Guinée-Conakry : un Etat en faillite

Voyage au coeur d’une république “malade”. Un sous-sol riche en minerais. Des dirigeants sans vision. Une population majoritairement pauvre qui assiste dans une résignation mal contenue, à l’agonie de son président et de ce qu’a été sa fière Guinée. Reportage au pays de Sékou Touré.
André Silver Konan
André Silver Konan

Vendredi 30 juin 2006. Il est 18h 10. Le Boeing 737 de la compagnie nigériane Belleview pointe son nez dans le ciel de Conakry. Dans les hublots, le littoral, étonnamment beau de la Basse Guinée, offre son labyrinthe d’affluents de fleuves qui se jettent dans une mer joyeuse.

(Erratum. — Il s’agit plutôt des méandres de l’ecosystème de la mangrove, défini par Wikipédia comme un “marais maritime incluant un groupement de végétaux principalement ligneux spécifique, ne se développant que dans la zone de balancement des marées appelée estran des côtes basses des régions tropicales.”
L’embouchure du Konkouré, le plus grand fleuve côtier de Guinée, se situe au pôle opposé de l’aéroport, au nord, dans la Baie de Sangareya, à Dubréka, limite septentrionale de la presqu’île du Kaloum (banlieue).
L’autre presqu’île de la région de Conakry, celle de Tombo, s’étire vers l’Ouest, en direction des Iles de Los. Elle abrite le centre-ville. Toutefois, par erreur, habitude et généralisation, on l’appelle la commune de Kaloum, aussi. L’appellation correcte est commune de Tombo. Kaloum et Tombo sont des noms de lieu dans la langue du peuple Baga, autochtone de la capitale.
Lire La Toponymie de Conakry et du KaloumTierno S. Bah)

Aéroport prétendument international de Conakry-Gbessia. Rien à voir avec l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan.
Quand l’avion qui a accusé un retard de deux heures à l’étape de Lagos (c’est une tradition bien nigériane) vomit sa vingtaine de passagers, un bus vient se placer à la hauteur de l’échelle de coupée. Les non-habitués s’étonnent. Les habitués y sautent. Un groupe d’Asiatiques ignore royalement le mastodonte. Ils n’ont pas tort parce qu’ils arrivent au salon d’enregistrement avant les passagers du bus. La distance ne vaut pourtant pas 50 mètres. “C’est pour éviter que les gens marchent sur le tarmac”, explique quelqu’un dans le bus. Un habitué très décontracté. Un Guinéen.

Au point de contrôle des visas, des agents de police sous le regard faussement d’un “commissaire” en civil, contrôle les identités. “Carte jaune !”, aboie une femme de près de 50 ans portant une blouse blanche défraîchie. Ceux qui n’ont pas la fameuse carte (jaune) de vaccination doivent payer. Le groupe d’Asiatiques semble ne pas être intéressé par ces formalités. Sur un signe du “commissaire” tout sourire, ils passent tous, leurs passeports visés en main. Extraordinaire hospitalité (intéressée) guinéenne.

Bienvenue au pays de la bauxite !

La première vue terrestre de Conakry, montre l’image d’une terre désolée. Terre rouge, atmosphère chaude. Le pays de la bauxite (2ème producteur mondial) s’ouvre au visiteur dans tout son pittoresque. “Change de Cfa, Dollar, Naira”, lance un grand monsieur tenant un gros sachet noir en main. Il propose 45.000 francs guinéens (Gnf) pour 5000 Fcfa.
Le vieux chauffeur de taxi qui nous a accosté dans le hall, nous pince discrètement. Le message est clair. Il nous souffle aussi discrètement que “quelqu’un peut changer 5000 Cfa à 50.000 Gnf”. Ce quelqu’un se pointe quand nous montons à bord du taxi, un vieux véhicule poussif sans amortisseurs arrière. Il propose 49.000F Gnf pour 5000F Cfa parce qu’il va “vendre ça à 50.000 Gnf pour avoir un bénéfice de 1000 Gnf”. Marché conclu.
La ville de Conakry avec ses cinq communes (Kaloum, Matam, Dixinn, Ratoma, Matoto) et ses 98 quartiers est une grosse bourgade de plus d’un million d’habitants. Les hommes et les femmes regagnent à pied leur domicile ou empruntent à 7 un taxi fait pour prendre 5 places ou s’engouffrent à 25 dans des “magbanan” (le “gbaka” local) de 18 places. Les bus sont rares et sont toujours bourrés. La nuit tombe mais les lampadaires tardent à s’allumer.

