Rose Blanche Achkar, RIP !

Mme Rose Blanche épouse de Marof Achkar n’est plus. J’ai été informé aujourd’hui de son décès, survenu le 17 juillet dernier à Paris.

On s’entretint une fois au téléphone en 2015. Ce fut notre premier et dernier contact. D’abord hésitante, la conversation devint détendue. Elle révéla une personne gentille, sympathique, simple, habitée par la sagesse et l’humilité. Elle avait su surmonté la tragédie que Sékou Touré  infligea à sa famille. Et élevé ses enfants, brutalement transformés en orphelines et orphelins de père.

Ambassadeur Telli Diallo et son conseiller culturel Marof Achkar. Washington, DC. 1960
Ambassadeur Telli Diallo et son conseiller culturel Marof Achkar. Washington, DC. 1960

Couple d’artistes

Rose Blanche et Marof se connurent et se marièrent alors qu’ils étaient membres des Ballets Africains de Fodéba Keita. Lui, en tant qu’artiste, chorégraphe et manager, elle, en tant qu’artiste. Née au Bénin, elle adopta et s’intégra, me dit-elle, à la Guinée, le pays de son mari. Le film Allah Tantou contient des plans d’images de Rose Blanche sur scène.

Marof, Rose et leurs enfants: Le bébé dans les bras de sa mère c'est feu <a href="https://www.campboiro.org/video/Allah-Tantou/index.html">Daivid Achkar</a>, le réalisateur du film Allah Tantou.
Marof, Rose et leurs enfants: Le bébé dans les bras de sa mère c’est feu Daivid Achkar, le réalisateur du film Allah Tantou.
ONU, New York, 1967. Alpha Abdoulaye Portos Diallo, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, l'ambassadeur Marof Achkar, <a href="https://www.campboiro.org/victimes/bangoura_mohamed_kassory.html">Mohammed Kassory Bangoura</a>, chef de cabinet du ministère des AE.
ONU, New York, 1967. Alpha Abdoulaye Portos Diallo, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, l’ambassadeur Marof Achkar, Mohammed Kassory Bangoura, chef de cabinet du ministère des AE.

Epouse de diplomate et Mère

La brève mais brillante carrière diplomatique de Marof Achkar commença ici, à Washington, DC en 1959, où il fut nommé conseiller culturel de l’ambassadeur Diallo Telli. Celui-ci cumula au début les fonctions d’ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire aux USA et de représentant permanent de la république de Guinée aux Nations-Unies à New York. Marof l’y succéda plus tard et s’imposa rapidement autant par la substance que par le style. Premier président de la commission spéciale de l’ONU sur l’Apartheid, il s’acquitta de ses responsabilités avec compétence et charisme. La presse internationale le surnomma le Clark Gable Africain, en raison d’une ressemblance perçue entre Marof et la vedette du film Autant en emporte le vent. Epouse attachante, hôtesse charmante Rose Blanche fut un pilier du succès de Marof. Elle cultiva la mémoire de son mari après l’assassinat de ce dernier, et l’expulsion (elle et ses enfants) de son pays de mariage et d’adoption en 1971.

New York, 1967. Rose Blanche reçoit en famille la super-vedette <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Marlon_Brando">Marlon Brando</a>, ami de son mari.
New York, 1967. Rose Blanche reçoit en famille la super-vedette Marlon Brando, ami de son mari.

Rest in Peace, Ms. Achkar!

Tierno S. Bah

 

Sékou Touré et Fodéba Kéita : un pacte imaginé

Fodeba Keita, Leopold Senghor, Sekou Toure et Lamine Gueye, recevant un diplomate, Conakry, 1961
Fodeba Keita, Leopold Senghor, Sekou Toure et Lamine Gueye, recevant un diplomate, Conakry, 1961

Ceci est le premier d’une série de quatre articles. Il découle d’un échange récent entre deux de mes correspondants sur Twitter. Voici la teneur de leur tweets :

— Question : @Axl7o “Avez-vous @tiernosbah entendu parler d’un “pacte de sang” entre Samory Touré & son griot Keita? (merci pour vos articles forts documentés).”
— Réponse : Autant pour moi @tiernosbah! Visiblement oui:  … (- “Fama! Je préfère mourir à la place de votre fils.”) @AlainBial.

« Samori Touré et son griot Keita ? »

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je relève l’expression erronée “Samory Touré et son griot Keita”. Samori eut de nombreux de griots. Mais il est probable qu’aucun deux ne porta le patronyme Keita, alias Mansaren.  L’organisation sociale traditionnelle du Mande comportait trois strates :

  • les nobles (horon) : les Keita (mansa du Mali), Bérété, Touré, Cissé, Diané, etc.
  • les personnes de castes (nyamakala) : Diabaté, Kouyaté, Condé, etc.
  • les serviteurs, esclaves (jon) :

Sur les castes mande lire, entre autres, (a) Samori. Une révolution dyula (b) L’Almami Samori Touré. Empereur. Récit historique

Les griots relevaient de la caste des nyamakala. Ibrahima Khalil Fofana indique qu’en leur sein les griots distinguaient entre les Jeli ou Jali (maîtres-griots) et les Fina (sous-griots). Cependant, au fil du temps, la classification tripartite ci-dessus s’est pliée et s’est adaptée aux besoins et aux circonstances. Ainsi, par exemple, Samori nomma des Jeli à la tête de certains gouvernements provinciaux de son empire. Toutefois, aucun d’eux ne s’appelait Keita… J’y reviendrai.

