Conakry. Drôle d’Etats-généraux des droits de l’homme !

Le site Guineelive.com l’avait attaché à un siège éjectable en février dernier. Ils ont été pour les frais. Car le 26 mai dernier, Khalifa Gassama Diaby a été reconduit à son poste de ministre de la citoyenneté et de l’unité nationale. Soit. Il n’est reste pas moins que le département ministériel et son occupant détonnent dans le régime du président Alpha Condé. Car les concepts et la pratique de la citoyenneté et de l’unité nationale sont en piteux état en Guinée. Cela, depuis le complot de Sékou Touré contre les Fulɓe en 1977. Une conspiration que le “responsable suprême” monta pour éliminer Telli Diallo et ses infortunés co-accusés. Le système monstrueux érigé sous la révolution continue de sévir. Ainsi, durant la campagne électorale de 2010, le candidat Alpha Condé promit de reprendre la Guinée au niveau où Sékou Touré l’avait laissée. C’était un signe annonciateur d’années de vaches maigres et de retour aux tragédies. Une fois élu, le slogan fut mis en pratique. Et depuis lors, il colle à la peau du “professeur”. Car si son intention était de saigner le pays et de faire souffrir davantage les populations, alors on peut constater qu’il a tenu parole et réussi dans la destruction du tissu social du pays. A quoi s’agit de grands pas en arrière ! Par exemple, le pont de Linsan — qui marque la frontière traditionnelle  entre le Fuuta-Jalon et la Basse-Guinée— vient de s’effondrer. Pour le moment, la capitale Conakry est coupée du reste de la Guinée. A l’exception des tronçons nord (Dubréka, Boffa, Boké) et sud (Forécariah, Benty)… Dans ce contexte de dérive gouvernementale et d’incurie administrative, que peut-faire faire un ministre chargé des droits de l’homme ?

Le dilemme de Khalifa Gassama

S’il n’a pas les mains liées, Khalifa Gassama fait tout de même face à un grand dilemme. Sa position, entre deux pôles diamétralement opposés, est on ne peut plus inconfortable.
D’une part, en tant que ‘contitutionaliste’, il rêve et parle de faire respecter la Loi fondamentale, qui prescrit les droits inaliénables du citoyens ainsi que les devoirs inhérents à la construction de l’unité nationale. Malheureusement, cette dernière, comme indiqué plus haut, a été fortement —certains disent irrémédiablement — ébranlée et compromise.
D’autre part, on constate que Khalifa Gassama est en porte-à-faux avec son patron, président Alpha Condé. En effet, celui-ci se moque éperdument des questions relatives aux droits de l’homme. Il le confirma publiquement en déclarant qu’il se considérait comme un “chef d’état, et non comme le chef d’une organisation des droits de l’homme.” C’était le 12 août 2011, au siège du National Democratic Institute, à Washington, DC. Les propos du président guinéen surprirent et choquèrent l’auditoire. A tel point qu’une personne du présidium formula de vive voix son espoir que M. Condé se transforme, en tant que chef d’Etat, en ultime chef de défense des droits de l’homme en Guinée. Hélas, un tel souhait est resté pieux. Pire, il a été violé au moins 95 fois, un chiffre qui additionne les interventions brutales des forces de sécurité du régime actuel, qui tirent à balles réelles et tuent des manifestants politiques pacifiques et non-armés.

Lire President Alpha Condé at NDI, Washington DC

Drôle d’Etats-généraux

Appuyé par l’Union Européenne et l’ONG Search for Common Ground, le département de Khalifa Gassama vient de clôturer un “Forum des États généraux des droits de l’homme”. Le nom est grandiose. Mais l’étiquette “Etats-généraux” se justifie-t-elle ? L’organisation d’Etats-généraux est normalement une affaire nationale : dans la préparation, le financement et la participation. En l’occurrence, quelle rôle les préfectures du pays jouèrent-elles dans la réalisation de la rencontre ? …
De quels drôles d’Etats-généraux s’agit-il ici ? Est-que, une fois de plus, la montagne Guinée a accouché d’une souris ? D’après le compte-rendu qu’en fait le site Aminata, après trois jours de délibération, la principale résolution a porté sur la rédaction d’une “future Lettre de politique nationale de promotion et de protection des droits de l’homme”.
C’est tout !?
Bien sûr, bouche et plume cousues sur la violence courante. Silence sur la terreur passée. Deux endémies imposées par l’Etat de Guinée :  violateur cruel des droits de l’homme. Cela fait 60 ans qu’il commet ce type de crimes. En toute impunité.