Beni soit le Mondial !

Ils ne s’allumeront pas. Le courant électrique est une denrée rare en Guinée. Dans un pays où il n’existe aucun plan d’urbanisation (des quartiers entiers ne sont pas lotis mais ils ne sont pour autant pas classés dans la catégorie des bidonvilles), le courant électrique est distribué selon le bon vouloir des responsables d’Edg (Entreprise de distribution électrique de Guinée). “Depuis qu’il y a le Mondial, le courant n’est plus trop coupé”, fait remarquer un jeune homme à l’hôtel où nous déposons nos bagages dans le quartier (loti) résidentiel de Minière. “C’est le quartier de Sidya Touré”, ajoute, ce dernier qui rappelle que le premier Premier ministre post-multipartisme de Lansana Conté est le maître d’ouvrage de l’extension du réseau électrique pendant ses trois années (1993-1996) passées à la Primature.
La Minière, c’est aussi le quartier de Ousmane Bah, le leader de l’opposition parlementaire.

L’électricité n’est pas capricieuse ce vendredi. Ce sera ainsi pendant tout le Mondial. “L’entreprise de délestage de Guinée (allusion faite à Edg, Ndlr) a intérêt à filer doux”, devrait laisser entendre dimanche un journaliste rencontré “en ville”. Il raconte que le premier jour du Mondial, “au quartier Konimodouyah, dans la commune de Ratoma une foule de fieffés du football est descendue dans la rue pour protester contre les coupures intempestives du courant. Les mécontents ont brûlé sur la route des pneus et ont érigé des barrages. Ils criaient qu’ils voulaient le courant sinon ils casseraient tout. C’est la police qui les a dispersés”. La menace a été prise au sérieux. Ainsi, une ou deux heures avant chaque match, le courant revient avant d’être interrompu au petit matin. Quand le Mondial finira, Edg renouera certainement avec ses premières amours de délestage chronique.

Que dire de l’eau courante ? Exactement ce qu’on dirait du courant électrique. A la différence qu’ici, il n’y a pas de Mondial pour que les responsables de la Société des eaux de Guinée (Seg), fassent un effort.

Un pays en faillite

Edg et Seg sont les symboles achevés d’un Etat qui a cessé d’être. Un Etat malade. Au sens propre comme au figuré. Ce que le diplomate opposant Jean Marie Doré appelle le “non-Etat”.

Le président Conté agonisant entraîne le pays dans sa lente agonie sans fin. La Guinée de Sékou Touré n’est plus qu’une banale république gérée comme un village soussou (ethnie du chef de l’Etat), où l’enterrement du chauffeur du président qui se passe en présence de tous les ministres ; est présenté au journal de 20 heures et où la disparition de deux mallettes bourrées de fric sorti tout droit de la Banque Centrale, appartenant au président quoiqu’alimentant les conversations, passe pour être un fait normal.

Pendant que les ministres et les membres du clan présidentiel roulent carrosse arrogante, multiplient mariages et baptêmes onéreux, le petit peuple crève de faim.
— Notre sous-sol est riche, immensément riche mais regardez autour de vous, c’est la misère totale. Impossible d’acheter un jus de 1500 francs (150 Fcfa, ndlr) pour faire plaisir à sa fiancée. Ibrahim Diallo est amer. A côté de lui, la fiancée, une belle Peule aux dents toutes blanches, lui attrape la main et lui adresse un sourire pour marquer son assentiment. Ibrahim Diallo vient de finir ses études de médecine. A Taouyah où il vit avec ses frères et son père, un fonctionnaire polygame retraité, la famille arrive à survivre grâce à l’argent qu’expédie chaque fin de mois son aîné “allé se chercher en France”. Il avait un autre frère qui s’était rendu à Abidjan “pour se chercher aussi”, mais déclare-t-il avec une rage contenue dans les yeux, “les policiers l’ont tué. Il gérait la boutique d’un oncle à Yopougon. On ne sait pas ce qui s’est réellement passé”.