Fermant la parenthèse sur le nom des griots Mande, je tiens à signaler que la documentation de cet article repose sur les contributions de quatre auteurs indispensables pour étudier le l’expérience samorienne. Ce sont :

  1. Etienne-Marie Péroz
    • L’Empire de l’Almamy-Emir Samory, ou Empire du Ouassoulou, aperçu géographique et historique. Besançon, Dodivers, 1888
    • Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889
    • Au Niger; récits de campagnes 1891-1892. Paris : Calman-Lévy, 1895
  2. Eugène Gouraud. Souvenir d’un Africain au Soudan. Editions Pierre Tisné. Paris. 1939.
  3. Yves Person
  4. Ibrahima Khalil Fofana. L’Almami Samori Touré. Empereur. Récit historique. Présence Africaine. Paris, Dakar :  1998
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)

Après avoir combattu Samori Capitaine Péroz  fut envoyé pour négocier et signer avec lui le traité de Bissandougou en 1887. Cet officier-diplomate était un baroudeur-négociateur. Avec une candeur toute militaire, il fait des observations qui gardent leur actualité.

Lire les chapitre 1, chapitre 3, chapitre 8 et chapitre 9 de l’ouvrage de Péroz sur Samori dans la section Documents de BlogGuinée. Le livre complet sera publié sur webMande.

Capitaine Henri Gouraud (1867-1946)
Capitaine Henri Gouraud (1867-1946)

Capitaine Gouraud commanda la colonne volante qui captura l’Empereur Samori par surprise en 1898 à Guélémou (Côte d’Ivoire). Gouraud avait sous son commandement le lieutenant Henri Gaden, futur gouverneur de la Mauritanie et  l’un des successeurs de Faidherbe dans la recherche sur la civilisation fulɓe/haalpular.

Yves Person (1925-1982)
Yves Person (1925-1982)

Ancien commandant colonial du cercle de Beyla (jusqu’en 1958), et par la suite professeur d’histoire de l’Afrique à La Sorbonne, Yves Person a consacré des recherches minutieuses,  détaillées (3 tomes, 2377 pages), fructueuses et encyclopédiques sur Samori Touré et la civilisation mande.

Dernière source, et non la moindre, Ibrahima Khalil Fofana — ancien instituteur à Kérouané, disciple de Tierno Chaikou Baldé, recteur de l’Université G.A. Nasser de Conakry — s’appuya sur le témoignage des derniers sofas et officiers de Samori pour la rédaction de son livre, succint mais de grande valeur.

En 1998, une des filles de Ibrahima Khalil Fofana répondit à ma requête en m’envoyant gracieusement une photo de son père. J’ai malheureusement égaré le cliché. Je demande donc à nouveau que la famille Konaté veuille bien réexpédier une copie du portrait du défunt auteur et doyen.

Feu Lt-colonel Kaba 41 Camara invoque donc un “pacte de sang entre Samori Touré et son griot”dans son livre intitulé Dans la Guinée de Sekou Touré cela a bien eu lieu. Mon propos ici est de récuser et de réfuter l’entente suggérée par l’auteur. Mieux, poursuivant la recherche et la réflexion, j’explore les implications de son allégation dans trois articles prochains, intitulés respectivement :

  • “Samori Touré et Morifidian Diabaté : destin partagé”
  • “Camp Boiro. Traumatisme carcéral, mémoire et écriture”
  • “Fanon et Fodéba : géants de la pensée et de l’art africains”

Comme indiqué plus haut, le passage visé dans cet article ainsi que le texte entier du livre de Kaba 41 Camara sont accessibles à la bibliothèque du Camp Boiro Memorial.

Voici donc mes réfutations du fameux “pacte”.

Réfutations

Première réfutation

Kaba 41 Camara écrit :

“Ce pacte même est né d’une trahison, celle des Français par Samory.

Cette assertion renverse le déroulement de l’histoire coloniale. Elle accuse l’Africain vaincu. Elle disculpe l’Européen vainqueur. Elle passe sous silence la Traite des Noirs, et elle omet l’agression, la conquête militaire et le découpage artificiel du continent africain par les puissances coloniales à la fin du 19è siècle. Indéniablement, Samori fut aussi cruel que les autres despotes de son rang. Toutefois, s’il s’agit trahison, on ne devrait pas le blâmer et innocenter ses ennemis de guerre. Après tout, c’était lui l’envahi, destabilisé par des envahisseurs étrangers, des conquérants plus puissants, déterminés à imposer l’hégémonie impérialiste européenne sur l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes, et l’Asie.

Deuxième réfutation

C’était à Bissandougou. Un groupe de soldats français était venu traiter avec Samory. Le groupe pénétra dans Bissandougou ayant comme seule arme le drapeau blanc. Il était composé de soldats blancs et de tirailleurs sénégalais. L’empereur le reçut apparemment bien puis traita.

