La Guinée est une République, pas une famille

Bâ Mamadou, président d'honneur de l'UFDG (1929-2009)
Bâ Mamadou, président d’honneur de l’UFDG (1929-2009)

Dire que “la Guinée est une famille” est un slogan raciste qui amène nécessairement à l’exclusion de ceux qui ne sont pas de cette famille (qu’il faut d’ailleurs définir). Notre sociologue philosophe qui a lancé cette formule a d’ailleurs beaucoup de succès en Guinée, se base sur des notions comme le “Sanakouya ” et les correspondances de noms patronymiques pour démontrer l’unité de la Guinée.

Que fera-t-il des peuples vivant sur le territoire que nous a légué la France pour ceux qui n’ont pas de nom de famille ou ceux dont le père ou la mère ne sont pas Guinéens de naissance (les métis, par exemple) ? Cette notion est dangereuse car elle peut très vite déraper et aboutir à des conclusions fâcheuses pour certains. C’est pourquoi il existe des difficultés énormes pour asseoir l’unité nationale dans la République dite islamique de Mauritanie ou dans les républiques dites Arabes.

En Côte d’Ivoire, les tenants de la notion d’ivoirité qui, au départ, avaient de bonnes intentions, ont dérapé dès qu’on a voulu exclure une partie de ceux qui se considéraient aussi comme Ivoiriens et tout cela a conduit à un conflit qui dure encore aujourd’hui.

Il faut considérer la nationalité guinéenne comme une notion simplement juridique. Le Code Civil précise que la nationalité guinéenne est acquise soit par le fait d’être né de père ou de mère guinéen ou par la naturalisation. On ne parle ni d’ethnie, ni de lieu de naissance.

Aux Etats-Unis par exemple, la nationalité est automatique pour tous ceux qui naissent sur le sol national (droit du sol au lieu de droit du sang).

La Guinée n’est pas une famille, mais une République telle que définie par l’article 1 de la Loi Fondamentale (à apprendre par cœur).

« Article 1 : La Guinée est une République unitaire, indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race, d’ethnie, de sexe, de religion et d’opinion. Elle respecte toutes les croyances.
La langue officielle est le Français. L’Etat assure la promotion des cultures et des langues du peuple de Guinée. »

Ceux qui passent le temps à dire qu’il n’y a pas de Soussous, pas de Peuls, etc. doivent savoir qu’ils sont en contradiction avec la Constitution qui engage l’Etat à promouvoir les cultures et les langues du peuple de Guinée.

Considérer la République de Guinée comme une simple continuation de la Guinée Française est une injure faite au peuple de Guinée qui, le 28 septembre, s’est libéré du joug colonial pour recouvrer sa souveraineté internationale.

Le colonialisme qui avait voulu supprimer notre passé doit être considéré comme une simple parenthèse de 60 ans dans la vie de nos peuples maintenant associés dans une entité reconnue internationalement. D’ailleurs, à l’indépendance, nous étions nombreux à vouloir changer de nom du pays pour contrer toute confusion, mais la peur de mécontenter la France a empêché le changement de nom.

Quand j’ai lu l’article de Soulay Thianguel du Lynx n°847 du 7 juillet, j’ai eu des sueurs froides. Je cite :

« Ils ont fait de moi un Peulh, de toi un Soussou, de lui un Malinké et de l’autre un Toma et ils ont assassiné en nous le Guinéen ».

Je me demande encore qui représente le “Ils”. A mon avis, c’est de Dieu qu’il doit s’agir car, Lui seul peut créer un homme.

J’ai aussi entendu une fois notre héroïne nationale Rabiatou Serah Diallo dire qu’elle n’est ni Peulh, ni Soussou, ni Malinké, mais qu’elle était Guinéenne ; j’ai été surpris. Elle aurait pu dire aussi qu’elle n’est ni homme, ni femme, mais qu’elle est guinéenne comme si elle pouvait choisir sa race, son sexe ou même son père et sa mère.
Il faut rendre à César ce qui est à César et rendre hommage à Dieu qui nous fait ce que nous sommes et ne pas en avoir honte.

L’unité nationale doit se bâtir avec les hommes et les femmes sans distinction de race, de religion, d’origine, etc. dans le cadre de leurs communautés respectives, si une des communautés (ou ethnie ou région) se sent lésée dans le partage des richesses nationales et des fonctions publiques, elle doit pouvoir revendiquer ses droits dans l’équité sans qu’on l’accuse d’être raciste, régionaliste ou autre.
Même dans une famille, le chef doit être juste et équitable s’il ne veut pas que sa famille éclate. Il faut reconnaitre que, pour le moment, la Guinée n’est pas une nation au sens plein du mot, mais elle est une République qui s’est définie clairement dans sa diversité, sa pluralité dans une démocratie laïque et sociale.

On peut acquérir la nationalité guinéenne par un simple décret.
On peut aussi y renoncer librement pour acquérir une carte nationale.

Mais on ne peut être Soussou, Peulh, Malinké, Toma, Kissi, Mano, etc. qu’à la naissance.
Enfin, on ne peut changer de sexe par une simple déclaration.
Il faut donc admettre qu’on ne peut choisir son ethnie, son sexe, tout cela dépend de Dieu seul si on est croyant.
Etre Guinéen ne fait donc pas de vous un être spécial au-dessus des autres nationalités bien que les Guinéens aiment dire : « ici, c’est la Guinée ! » Ce qui ne veut rien dire.

Il faut d’ailleurs reconnaître que ce n’est pas souvent qu’un citoyen d’un pays développé ou même d’un pays émergeant, se bat pour obtenir la nationalité guinéenne. Il faut donc se rende compte que la nationalité guinéenne n’est pas une denrée rare et recherchée.

Les Guinéens doivent donc être modestes car leur pays est l’un des pays les plus pauvres du monde et il figure au bas du tableau de l’Indice du Développement Humain (IDH).

Il faut prendre acte de ce retard et s’organiser pour rattraper les autres pays qui se trouvent autour de nous et qui sont dans les mêmes conditions.

En conclusion, considérons notre diversité comme une chance. Chaque ethnie doit pouvoir s’épanouir librement tout en s’enrichissant de la différence des autres dans le cadre d’un Etat de droit respectueux des libertés fondamentales et soucieux de la prospérité pour tous et pour chacun.

Conakry, le 9 juillet 2008

Elhadj Ba Mamadou
Président d’Honneur de l’UFDG