Manifestations contre la vie chère

Cette famille est princesse. Pour la majorité des Guinéens, les trois repas par jour sont une utopie. Le fonctionnaire moyen touche 300.000 Gnf. Avec l’inflation, cela fait 30.000 Fcfa. Quand il achète un sac de riz de 50kg à 125.000 Gnf, il ne lui reste plus qu’à louer une maison et à acheter son thé quotidien. C’est dans ce contexte que la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (Cntg) de dame Bah Rabiatou Sérah Diallo, soutenue par l’Union nationale des travailleurs de Guinée (Untg) d’Ibrahima Fofana, a lancé le 08 juin dernier une grève générale qui a ébranlé le pays et fait onze morts officiellement, dix-huit selon d’autres sources.

Ce dimanche matin, dans sa villa sise à Taouyah, celle qui a bravé le régime pendant onze jours (du 08 au 19 juin 2006), explique dans son salon surchauffé (le courant à cette heure était comme d’habitude interrompu) la situation :
— Le pouvoir d’achat du travailleur est très faible surtout depuis qu’on a augmenté le prix du carburant à la pompe. Ensuite il y a l’inflation de la monnaie.
Sans un soupçon de peur, alors que sa maison comme celles de la plupart des leaders du pays n’est pas gardée, elle déclare que “c’est un processus qui est déclenché”.
En terme syndical, cela veut dire que la grève peut reprendre à tout moment. En effet, il y a eu une première grève d’“avertissement” du 27 février au 3 mars.
Les engagements pris par le gouvernement du Premier ministre démis Cellou Diallo n’ont pas été honorés. Il s’agissait pour l’Etat d’augmenter progressivement les salaires, de réviser la Retenue totale sur le salaire (Rts), de signer le statut particulier de l’enseignant, etc.
Trois mois après le faux bond du gouvernement, les syndicats ont remis ça.

Des morts

Le 12 juin, la grève a pris une tournure dramatique. Les examens du baccalauréat étaient prévus ce jour-là. Les enseignants ont fait savoir qu’ils entendaient bien boycotter l’examen parce qu’ils étaient en grève. Le gouvernement, par la voix du ministre de l’Enseignement pré-universitaire Mamadou Bhoye Barry (le seul candidat d’un parti inconnu qui a légitimé l’élection en 2003 de Lansana Conté), déclarait la veille sur la base d’on ne sait quoi, que les examens auraient “bel et bien lieu” et que “toutes les dispositions ont été prises”.
C’était une mauvaise plaisanterie. Au rendez-vous du lundi 12 juin, point de surveillants. Mais des policiers partout. Les élèves désabusés se sont faits maîtres des rues et ont commencé à casser. Des pillards étaient de la partie. La police a dû charger. A balles réelles. Des morts. Le gouvernement n’a pas cédé pour autant.
C’est une semaine plus tard que la délivrance est arrivée. Un protocole d’accord tripartite a été signé entre le gouvernement du presque-Premier ministre Fodé Bangoura (nommé le 29 mai ministre d’Etat, ministre des Affaires présidentielles et coordonnateur de l’action gouvernementale, après le limogeage de Ceillou Diallo), les deux centrales syndicales et le patronat du tout-puissant Mamadou Sylla.
Les trois parties conviennent entre autres de :

  • “relever la valeur indiciaire de 240 à 250 à compter du 1er juillet 2006, de 250 à 280 à compter du 1er janvier 2007”
  • donner aux travailleurs une indemnité de transport de 25.000 Gnf et “une indemnité de logement à compter du 1er juillet 2006”
  • réduire dans les secteurs privé et mixte le taux d’indice de 10% sur la Rts”.

Sur la réduction du prix du carburant, cause de toutes les inflations, motus. Aucun accord n’a été trouvé.
Concernant le prix du sac de riz, le gouvernement a fait savoir qu’il devrait être vendu à 85.000 Gnf. Du coup, la précieuse céréale a disparu des boutiques. Aucun commerçant ne veut vendre à perte. Par entraînement, la denrée devient rare et la situation prédit une prochaine hausse du prix du sac de 50kg.

Au demeurant jusqu’au 4 juillet, le gouvernement n’avait pas encore fait face à ses engagements qu’il devrait honorer “à compter du 1er juillet 2006”.
“Le processus” pourrait reprendre là où il a été laissé le 19 juin dernier.

En attendant, les Guinéens se lèvent résignés et fatalistes comme depuis le temps de Sékou Touré, le “sily” (éléphant) national, chaque matin en confiant leur journée à Allah et répètent ce qu’ils ont toujours répété : “gô, faut que ça finisse !”

André Silver Konan, envoyé spécial à Conakry
Le Nouveau Réveil