Kaba 41 ne mentione que le lieu (Bissandougou) et ne nomme que l’une des parties (Samory) au traité envisagé. Certes il indique “un groupe de soldats français”, mais la désignation est plutôt anodine, vague, pour ne pas dire banale. Enfin, il omet la date de l’évènement.
De fait, nous sommes en 1887. Et le “groupe” en question était, en réalité, la “Mission du Ouassoulou”, composée d’une centaine d’hommes armés. Elle avait été conçue et ordonnée par Paris, au plus haut niveau, par le ministre des Colonies. Sur le terrain, Colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan avec résidence à Saint-Louis du Sénégal, avait veillé aux derniers préparatifs de départ pour Bissandougou via Kayes et Kankan. Gallieni était un vieux routier de la conquête territoriale et des pourparlers avec les souverains ouest-africains. En chef averti, il savait allier la carotte au bâton, alterner entre la guerre et la diplomatie. Après plus de cinq ans d’affrontements sanglants et meurtriers, les autorités françaises décidèrent d’utiliser la dialogue pour amadouer l’Empereur Samori et le soumettre à leur suzeraineté. Ainsi, en 1886, Diaoulen-Karamoko, le 3e fils de l’almamy avait été l’invité officiel de la France.

Note. Au chapitre 1 de son livre Ibrahima Khalil Fofana  dresse la liste suivante des fils aînés de Samori:
– Managbè-Mamadi
– Massé-Mamadi
– Djaoulèn-Karamo
– Sarankén-Mori
– Massé-Mouctar
– Tiranké-Mori
– Ramata Touré
– Filassô-Mori

A Paris on l’avait choyé et exposé aux progrès de la technologie  française : industrie,  agriculture, transports, élevage, arts (martiaux et civils), etc. Les impressions que séjour créa sur le jeune prince furent  profondes. Au point qu’elles lui coûteront la vie. Capitaine Péroz fut l’un des hôtes et encadreurs de Diaoulen-Karamoko en France. Le chapitre 3 de Au Soudan. Souvenirs… fournit des détails abondants sur la composition de la mission et son périple en direction de Bissandougou. Je rapporte ici quelques aspects saillants.

Buts de la mission fixés par le ministre des Colonies
  • L’abandon à notre profit par l’almamy-émir Samory de la rive gauche du Niger jusqu’à Siguiri, et, à partir de ce point, de celle de son affluent le Bafing-Tankisso, jusqu’aux montagnes du Fouta-Djallon
  • La mise sous le protectorat de la France de tous les États de l’almamy émir Samory
  • Détourner les vues conquérantes de l’almamy du sultanat de Ségou de Ahmadou-Chaikou
  • Étendre nos relations commerciales dans son empire
  • L’amener à consentir à ce que nos cercles de l’Est puissent se ravitailler sur ses territoires en bestiaux et céréales
  • Enfin cette mission, qui prenait le nom de « Mission du Ouassoulou », devait s’appliquer à rapporter la plus grande quantité possible de renseignements scientifiques, géographiques et topographiques des régions entièrement inconnues qu’elle allait parcourir. »
Instructions supplémentaires du Colonel Gallieni au Capitaine Péroz

Au chapitre 3 Péroz écrit : « Le commandant supérieur, avant de me donner l’exeat (sic!) définitif, m’avait remis des instructions supplémentaires complétant les indications de la dépêche ministérielle relative à la mission du Ouassoulou. Ces instructions se terminent ainsi :

« En résumé, mon cher capitaine, vous ne perdrez pas de vue que du succès de votre mission dépend la sécurité de nos possessions dans le Haut-Niger et dans la vallée du Bakhoy.
Vous avez une influence personnelle considérable sur l’almamy émir Samory, sur son fils Karamoko et sur son entourage.
D’autre part, l’administration des colonies a mis à votre disposition des cadeaux et des moyens d’action importants. Je ne doute pas que vous ne répondiez à la confiance mise en vous et que vous ne rendiez à notre pays le nouveau service d’assurer d’une manière définitive et avantageuse nos relations avec l’almamy-émir. Je ne vous ai pas caché mes appréhensions au sujet de sa sincérité et des dangers, qu’à un moment donné, pourraient nous faire courir ses progrès vers le nord et l’ouest. C’est à vous à prévoir cette éventualité. Vous avez certainement une tâche délicate à remplir, surtout après les paroles imprudentes prononcées dans l’entrevue dernière devant le souverain du Ouassoulou. Mais, en agissant finement, sans brusquerie, j’estime que vous pourrez arriver progressivement à faire admettre à l’almamy Samory le nouvel ordre de choses.
En terminant, je vous répète, mon cher capitaine, que nous comptons absolument sur vous pour tout ce qui concerne nos relations avec l’almamy-émir. Je vous adresse mes vœux les plus sincères, ne doutant pas qu’avec la parfaite connaissance que vous avez des chefs indigènes, vous ne parveniez à vaincre les scrupules de Samory. Je vous ai, d’ailleurs, autorisé à emmener avec vous deux de nos meilleurs officiers du Soudan français. Vous aurez à utiliser leurs aptitudes. Enfin, vous aurez rendu un réel service à votre pays si vous remplissez la tâche multiple qui vous est confiée. »

Péroz précise :

“En raison même des relations amicales que j’avais entretenues avec Samory, après avoir été son ennemi acharné, j’avais appris à mesurer toute l’étendue de sa ténacité dans les questions touchant à son prestige et à son autorité. Déplus, je connaissais par expérience sa profonde habileté à éterniser, par des réponses dilatoires, les négociations ouvertes sur les bases les plus fermes, et la finesse de vues avec laquelle il savait envisager les conséquences des actes en apparence les moins importants.”