Eternelle fuite en avant

L’accent sur une “future lettre” illustre à souhait la tactique de la fuite en avant adoptée depuis 1958 par les autorités de Guinée.
Hier, c’était Conakry, capitale mondiale du livre.
Aujourd’hui, ce sont les “Etats-généraux” sur les droits de l’homme. Qui se tiennent 34 ans après les Etats-généraux de l’Education, organisés en 1984.
Nulle mention du projet de procès — continuellement différé par le gouvernement — des personnes inculpées dans le massacre du 28 septembre 2009.
Mais les faits sont plus éloquents que les mots et les discours. Dans ce sens, les documents du Camp Boiro Memorial contredisent et démentissent  les manoeuvres dilatoires du gouvernement guinéen : prédateur récidiviste et impénitent, fauteur de violations répétées et de crimes cycliques des droits de l’homme.
Peut-il s’ériger justicier de ses actions criminelles ?
Les tragédies qui ont ponctuées le parcours de la Guinée depuis 1958 (voir le film Cona’cris, la révolution orpheline) en disent plus long qu’une éventuelle “Lettre de politique nationale de promotion et de protection des droits de l’homme”.
Le monde entier sait que l’Etat de Guinée est l’ingénieur et l’incitateur de la violence politique permanente dans le pays.

Tierno S. Bah

Sales temps pour les amis d’Alpha Condé

Après l’ex-président d’Afrique du Sud, Jacob Zuma — sur qui pèse 783 chefs d’accusation de corruption, fraude, blanchiment d’argent et racket—, c’est Vincent Bolloré, un autre ami du président Alpha Condé, qui doit répondre à la Justice. Depuis quelques heures il est placé en garde à vue à Nanterre, dans la banlieue de Paris.

Consulter France – Guinée : Bolloré et Condé

Lire plus bas l’article de Libération

Vincent Bolloré
Vincent Bolloré
Ex-president Jacob Zuma : 783 chefs d'accusation de corruption, fraude, blanchiment d'argent et racket
Ex-président Jacob Zuma : 783 chefs d’accusation de corruption, fraude, blanchiment d’argent et racket

Justice
Vincent Bolloré, enleveur de ports

L’homme d’affaires a été placé en garde à vue mardi à Nanterre, dans le cadre d’une enquête sur les conditions d’octroi de concessions portuaires en Guinée et au Togo en 2010, sur fond de liaisons dangereuses entre sa filiale Havas et des dirigeants africains.

Stupeur et tremblements dans le microcosme financier : songez donc, Vincent Bolloré en garde à vue ! Mais sourire entendu des françafricanistes : ça devait bien arriver un jour… Sur directive du coriace juge d’instruction Serge Tournaire, le trublion patron du groupe de transport, de logistique et de communication (mais aussi son numéro 2, Gilles Alix) est donc passé à la question depuis mardi à propos de ses concessions portuaires en Afrique.

Deux d’entre elles semblent retenir l’attention des enquêteurs : celles de Conakry (Guinée) et Lomé (Togo), toutes deux obtenues en 2010. Dans les deux cas, des concurrents éconduits avaient déposé des plaintes pour corruption, vite classées sans suite. Avant que la justice pénale française ne s’ébroue à retardement, avec une perquisition de la tour Bolloré, siège du groupe à Puteaux (Hauts-de-Seine) au printemps 2016.
Entre-temps, Bolloré n’aura été entendu qu’en tant que simple témoin en 2013, juste histoire de dire qu’il délègue volontiers à son staff toutes ses activités africaines et qu’il n’a «jamais suivi ou signé» personnellement le moindre contrat de concession portuaire.

Guinée

L’année 2010 fut celle d’une double campagne présidentielle, permettant l’élection d’Alpha Condé en Guinée et la réélection de Faure Gnassingbé au Togo. Les deux étant épaulés par l’agence Havas, filiale du groupe Bolloré, ou du moins par l’un de ses dirigeants, Jean-Philippe Dorent, également placé en garde à vue. Si l’obtention quelques mois plus tard de concessions portuaires à Conakry et Lomé devait relever du renvoi d’ascenseur, cela ferait bien cher pour une simple prestation de campagne… Les enquêteurs cherchent donc sûrement autre chose de plus consistant. Un communiqué du groupe Bolloré publié mardi paraît le confirmer entre les lignes : « Le lien qui tente d’être établi par certains entre l’obtention de ces concessions et les opérations de communication est dénué de tout fondement économique. »

