Guinée. Etat prédateur, gouvernement spoliateur

Décombres de l'effondrement de la décharge d'ordures. Quartier Hamdallaye, Conakry, 23 août 2017
Décombres de l’effondrement de la décharge d’ordures. Quartier Hamdallaye, Conakry, 23 août 2017

Hier, 3 juillet 2018, un conclave s’est tenu au siège du gouvernorat de Conakry. Il réunit le le Gouverneur de la ville de Conakry, le ministre de l’Habitat et de la ville et le ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (ATD). A l’issue de la rencontre M. Bouréma Condé, ministre de l’ATD, a lancé aux riverains de la décharge d’ordures de Hamdallaye/Concasseur un ultimatum leur intimant de dégager leurs domiciles dans 24 heures. Passé ce délai, ils seront expulsés de force.
La brusquerie et la sévérité de la menace sont typiques de l’Etat prédateur et du gouvernement spoliateur de Guinée.

Etat prédateur

Effondrement du pont sur le Konkouré à Linsan, Kindia, 29 juin 2018. La catastrophe couple le pays en deux dans le sens ouest-est, entre Kindia et Mamou.
Effondrement du pont sur le Konkouré à Linsan, Kindia, 29 juin 2018. La catastrophe couple le pays en deux dans le sens ouest-est, entre Kindia et Mamou.

Tout le monde sait que M. Alpha Condé, président de la république de Guinée, est aussi le chef d’orchestre du bradage des ressources minières et de la prédation du pays à des fins personnelles. Ayant perdu tout espoir d’obtenir une rente substantielle sur les gisements de fer du Simandou, il se concentre désormais sur la bauxite. Où il fait feu de tout bois : Kamsar-Sangaredi, Boké, Boffa, Kindia, Labé, Tougué, Dabola, etc. M. Condé avait annoncé en fin 2017-début 2018, à grand renfort de publicité, la signature de prêts d’un montant total de US $40 milliards avec la Chine (US$20 milliards), d’une part, et avec les bailleurs multilatéraux à réunis à Paris ($US20 milliards), d’autre part. Dans la foulée, président Alpha Condé miroita toutes sortes de promesses, à commencer par la construction de nouvelles universités, une nouvelle ville de Conakry — dont il présenta même la maquette au Palais du Peuple —, et autres miroirs aux alouettes.

Alpha Condé aux abois pour un 3è mandat

Mais depuis lors, c’est le silence total sur ce pactole, qui est aussi surprenant qu’illusoire. Car les partenaires bilatéraux et institutionnels de la Guinée ne sont pas sourds et aveugles. Ils ne souffrent ni de surdité, ni de cécité. Au contraire, ils savent —peut-être mieux que président Condé — que la Guinée n’est pas solvable, et dès lors fiable. Le syndicat libre des enseignants et chercheurs a dû lancer une grève prolongée pour recouvrir les salaires et avancements que l’Etat devait à ses members. En conséquence, les conventions minières faramineuses annoncées n’ont guère de chance de voir le jour sous le régime actuel. Pendant ce temps, le pays se meurt à petit feu. Par exemple, le réseau de transport (routes, ponts) fiche le camp. Le pont du Konkouré à Linsan a cédé après six décennies de négligence et de manque d’entretien. Et, retournant le couteau dans la plaie, et apparemment sans consultations préalables avec les parties concernées (voyageurs, cargos, transporteurs), les autorités ont décidé une hausse du prix du litre d’essence, de 8 000 à 10 000 GNF. Alpha Condé et ses officiels ne sentiront pas l’impact de cette mesure, car ils bénéficient de bons gratuits de carburant. C’est cela, en partie, l’Etat-prédateur de Guinée.

Gouvernement spoliateur

Euphémisme, arrogance et insensibilité

Distribuant les titres idoines à profusion à son patron et à ses collègue, M. Bouréma Condé donne d’abord dans l’euphémisme. Il parle en effet de ”mission d’accompagnement humanitaire” du gouvernement en faveur riverains de la décharge d’ordures. Il s’agit là d’une erreur de langage. Les citoyens alimentent les caisses de l’Etat à travers le paiement d’impôts. En retour, le gouvernement est obligé de gérer cet argent de façon honnête et appropriée. Parler d’humanitaire est mal indiqué pour deux raisons :

  1. il s’agit d’un problème interne créé par une décision gouvernementale, et non d’une catastrophe naturelle (tremblement de terre, inondations, incendie, etc.) ou biologique (épidémie, endémie)
  2. le gouvernement n’est pas un mécène volant généreusement au secours de victimes. Au contraire, il est dans l’obligation d’un serviteur face à ses  maîtres que sont populations. Il n’est pas leur seigneur.

En conséquence, l’expression “mission d’accompagnement humanitaire” est mal choisie et inappropriée. C’est pas un don bienveillant. Non, la démarche aurait dû être conçue et présentée comme l’acquittement du devoir sacré de l’Etat envers des citoyens en détresse. Faute de quoi, les autorités ne peuvent qu’étaler leur arrogance et leur insensibilité.

Soit dit en passant, le ministre Bouréma Condé blanchit sommairement Lansana Conté, son premier patron. Car selon lui, “un dédommagement avait été fait par la deuxième république.” Mais il n’indique ni le montant, ni les bénéficiaires de cette prétendue largesse de feu Lansana Conté.