Péroz assigna aux deux Français de la mission (docteur Fras et lieutenant Plat) et à lui-même les fonctions et tâches suivantes :

Lieutenant Plat

« Le lieutenant Plat  était chargé de la topographie, delà direction de l’escorte et du convoi. Sa tâche était, à mon sens, la plus pénible. On se figure difficilement la lassitude effrayante qu’amène, sous ce climat de feu, ce travail de levés, chaque jour inéluctablement renouvelé, qui commence au départ et ne finit qu’au retour, sans qu’il soit possible de l’interrompre un seul iquenstant. Pendant la marche, au lieu de se laisser aller à l’admiration de la nature vierge qu’il traverse, sans pouvoir envoyer au passage une volée de plomb au gibier qui foisonne sous ses pas, ou être distrait par “quelque incident de la route, le topographiste doit chevaucher d’une allure absolument régulière, contrôler le pas de l’homme qui le précède, tenir constamment à la main son carnet dont la blancheur des pages l’aveugle sous la crudité du soleil, manier incessamment alidade, montre et boussole, et ne pas négliger une observation, sous peine de laisser dans son levé des lacunes regrettables.»

Dr. Fras

« La tâche réservée au docteur Fras, médecin de deuxième classe de la marine, était plus multiple. Il devait, chemin faisant, étudier la faune, la flore, la minéralogie, l’anthropologie, la pathologie et la thérapeutique indigènes particulières à chaque région. Pour l’aider dans ces études complexes, je l’avais doublé d’un forgeron mandingue, botaniste et minéralogiste expert à la mode du pays, de plus médecin à ses heures. Dans le bassin du Niger aucune plante, aucun caillou ne lui était inconnu : il en connaissait toutes les propriétés; de même,il distinguait à première vue les diverses races soudaniennes, et contait volontiers mille particularités intéressantes de la vie et des mœurs des hommes et des animaux. Les vues photographiques étaient également du ressort du docteur, qui emportait à cet effet un outillage complet ; le mauvais état de conservation des plaques fut cause du petit nombre d’épreuves qu’il put rapporter.»

Capitaine Péroz

« Personnellement, je m’étais réservé toutes les questions touchant à la politique, le service d’espionnage, la correspondance, la coordination des travaux et documents, les levés topographiques dans le cas, qui se présenta plusieurs fois, où la mission se scinderait en deux fractions, les études géologiques et ethnographiques sur des données personnelles et celles que le docteur me fournirait en minéralogie et en anthropologie, et enfin la recherche de renseignements géographiques sur lesquels nous voulions établir une carte approximative du bassin du Haut-Niger et de l’empire de Samory. Je devais en outre faire de cet empire une étude qui permît d’en connaître les ressources, l’organisation et la force.
Pour mener à bien des études aussi complexes et aussi diverses, il nous fallait, depuis les débuts de la mission jusqu’à sa fin, fournir une somme de travail considérable. Notre installation au campement devait donc, de toute nécessité, offrir un confort relatif, indispensable pour nous permettre de nous adonner à nos travaux sans avoir à nous livrer aux préoccupations de la vie matérielle.
A cet effet nous avions chacun notre tente et un mobilier relativement perfectionné comprenant tables, chaises-pliants et lits de camp ; nos cantines étaient fort complètes comme service de table et matériel de cuisine, nos conserves abondantes, notre personnel domestique nombreux. Nous espérions ainsi ne pas trop souffrir de la longueur et des fatigues de la route; mais, en ces régions inconnues, il faut faire une large part à l’imprévu, et nous l’apprîmes souvent à nos dépens. »

Un griot-espion nommé Nassikha-Mahmadi

Pour mener à bien la collecte des renseignements et venir à bout de Samori dans les négociations, Péroz recruta un griot aux fins d’espionnage. Il écrit :

 « Pendant mon séjour à Khayes et à Diamou, j’avais retrouvé quelques-uns de mes Malinkés fidèles de Niagassola ; je les avais envoyés en avant de moi sous divers prétextes, dans le Ouassoulou, pour m’organiser un système d’espionnage grâce auquel je connaîtrais les diverses impressions que produiraient sur son esprit les récits de son fils, et l’énoncé des demandes que la mission allait lui adresser.
En outre, j’avais introduit, dans l’escorte même de Karamoko, un finanké (griot) de Niagassola, tout à ma dévotion, à la condition de le payer grassement, qui avait eu vite fait, avec son esprit insinuant et sa langue douce, de se mettre dans les bonnes grâces du jeune prince Diaoule-Karamoko. Celui-ci ne pouvait plus quitter Nassikha-Mahmadi, passé maître dans l’art de tirer même des plus habiles, les secrets les plus intimes. Un réseau très serré d’espionnage entourait donc Samory, et, par son fils même, je serais informé de ses conversations les plus secrètes. »

En somme, il ne s’agissait pas d’un simple “groupe de soldats français” mais plutôt d’une délégation importante et d’une mission cruciale au service de la France coloniale et au détriment d’un résistant armé africain.