En Guinée, la gestion du port avait été concédée en 2008 au français Necotrans, filiale du groupe Getma. Il était mieux-disant financier face à la concurrence de Bolloré, promettant de verser 15 millions d’euros au Port autonome de Conakry (PAC) sur la durée du contrat, contre seulement 7,5 millions promis par son challenger. Mais comme de coutume en Afrique, le lauréat de la concession doit «réserver» une part du gâteau à des «intérêts locaux» : en l’espèce, l’homme d’affaires et «administrateur de sociétés» Gamal Challoub, héritant de 35 % des parts, à charge pour lui de les sous-attribuer à qui de droit… Un an plus tard, une augmentation de capital pour rénover les infrastructures portuaires le diluera à 2 %. Crime de lèse-majesté ? Le président de Getma sera condamné pour faux à deux ans de prison avec sursis – en son absence, à l’africaine. C’est sur ces entrefaites qu’Alpha Condé, trois mois après son élection, délogera manu militari Noctrans du PAC, et confiera la gestion à Bolloré sans plus de formalités.

Interrogé en 2016 par le Monde dans sa suite de l’hôtel Raphaël à Paris, le président guinéen n’y allait pas par quatre chemins à propos de Vincent Bolloré :

« C’est un ami. Je privilégie les amis. Et alors ? »

Dans un récent livre, Vincent tout-puissant (JC Lattès), le journaliste Nicolas Vescovacci a recueilli le précieux témoignage de Dominique Lafont, ancien directeur général de Bolloré Africa Logistics (le pôle chargé de toutes ses activités portuaires sur le continent). Lui aussi parle cash :

« Sur Conakry, j’ai fait comprendre à Vincent que je n’approuvais pas la méthode et que j’en appréhendais les conséquences en termes d’image. On s’est un peu comportés comme des cow-boys. »

Epilogue provisoire. Après avoir obtenu deux petits millions d’euros de dommages et intérêts en 2013, via le tribunal de commerce de Nanterre, Necotrans a été placée l’an dernier en redressement judiciaire. En course pour reprendre ses actifs : l’incontournable groupe Bolloré.

Togo

Au Togo, la concession était initialement détenue, depuis 2001, par le groupe Progosa, piloté par l’homme d’affaires franco-espagnol Jacques Dupuydauby. En réalité, il était financé en sous-main – via des sociétés offshore – par Bolloré, discret coup de main destiné à éviter un abus de position dominante dans les ports d’Afrique de l’Ouest. Dans ce genre de «portage» financier, encore faut-il que le porteur (Dupuydauby) et le porté (Bolloré) se fassent confiance. Entre eux deux, elle se brisera rapidement, le premier vidant de leurs substances les coquilles luxembourgeoises créées à cet effet pour mieux accaparer les actifs portuaires.

Sur plainte de Bolloré, Dupuydauby sera condamné par la justice espagnole à trois ans de prison – la cour d’appel de Paris devant statuer mi-mai sur son extradition réclamée par Madrid. Mais la contre-plainte du second, déposée en France en 2012, poursuit son petit bonhomme de chemin… Dans sa foulée, Vincent Bolloré avait été entendu une première fois comme témoin, par la brigade financière en février 2013. Le livre Vincent tout-puissant dévoile quelques extraits du procès-verbal. Question simple : « Etes-vous le représentant légal de la Financière du Loch ? » Cette société est l’un de ces nombreux véhicules financiers qu’il aime à confectionner et utiliser. Réponse surréaliste : « Je ne sais pas. » Soit « Bollo » perd la mémoire, soit il se moque du monde.

« Méconnaissance lourde »

Retour au seul volet portuaire. Dupuydauby était proche de l’ancien président togolais, le général Eyadema, beaucoup moins de son successeur de fils depuis 2005, Faure Gnassingbé. Lequel accordera plutôt sa confiance et la gestion du port de Lomé à Bolloré – en direct, cette fois. Concession renouvelée pour trente-cinq ans avant même sa réélection en 2010. A ceux qui y verraient malice, le communiqué du groupe Bolloré répond ceci : « Méconnaissance lourde de ce secteur industriel », les indéniables compétences logistiques du groupe Bolloré faisant seules la différence. Reste ce témoignage de Jacques Dupuydauby, attestant avoir dû arroser les dirigeants togolais. La justice française devra dire si cette époque est bel et bien révolue.