Déguerpissement brutal, illégal et illégitime

Mais, terminant avec les mots doux et vagues, le ministre Condé révèle ensuite qu’il s’agit en fait d’un déguerpissement. Ni plus, ni moins. Il déplore, certes, les morts et blessés à la suite de l’éboulement de la décharge d’ordures en 2017. Mais il y a un donc que les images de cette tragédies ont fait le tour du monde. Et voilà huit ans qu’Alpha Condé est président de la république. Assurément, si telle avait été sa politique de développement, son régime a eu plein de temps pour parer aux urgences et priorités administratives, telles que : la gestion des ordures, l’aménagement de cimetières dignes de ce nom, l’assainissement de Conakry, l’adduction d’eau potable, la fourniture d’électricité.
Durant deux mandats, Alpha Condé n’a pensé à lui-même. Il a systématiquement oublié et négligé la Guinée. Lui, qui s’attribuait crânement les qualificatifs, présomptueux et démagogiques de “Mandela et Obama de Guinée”. En particulier, il a ignoré la bombe à retardement qu’était, et demeure, la décharge d’ordures de Concasseur/Hamdallaye. Et ce qui devait inévitablement arriver, arriva.

Déguerpissement sans compensation adéquate.

Bouréma Condé annonce qu’une enveloppe financière globale de 4 milliards GNF, ou 20 millions GNF par foyer, vont être mis à la disposition des déguerpis. C’est irréaliste et cruel. Car Conakry est ravagée par une double spéculation, foncière et immobilière. Dans un tel environnement, et étant donné le taux élevé d’inflation monétaire, que représentent 20 millions GNF ? La parité actuelle est 1 GNF = 0.86 US dollar. Cela signifie que l’offre gouvernementale ne vaut approximativement que US$2 230 ! Sur la base de quels critères le gouvernement en est-il arrivé à fixer ce montant ? Et où les déguerpis vont-ils se loger ? Que fera le gouvernement de la zone déguerpie ? Pourquoi ne pas déplacer la décharge hors de la ville et réaménager les lieux au profit des habitants ?

Le régime d’Alpha Condé est aux abois. Et il sait que faire. En fait, il ne l’a jamais su. Sourd et hostile au dialogue, il choisit toujours le diktat, la répression, et, en l’occurrence, la spoliation des biens privés.

Etant donné son bilan brutal, violent et meurtrier sous Lansana Conté, l’actuel ministre de l’ATD est l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Même si de nos jours, il a poli son langage, M. Bouréma Condé n’a peut-être pas perdu son cynisme et sa poigne brutale. Qui a brutalisé, brutalisera ! Qui a violenté, violentera ! Qui a tué, tuera ! Lui, qui fut le vecteur de la répression de Lansana Conté contre les militants du RPG d’Alpha Condé en Haute-Guinée, notamment à Kérouané (Banankoro) et à Kouroussa. Il n’hésitera vraisemblablement pas à sévir contre les riverains de la décharge. Ceux-ci, il faut le souligner, sont en majorité des Fulbe.

Bouréma Condé : Le vrai visage de l’homme

Kaporo-Rails bis

On assistera donc éventuellement à un Kaporo-Rails bis, c’est-à-dire à la répétition des évènements de 1998. Ce drame consista dans l’éviction des habitants du quartier de Kaporo-Rails, et la démolition de leurs maisons. C’est dans cette zone que se trouve l’immeuble de la Radiodiffusion nationale.

Le ministre Condé divague et verse même dans le ridicule lorsqu’il parle de “l’Etat responsable” de Guinée. Il va jusqu’à invoquer la légalité du même état. C’est trop dire. M. Condé perd de vue qu’un régime peut détenir la légalité officielle —ainsi que la puissance de coercion, les forces de répression, l’appareil de propagande —  sans pour autant jouir de la légitimité aux yeux des populations. C’est précisément le cas du régime d’Alpha Condé, que le pays profond a largement répudié.

Ainsi, par exemple, durant la crise Ebola (2013-2014), la presse guinéenne et ses pairs internationaux constatèrent qu’en « Guinée Forestière, au cœur de l’épidémie d’Ebola, (il n’y avait pas) grand-chose à attendre de l’État guinéen, malgré des démonstrations de solidarité par télévision interposée. »

Excédés, certains citoyens réagirent même violemment —et criminellement — en tuant des agents de santé venus au secours.

Ebola. Lynchage d’une mission de sensibilisation

L’article ci-dessus conclut que « Les populations ont donc le sentiment d’être oubliées par les autorités de Conakry. »

Bouréma Condé se plaint des boulets rouges tirés sur le gouvernement. M. le ministre préférerait peut-être plutôt le griotisme, les flatteries et les louanges.  Mais si le régime veut améliorer son image, il doit se mettre au service du public. Seule une telle politique infléchira la fréquence et l’intensité des critiques. Sinon, les officiels du régime d’Alpha Condé n’ont personne d’autre à blâmer qu’eux-mêmes.

En attendant, Bouréma Condé est libre de proclamer la “bonne foi du gouvernement et du président de la république”. Ce là sont des paroles en l’air. Les Guinéens, en majorité, n’y croient pas.

Tierno S. Bah