Troisième réfutation

 Les envoyés français prirent congé de l’Almamy et c’est à cent mètres à peine de la case de Samory que les attendaient son fils et quelques sofas armés. Les Français tombèrent dans l’embuscade armés du seul petit drapeau blanc.

Ce passage contient une erreur capitale. Kaba 41 répète ici l’allégation selon laquelle les Français étaient “armés du  seul drapeau blanc”. Non ! Le convoi de la mission était bel et bien armé. Et il comprenait des sous-officiers Noirs aguerris, ainsi que plusieurs tirailleurs sénégalais d’élite dotés d’une bonne connaissance du terrain et d’une longue expérience de combat. Après tout, les pourparlers ne se déroulaient-ils pas entre deux camps naguère ennemis acharnés qui s’affrontaient à mort une ou deux années plus tôt ! La méfiance réciproque était donc de règle. Ainsi, durant leur séjour d’un mois à la cour de l’Empereu les Français dormaient d’un oeil certaines nuits.  Là-dessus Péroz est formel :

« Aucun des déboires qui attendent habituellement les négociateurs européens en pays soudanien ne nous fut épargné, et, pendant quelques jours, les négociations furent rompues. Je dus alors, à tout hasard, transformer notre campement en un véritable fort, où nous aurions au besoin chèrement vendu nos vies. »

Quatrième réfutation

Ils furent sauvagement massacrés jusqu’au dernier. Leurs tombes se trouvent encore intactes au bord de la route de Kankan-Kérouané, à gauche, à cent mètres de la case de Samory.

A commencer par Péroz, tous les membres de la Mission du Ouassoulou repartirent Bissandougou sains et saufs, munis du Traité de Bissandougou conjointement signé par l’Empereur Samori et Péroz, représentant du gouvernement français. Aucun d’eux ne subit la moindre attaque.

Des Missions distantes d’une décennie : 1887-1897

Kaba 41 confond des évènements que dix ans séparent. La mission du capitaine Péroz eut lieu en 1887. Elle se déroula sans incidents. Par contre, la mission du capitaine Braulot se déroula en 1897. Elle fut partiellement et traitreusement décimée par les membres du peloton chargé de l’escorter selon le protocole de l’époque.
Le livre parle à tort de la case de Samori. En fait, ce dernier menait un train de vie impérial au milieu de la grouillante agglomération de Bissandougou. La ville et la cour du souverain étaient protégées par des murs (tatas) épais.  La sécurité  était assurée par une garde prétorienne triée sur le volet. Elle pouvait compter, en cas de besoin, su le renfort de garnisons proches et lointaines bien étoffées.
Lire le chapitre 9 pour de plus amples informations sur  la capitale impériale de Samori.

Le massacre de la mission Braulot

Péroz ne fut évidemment pas tué à sa sortie de Bissandougou. Il remplit sa mission, rentra en France, et mourut en 1910. Le temps de rédiger ses mémoires et sa vie d’officier de la conquête. coloniale. Braulot, un autre envoyé auprès de Samori, n’eut pas cette chance. Fofana et Person relatent, séparément, la tragédite de la mission Braulot, survenue, une fois de plus, en 1897, soit dix ans après le passage de Péroz.

Ibrahima Khalil Fofana écrit :

« Au mois de mai 1897, une mission en provenance de la boucle du Niger et conduite par le capitaine Braulot tenta d’entrer en contact avec l’Almami pour de nouvelles négociations dans le but de l’empêcher de tomber sous l’influence britannique, alors que les sofas occupaient Bouna depuis décembre 1896.
Braulot fut le premier à entrer en contact avec l’Almami. Celui-ci, en homme d’Etat averti, ne perdait aucune occasion de profiter des contradictions entre ses adversaires. Il accepta de céder Bouna aux Français.

La tragédie de la mission Braulot
Ordre fut donné à Sarankén-Mori de faire évacuer la place par les sofas de Souleymane. Ce kèlètigui ne s’étant pas exécuté, Braulot s’en plaignit à Sanrankén-Mori qui s’offrit, aussitôt à l’accompagner. C’était en août 1897, la colonne française marchait donc en compagnie des sofas de Sarankén-Mori.
Chemin faisant, soumis à une forte pression de la part de son mentor, l’influent Niamakamé Amara Diabaté, le fils de l’Almami prit une décision aux conséquences extrêmement graves.
Partisan de la lutte à outrance, Amara Diabaté ne pouvait se résigner à céder volontairement aux Français une place conquise par les armes. Avec le concours de Keysséri Konè, le « Gbèlèta-Konè », Amara Diabaté avait finalement réussi à obtenir du prince la décision de faire assassiner tous les officiers de la colonne Braulot.
Le convoi avançait donc sous le crachin du mois d’août; puis il s’arrêta aux abords de l’agglomération de Bouna, dans un champ de fonio, précise Makoni Kaba Kamara.
Au cours de la halte, un son de trompette retentit soudain, les sofas se jetèrent sur les Français, les tuèrent, tandis que les tirailleurs hébétés étaient désarmés. Certains d’entre eux réussirent cependant à s’enfuir. C’était le 20 août 1897.
Sarankén-Mori n’osa point se présenter à son père pour le compte rendu. Il délégua Amara Diabaté pour remettre les têtes des victimes.
Celui-ci déploya tout son art de griot-flatteur afin d’atténuer le courroux de l’Almami qui entra, en effet, dans un accès de colère, particulièrement violent. Cet acte insensé ruinait en tout cas sa stratégie de l’heure, à savoir gagner du temps en opposant Français et Anglais.
La démarche menée par Braulot lui avait donné quelque espoir de répit. Tout le calcul s’est trouvé faussé avec leur assassinat.
Sarankén-Mori fut déchu de son rang de prince héritier (pour un certain temps du moins) en faveur de Mouctar son cadet. L’empereur envisagea avec lucidité les conséquences de la situation créée ; il ne se faisait plus d’illusion sur une quelconque possibilité de compromis. Il décida de construire la forteresse de Bori-bana (la course est finie) à l’image de celle de Sikasso. »