Renaud Lecadre
Libération

Remarques sur La danse avec l’aveugle

Finalement, après correction de la configuration  du serveur (Apache) et enregistrement des formats vidéos (.ogv, .m4v, .mp4), j’ai rétabli le lien du film documentaire « La danse avec l’aveugle », qui est désormais accessible ici sur BlogGuinée. Les auteurs et distributeurs du film le présente en ces termes :

« A travers des documents et des témoignages, l’histoire politique de la Guinée depuis son indépendance en 1958, la dictature de Sékou Touré, jusqu’en 1978. Une dénonciation virulente du régime guinéen : tortures, exécutions sommaires, exil, émigration, etc. »

Le site InformAction ajoute :

Saisi en France, le livre Prison d’Afrique est le point de départ du film La danse avec l’aveugle (1978). Jean-Paul Alata, auteur de Prison d’Afrique, est l’un des témoins filmés. Il témoigne sur la répression qui sévit dans la Guinée de Sékou Touré, féroce dictateur jusque là protégé par son auréole de militant tiers-mondiste. Alata sera mortellement empoisonné à Abidjan en septembre 1978. La danse avec l’aveugle circula sous le manteau en Guinée avant la mort de Sékou Touré en 1984. Il a été plusieurs fois primé dans les festivals internationaux.

Images d’écran saisies du film La danse avec l’aveugle

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Quelques remarques sur la présentation

Première remarque. Il s’agit de l’histoire politique partielle, c’est-à-dire les 18 ans après la proclamation de la république de Guinée. La présentation n’est donc pas complète, même pour la période considérée. Mais elle se concentre sur deux la première affaire (les dépôts d’armes à la frontière sénégalaise en 1959-60) et la tentative de génocide contre les Fulɓe en 1976-77. Le film ne traite pas des autres « complots » antérieurs à l’attaque du 22 novembre. Il s’agit précisément des faux complots suivants :  Ibrahima Diallo  (1960), Enseignants (1961)  Petit Touré (1965), Kaman-Fodéba-Diawadou (1969). Et à propos des armes et activités de 1959, le film se limite aux affirmations de l’ancien Premier ministre Mamadou Dia, qui ne fournit pas de détails toutefois…

Deuxième remarque. La dénonciation de la dictature n’est pas virulente. Elle est plutôt équilibrée. Le récit inclut des interviews de témoins et des points de vues opposés. C’est le cas par exemple des témoignages de Jean Suret-Canale (chercheur, professeur, membre du Parti communiste français), d’une part, et de l’ambassadeur américain William Attwood (journaliste, auteur, représentant du président John Kennedy et ami de l’ambassadeur Karim Bangoura), d’autre part. Les deux hommes divergent ainsi sur des questions telles que la guerre froide (1944-1990), le néo-colonialisme, le non-alignement. A noter la précision de Suret-Canale, qui rappelle que Sékou Touré ne voulait pas de la séparation ; elle lui fut imposée par de Gaulle.

Troisième remarque. Le film critique aussi la politique coloniale de la France. Le commentaire est par exemple sarcastique à propos de la “générosité” du référendum du Général de Gaulle !

Quatrième remarque. Jean Mauberna, le dernier gouverneur de la Guinée française, confirme les atermoiements et confusions de la 4è république française, surtout à travers la loi-cadre de 1956. A force d’arrangements et de compromis, il n’était qu’une figure symbolique et protocolaire, puisque Sékou Touré, précise-t-il,  était monté, depuis juillet 1958, de la vice-présidence à la présidence du conseil de gouvernement du territoire.

Cinquième remarque. Des sous-titres ou légendes sont sélectivement appliqués. Il eût été mieux de les créer pour tous les témoins. Par exemple, il fallait identifier le trio Sékou Touré, Fodéba Keita et Ismael Touré lors d’une visite à Mamou. Filmés ici ensemble et amicaux au début des années 1960, ils se sépareront tragiquement en 1969, avec l’exécution de Fodéba Keita.

Gabriel d'Arboussier (1908-1976)
Gabriel d’Arboussier (1908-1976)

Sixième remarque. René Cazau, membre de Parti communiste français et survivant du Camp Boiro, fait erreur sur le début de sa contribution à l’activité des Groupes d’études communistes. Il le place en 1944 et ce, ajoute-t-il, dans le cadre du Rassemblement démocratique africain. Or ce mouvement ne fut créé qu’en 1946 à Bamako. Lire Les Groupes d’Études Communistes en Afrique noire (1943-1951). Il est vrai cependant que les GEC furent  la pépinière de l’aile gauche et intellectuelle du RDA. Et la figure de proue de cette mouvance fut le métis Français-Pullo (Maasina) Gabriel d’Arboussier. Suite au désapparentement parlementaire d’avec le Pcf en 1951, il perdit du terrain face à Houphouët-Boigny, président du mouvement, récupéré par le ministre de l’Intérieur — et futur président — François Mitterand.

