
      Au chapitre 16 du premier  des huit volumes de la biographie intitulée Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984, André Lewin révèle le Pacte secret entre Sékou Touré et le Haut-Commissaire de l’Afrique occidentale française, Bernard Cornut-Gentille :
      « Un soir de fin de saison des pluies en 1953 (Sékou est déjà Conseiller territorial de Beyla et a lancé la fameuse grève de 72 jours), le haut-commissaire Bernard Cornut-Gentille, accompagné de son chef de cabinet Yvon Bourges, arrive à Conakry en grand secret par avion depuis Dakar. Un rendez-vous confidentiel a été arrangé à leur demande, par l’intermédiaire de Bois, à l’époque le directeur de cabinet du gouverneur Parisot et du directeur de la sûreté, Maurice Espitalier. Sékou Touré tient à ce que la rencontre ait lieu de nuit à son domicile privé ; elle est fixée à 11 heures du soir.
      Les six hommes (Cornut-Gentille, Bourges, Parisot, Bois et Espitalier face à Sékou Touré) s’isolent immédiatement.
      Le haut-commissaire ne cache pas son jeu :
      — “Vous êtes déjà conseiller territorial de Beyla et votre influence est réelle en Guinée ; elle s’étend même en AOF. Vous êtes jeune ; votre avenir est encore devant vous ; vous pouvez être député, peut-être ministre, qui sait ? Des dispositions nouvelles seront prises pour l’évolution des territoires d’Afrique. Mais pour cela, il faut savoir jouer avec ceux qui peuvent favoriser ou bien contrarier ces perspectives ; on peut vous aider si vous ne nous gênez pas ; on peut vous gêner si vous ne nous aidez pas !”, lance-t-il à Sékou en substance.
      Sékou reste impassible. La discussion sera longue. Mais au bout de quatre heures de discussions, on débouche une bouteille de champagne et on trinque au succès de l’accord intervenu. Rien ne filtrera jamais sur l’appui que Cornut-Gentille donne à Sékou, soutien et conseils politiques, renseignements confidentiels, aide financière sur ses fonds secrets
      Sur le chemin du retour au Palais du gouverneur, alors que l’aube se lève sur Conakry, Bern confie à Bois :
      — “Vous avez vu comment on peut manoeuvrer un jeune syndicaliste africain ?”.
      Et à son tour, Bois affirme qu’il murmura, au moins in petto :
      — “J’ai surtout vu comment un jeune syndicaliste africain peut manoeuvrer un haut-commissaire !”
      En effet, les Français sauront trop tard qu’ils avaient élevé une vipère, qui les mordra à coups de complots imaginaires, à partir de 1959.En attendant, quelques mois plus tard, en avril 1954, Yacine Diallo tombait, victime d’une ‘“embolie cérébrale” mortelle à domicile. Or l’embolie — cardiaque ou cérébrale — est généralement progressive en ce sens qu’elle donne des signes avant-coureurs avant la crise fatale.
      Yacine ne montra aucun signe de faiblesse (gestes, déplacement parole, etc.), encore moins de paralysie même légère.
      Il fut enterré sans autopsie…   On ne parla plus jamais de lui. Ce fut une double disparition : physique et politique.
      Mourut-il naturellement ou bien fut-il éliminé ? Et pourquoi ? Pour faciliter les ambitions et la montée de Sékou Touré ? Les questions restent posées !Lire Bernard Charles. Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)En tout état de cause, si le rapport médical sur la cause de la mort de son père existe, Issa Ben Yacine Diallo, devrait se le procurer et le publier… Ce serait une contribution importante dans la quête pour établir les faits ayant conduit à la disparition du Premier député de la Guinée. Sans que plus jamais on parlât de lui !!!