Yves Person rapporte les détails suivants :

« … Malheureusement, avec la pacifique mission Braulot, c’est la perte de l’almami qui s’amorce.
Tout commence dans un climat de paix. Pour les Français, la marche jusqu’à Bouna tient de la promenade. Les samoriens, bien que surveillant le parcours, ne bougent pas. La bonne foi des propositions faites par l’almami est évidente.
Le 15 août 1897 au matin, Braulot, à la tête de 97 tirailleurs, parvient aux portes de la ville. Une déception : le chef de la garnison responsables des biens et des familles des sofas n’a reçu aucun ordre. Il ravitaille les Français aussi bien qu’il peut mais, discipline oblige, ne les accueille pas. Braulot s’inquiète, mais très peu. Il envoie un message à Samori. Il s’éloigne, attendant la réponse, il fait chercher des vivres qu’il réquisitionne chez les paysans.
Le 18 août, le malentendu paraît tout près de se résoudre: Sarankényi-Mori, le fils bien-aimé et successeur de l’almami, se porte à la rencontre des Français. La réception est chaleureuse. Sarankényi insiste pour que les armées se mêlent, que sofas et tirailleurs marchent côte à côte jusqu’à Bouna. Les deux troupes bivouaquent, fraternelles. Le lendemain, elles partent ensemble vers la ville.
Sarankényi-Mori chevauche à côté de Braulot. Derrière les chefs, avancent, dans un certain désordre, les tirailleurs mêlés à 8 000 sofas. On s’arrête le soir à moins de 20 kilomètres du but fixé. On fraternise encore. Les militaires français admirent sans contrainte la beauté des épouses de leurs compagnons. Puis vient le petit jour. Sarankényi propose à Braulot de pousser avec lui une reconnaissance. Qu’il emmène seulement son interprète et son clairon : celui-ci annoncera l’arrivée des Français. Braulot accepte. Trois tirailleurs forment l’escorte.
Il est environ dix heures du matin, ce 20 août. Les deux armées, après leurs ablutions, se sont mises en marche de façon paresseuse. Ne s’agit-il pas de quitter un bivouac pour un autre ? Aucune urgence ne les attend. Soudain, assez loin devant la troupe, des coups de feu éclatent. Des trompes de guerre leur succèdent. sofas et tirailleurs s’arrêtent, se dévisagent. Les mains se crispent sur les fusils… Que s’est-il passé ?
D’après les témoignages des Français, Braulot aurait été abattu par traîtrise… Au signe convenu, les sofas se seraient jetés sur les tirailleurs sans défense dont 53 devaient survivre. Il est vrai que 53 regagnèrent leur poste après six jours de marche pendant lesquels ils n’avaient pas mangé. »

Cinquième réfutation

C’est après ce crime odieux qu’Archinard prit la décision ferme d’en finir avec le tyran. Harcelé, trahi à son tour, épuisé après le long siège de Sikasso qui dura seize mois, Samory, capturé en Côte d’Ivoire à Guélémou, fut promené partout où il avait fait carnage.

Général Louis Archinard quitta définitivement le Soudan pour retourner en France en 1893. Le massacre de la mission Braulot eut lieu en 1897. Mis à la retraite, Général Archinard  il était devenu impossible de s’occuper de cette affaire.La responsabilité revint à son succession, Général Louis Edgar de Trentinian, lieutenant-gouverneur du Soudan. Lire le récit du capitaine Gouraud.

Sixième réfutation

C’est à Beyla que son jugement eut lieu.

Erreur ! Le dossier de Samori fut examiné à Kayes (république du Mali). Et la sentence d’exil de Samori (ou cour martiale) y fut prononcée. Lire respectivement Gouraud et Fofana.

Septième réfutation

On demanda à Samory d’expliquer les raisons et les conditions dans lesquelles furent massacrés, à Bissandougou, les envoyés de paix de la France. Il nia en disant que ce n’était pas lui. On trouva vite le coupable. C’était un fils de Samory sur lequel l’Almamy comptait et qui lui a donné la descendance qu’on lui connaît aujourd’hui. Le fils en question fut condamné à être fusillé sur place.

Les témoignages de Gouraud, Fofana et Person annulent le contenu de ce passage. Se référer aux liens fournis plus haut.

huitième réfutation

Samory ne savait que faire. Ainsi il n’aurait même pas de descendance ? Il était effondré. C’est alors qu’un homme, l’un des rares fidèles à le suivre dans son pèlerinage de honte, se leva :
—  Fama (le roi) ! Je préfère mourir à la place de votre fils.
—  Tu feras cela pour moi, Condé ? demanda Samory.
—  Je le ferai pour vous, dit son griot et chef guerrier originaire de Siguiri. Samory n’en croyait pas ses oreilles. Il était ému jusqu’au bord des larmes. Sans tarder, il réunit ses enfants et ses plus proches et leur dit :
—  A partir de ce jour, mon sang et celui de cet homme sont mêlés à jamais. Il vient d’offrir le sien pour que survive le mien. Ne l’oubliez jamais. Vous et les siens êtes désormais du même sang. Ne le versez jamais, ce sang.
Le fils de Samory placé au poteau, le peloton d’exécution prêt, Condé intervint auprès de l’officier français :
—  Vous n’allez pas exécuter cet enfant, capitaine, mais moi.
—  Comment cela, vous ? demanda l’officier français.
—  Parce que c’est moi qui lui ai donné l’ordre et non son père.
Je suis capitaine aussi et c’est moi qui l’ai instruit. Chez vous comme chez nous, c’est le supérieur qui donne l’ordre qui en est responsable, non ?
—  En effet !
—  Alors je suis prêt.
—  Feu ! commanda l’officier français, touché par le courage sublime de ce Noir.

Gouraud, Fofana et Person identifient Niamakamé  Amara Diabaté comme le griot qui incita Sarankenyi-Mori à commettre l’assassinat des officiers de la mission Braulot et et de dizaines de tirailleurs sénégalais sous leurs ordres.
Kaba 41 Camara parle d’un certain Condé (prétendument le le père de la mère de Keita Fodéba !). Mais il ne donne même pas le prénom de cet homme. Il s’agit là, à mon avis, et jusqu’à preuve irréfutable du conraire, d’un acte d’imagination et de fiction historiques. A écarter !

Neuvième réfutation

L’Almamy, même au fond de son exil au Gabon, n’oublia jamais ce sacrifice énorme, inattendu, surprenant. Il ne cessa de recommander à ses enfants et à ses plus proches, la sauvegarde de ce pacte de sang qui ne fut jamais violé jusqu’à Sékou. L’homme qui se sacrifia n’était autre que le père de la mère de Keita Fodéba. Fodéba connaissait ce pacte.

Le chapitre 10, volume 1 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin, s’intitule “26 novembre 1949. Le concert de Keita Fodéba”. En plus de cette section, Lewin donne de nombreux détails sur la vie de Fodéba. On y apprend, par exemple, que Sékou Touré logeait “très souvent à Paris dans l’appartement que possède Fodéba rue de la Verrerie près de l’Hôtel-de-Ville” à partir de 1956. Lewin ajoute que c’est “grâce à l’intervention du père de l’artiste, le “Vieux Mory”, il (Sékou Touré) réussit à le persuader de revenir en Guinée et de s’engager politiquement à ses côtés.”… Soit ! Mais Lewin ne s’arrête pas à ces détails intéressants. Il atténue la portée de son travail en rapportant des éléments faux sur l’évolution de Sékou Touré et de Fodéba Keita. Exemples : (a) il parle de la présence de Sékou Touré parmi les spectateurs d’une représentation des Ballets africains à Paris en 1949 ! Cette affirmation est fantaisiste ; la première visite de Sékou Touré en France se situe au milieu des années 1950. (b)S ans se donner la peine citer ses sources et de les vérifier, il écrit : « Il (Fodéba) reste ainsi fidèle à la tradition familiale : il appartient à la caste des griots ; son grand-père était le griot assermenté de l’almamy Samory Touré, auquel il était donc lié par serment et qu’il suivit par conséquent en exil. » Lewin laisse les lecteurs dans le noir quant au nom du grand-père de Fodéba ou bien quant au lieu et à la date de la prestation de ce fameux serment.

Dixième réfutation

 Tous ceux qui ont été victimes de Sékou, l’ont été par la force on ne peut plus dynamique de la trahison de cet homme, qui est trahison comme il est mensonge. Si Fodéba s’est laissé prendre, s’il n’a pas fait un coup d’Etat alors qu’il était ministre de l’Intérieur et de la Sécurité et ministre des Forces armées en même temps que président de la Commission nationale d’organisation, c’est qu’il y avait un pacte de sang entre lui et Sékou, pacte que Fodéba a respecté et que Sékou a violé.