Bons offices

Cela dit, de son propre aveu, Issa Ben Yacine déclare collaboré  successivement avec Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté, voire Président Alpha Condé. S’agissant de ce dernier, il se soustrait à la règle ; il ne l’appelle pas professeur, il lui décerne plutôt le titre d’Elhadj !!!
Conduite derrière les rideaux, officiellement et/ou officieusement, cette activité lui valu des critiques vigoureuses et fondées, ainsi que des condamnation sans appel, à mon avis méritées. Feu Ansoumane Doré articula avec la rigueur et l’intégrité coutumières des objections irréfutables contre l’association de Issa Ben Yacine avec les dictateurs et autocrates sus-mentionnés. Il en fut de même de la part de Ibrahima Kylè Diallo. Il est particulièrement regrettable qu’Issa reprenne à son compte l’hypothèse aussi fantaisiste et suspecte d’Alpha Condé faisant de “la Guinée un pays sans Etat”. Non, M. Diallo, la Nature, l’Histoire et la Culture ont horreur du vide. Et, quelle que soit sa forme et son contenu, l’Etat est toujours présent : force du Mal ou du Bien, oppresseur ou libérateur, porteur de misère ou de prospérité… Les chefs d’Etat guinéens auxquel Issa Ben Yacine offrit son expérience  et sa compétence se rangent dans la mauvaise colonne : celle du Mal, de l’oppression et de la pauvreté, infligés depuis 60 ans par les rayons dardants des “soleils” de la prétendue indépendance.

Phonologie et violence politique

Il est intéressant d’entendre IBYD prononcer le prénom Sékou. Au lieu d’articuler -k- comme on s’attendrait d’un haal-Pular, il emploie la consonne -kh. Celle-ci n’appartient pas au système phonologique pular ou maninka. Mais elle est très fréquente et hautement fonctionnelle en sosokui (langue soussou ). En d’autres termes, sa présence ou son absence est signifiante, et elle entraîne une différence de sens entre deux mots. Le son figure dans des mots essentiels du vocabulaire : khamè (homme), khili (nom), khinyè (lait), kharan (apprendre), bankhi (demeure), sakhan (trois), sökhö (oncle), etc.
A noter que ma transcription est ici simplifiée, le sosokui est une langue duo-tonale. Son écriture correcte exige le port du ton (haut ou bas) sur la syllabe, parce que le sens des mots en dépend, dans de nombreux. Même si deux mots ont la même orthographe horizontale, ils peuvent différer sémantiquement par le(s) ton(s).

Pour importantes qu’elles soient ces caractéristiques ne s’appliquent cependant pas aux noms propres. Cela signifie que Sékou et Sékhou sont équivalents.

Toutefois, à partir de 1954, Sékou Touré et le PDG commencèrent à harasser et à attaquer les partisans du Bloc Africains de Guinée, dirigé par Diawadou Barry, Koumandian Keita, Karim Bangoura, etc. Ils savaient qu’un locuteur natif du Pular (quelle que soit son ethnie) ne peut pas naturellement articuler le son –kh-. Dans cette langue, on remplace –kh– par -k-, qui est le son le plus proche. Le PDG lança donc des campagnes de chasse et d’intimidation des militants du B.A.G. L’objectif était de forcer des individus à changer de parti. Pour cela, les gangs du PDG distinguaient les Sose des Fulɓe par la façon de prononcer le mot khoosa-khori. Si la personne confrontée disait koosaa-kori, elle était en danger. Parfois, la confrontation conduisait à la bagarre, qui, à son tour, empirait, provoquant des blessures sérieuses. Et dans certains cas, le malheureux mourait.
Au bout d’un certain temps, les gens du BAG ripostèrent. A leur tour, ils savent qu’un Sose monolingue ne peut pas prononcer la consonne -ɓ- :bhiɓɓe (enfants), ɓaawo (dos),ɓira (lait),ɓundu (source) très fréquente en Pular. Ils créèrent un test inverse. Il consistait à exiger d’une personne suspecte d’appartenir au PDG de dire silɓadere. Et puisque le sosokui n’a pas ce phonème, les locuteurs de cette le remplacent par la consonne -b-. Dans ce cas, l’intéressé répondait silBadere, avec –b– et non –ɓ-. Il était alors aussitôt soumis à des représailles. Par vengeance, car le PDG fut à la base des affrontements !

Lire Bernard Charkes, Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58) Sylvain Soriba Camara. La Guinée sans la France, chapitre “La lutte entre le régime du PDG et son opposition”.

Ainsi le génie maléfique de Sékou Touré instaura-t-il, au milieu des années 1950, la politique de la violence et du meurtre ciblés à des fins politiques. Cette tradition tragique et criminelle sévit toujours encore. Pour preuve, depuis son accession à présidence, Alpha Condé a “parrainé” la mort par balles de plus 94 jeunes citoyens, en majorité des Fulɓe. Leur tort impardonnable pour le régime en place à Conakry: l’exercice de leur droit démocratique, légitime, légal et constitutionnel d’opinion et d’assemblée.

A suivre.

Tierno S. Bah