Kaba 41 Camara se fait ici l’apologiste et le défenseur de Fodéba. L’exercice me paraît futile, car nonobstant le prestige personnel et la stature historique de Saifoulaye Diallo, Fodéba Keita fut, de 1957 à 1965, le numéro deux de facto du régime du PDG. Même si, en Guinée même, le gouvernement de la Loi-cadre porte la responsabilité  collective de la décision d’abolir la chefferie traditionnelle. (Une mesure qui, du reste, saluée à l’étranger, entre autres intellectuels par Jacques Jacques Rabemananjara dans l’avant-propos de Guinée. Prélude à l’indépendance. Conférence des Commandants de Cercle (Conakry. 25-27 juillet 1957).) Mais c’est Fodéba, ministre de l’Intérieur, qui signa l’arrêté abolissant. En rétrospective, je me pose la question de savoir pourquoi Sékou Touré, vice-président du Conseil de gouvernement, ne prit pas sur lui de promulger cet acte. D’autant plus que la Guinée  prit ainsi le premier pas  vers l’institutionalistation du populisme, c’est-à-dire la pagaille et la débâcle ?
Lire également le compte-rendu des sessions du 25 juillet 1957 , du 26 juillet 1957 et du 27 juillet 1957, et la déclaration de Fodéba Keita sur la suppresion de la chefferie, rapportée par André Lewin.

Onzième réfutation

Pour servir Sékou, il s’est fait assassin, lui l’apôtre de l’art africain, de la musique africaine. Fodéba, homme fort du régime en son temps, obéissait à Sékou sans protester. Il l’appelait « grand frère ».

Primo, Fodéba Keita et Sékou Touré étaient à un ou deux après des camarades d’âge (nés au début des années 1920) et de vieux compagnons de route. L’un ne pouvait ni ni devait appeller l’autre “grand-frère”. Nabi Youla ne révèle-t-il pas que parmi leur génération seul Fodéba Keita et lui-même battaient Sékou Touré  en sape et en élégance occidentale ?
Secundo, Kaba 41 dénonce les crimes de Fodéba Keita alors qu’il était le tout-puissant et super-ministre de Sékou Touré. ll admet ainsi le rôle indéniable de Fodéba dans l’imposition de l’état-policier. Ce faisant, il rejoint d’autres auteurs :  Kindo Touré, Almamy Fodé Sylla, Ibrahima Baba Kaké, etc. André Lewin a davantage documenté les débuts, la puissance et la chute de Fodéba Keita. Lire :

En guise de conclusion

Par endroits, Kaba 41 Camara s’éloigne des son témoignage de survivant du Camp Boiro pour digresser et divaguer sur l’histoire, la psychologie, la politique, etc. Le passage sur le “pacte” illustre ces déviations. La longueur de cet article procède de mon souci de rectifier le tir. Mes remarques et critiques n’ôtent rien à la portée générale de Dans la Guinée de Sekou Touré cela a bien eu lieu. Personnellement, je comprends la volonté de Kaba 41 de chercher à régler son compte avec Sékou Touré. Bénéficiant du recul et de la rétrospective du temps, il est plus facile de corriger les erreurs des devanciers. Après dix années passées dans les geôles de la révolution, lieutenant-colonel n’a pas dû avoir accès aux ressources indispensables en la matière (bibliothèques, archives, musées). Il donc  exploité sa mémoire. D’où le manichéisme et les simplifications de ses affirmations. Mais nous savons que l’histoire ne se dépeint pas aisément et qu’elle ne se plie pas aux contrastes et schémas réducteurs.
La lutte des souverains et chefs qui résistèrent à la ruée de l’Europe sur l’Afrique en fin du 19e était beaucoup plus complexe et compliquée. Elle aurait pu réussir… s’ils s’étaient unis au lieu de s’entre-déchirer et de s’affaiblir réciproquement face aux envahisseurs. Mais, comme le rappelle la boutade, “avec si on peut mettre Paris dans une bouteille.” Ou restaurer la souveraineté perdue, la personnalité atténuée, la prospérité compromise.
C’est cette amère et implacable vérité que capitaine Etienne Péroz souligne dans le premier chapitre de Au Soudan français… :

« Au point de vue politique, écrit-il, trois chefs redoutables (l’almamy Samory, Ahmadou-Cheïkou, l’almamy du Fouta-Djallon) par l’étendue de leurs territoires aussi bien que par le nombre de leurs guerriers, englobaient le Soudan français au nord, à l’est, au sud et au sud-ouest ; seuls ils pouvaient, par leur hostilité, battre longtemps en brèche et peut-être arrêter notre établissement naissant, et, en tout cas, lui interdire tout commerce extérieur ; réunis ils l’eussent fait sombrer dans un désastre tel que jamais peut-être nous n’eussions plus tenté de porter l’influence et le commerce français dans ces parages.
Un de ces rois puissants, l’almamy Samory, émir du Ouassoulou, après nous avoir tenus cinq ans en échec sur les bords du Niger, s’est lié à nous par un traité de protectorat qui étend notre action suzeraine, à travers ses Etats, jusqu’à 500 kilomètres à l’est du Niger, jusqu’à la République de Libéria-Monrovia, jusqu’à Sierra-Leone et Benty.
Ahmadou-Cheïkou, sultan de Ségou, dont l’hostilité contre nous était à peine masquée, a imité son puissant voisin et se reconnaît notre vassal.
Enfin, l’almamy du Fouta-Djallon vient de consentir à la révision du traité boiteux que lui avait fait signer autrefois le docteur Bayol, pour accepter purement et simplement notre suprématie sur ses Etats. »

Hélas ! Le temps perdu ne se rattrape pas. Et l’histoire se réarrange point.

Article suivant : Samori Touré et Morifindian Diabaté : destin partagé

Tierno S. Bah