Tierno S. Bah

Addendum. La Lettre signée de Félix Houphouët-Boigny et Gabriel d’Arboussier, en date du 18 septembre 1946. Adressée de Paris, la correspondance émane du Comité d’organisation. Elle présente le texte du Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain, qui déclencha les préparatifs du Congrès constitutif du mouvement, tenu à Bamako, du 18 au 21 octobre 1946. Les signataires du Manifeste furent :

  1. Félix Houphouët-Boigny, député de la Côte d’Ivoire
  2. Lamine Gueye, député du Sénégal-Mauritanie
  3. Jean Félix Tchicaya, député du Gabon-Moyen Congo
  4. Sourou Migan Apithy, député du Dahomey-Togo
  5. Fily-Dabo Sissoko, député du Soudan-Niger
  6. Yacine Diallo, député de la Guinée
  7. Gabriel d’Arboussier, ancien député du Gabon-Moyen Congo

Cinéma guinéen et distortions historiques

Histoire du cinéma guinéen depuis 1958Publié en 2017 aux Éditions L’Harmattan par Jeanne Cousin, le livre Histoire du cinéma en Guinée depuis 1958 est résumé  comme suit :

« Sous la 1ère République, “le Guinéen n’avait rien mais il allait au cinéma tous les soirs”. En 1971 presque tous les travailleurs du Sily Cinéma sont partis faire “un stage ” au Camp Boiro, certains y perdirent la vie, d’autres en sortirent traumatisés. Le Sily Cinéma produit encore le chef-d’œuvre « Naitou l’orpheline » de Moussa Kémoko Diakité en 1982, puis languit progressivement.
En 1984 Sékou Touré meurt avec ses idéaux et on enterre avec lui le Sily Cinéma et les salles. Depuis les années 90, les cinéastes Guinéens expatriés en France, tournent régulièrement des films de bonne facture en Guinée.
Ce livre veut rendre hommage à tous les cinéastes talentueux de Guinée, et inscrire les jeunes désireux de “faire du cinéma” dans leur histoire. »

Cette présentation contient des distortions historiques que je dégage dans les points suivants :

  1. Chronologiquement et logiquement, le régime de Sékou Touré correspond à la première république. Cependant le mot république est, en réalité, euphémique et inapproprié. Car durant ces 26 années la dictature, la répression et le Camp de la Mort à Boiro s’abattirent sur la Guinée. Il n’y eut, à proprement parler, pas de république, si on entend par là l’existence et le fonctionnement d’institutions impersonnelles, la gestion honnête du bien public, et la création consensuelle d’un état-nation. Si république il y eut au début, elle se révéla vite un avorton et un cauchemar …
  2. « le Guinéen n’avait rien … » Il faudrait plutôt dire que le Guinéen n’était rien. Ses droits constitutionnels de citoyen furent confisqués. Il fut réduit au rang de militant anonyme, taillable et corvéable à merci, du parti démocratique de Guinée. Et ces “militants” furent contraints de rivaliser en tant que louangeurs du responsable suprême de la révolution…
  3. Correction. Ce n’était pas “tous les soirs” qu’on allait au cinéma en Guinée. Car les projections de films étaient interdites et les salles de cinéma restaient fermées le vendredi, jour de réunions politiques du parti dans les quartiers. Cela ajoutait considérablement à la morosité et à la déprime de vivre en Guinée.
  4. Même placé entre guillemets, le mot « stage » évoque l’idée d’éducation, de formation, d’amélioration. Il est exaggéré et déplacé de concevoir comme un “stage” l’emprisonnement et la torture au Camp Boiro. En réalité, c’était un Goulag tropical, un trou infernal, un lieu d’avilissement et de destruction de l’être humain…
  5. Le sergeant Bakary Woulen (1966) fut le premier long-métrage 35mm guinéen. Réalisé par Mohamed Lamine Akin (réfugié politique du Comité de libération de la Côte d’Ivoire), il bénéficia — derrière et devant la caméra — de la collaboration enthousiaste de néophytes et de la contribution technique de jeunes cinéastes. Moussa Diakité en est l’acteur principal. Les deux vedettes féminines sont Ousmane Diallo (qui devint Mme Akin) et feue Bintou Kourouma. Mais le livre Guinée, les cailloux de la mémoire de Nadine Bari et Thierno Mouctar Bah révèle comment Sékou Touré tua ou contrecarra la vocation des professionnels de Syli-Cinéma. On y lit le passage suivant :
    « Figure aussi parmi les arrivants à la Prison de Kindia le reste de l’équipe de l’Information, à commencer par notre ministre, Monsieur Alpha Diallo, Louis Akin, directeur général de la Régie Syli-Cinéma, Cissé Fodé, directeur général de la Radio, Petit Barry, directeur de la Chaîne internationale de la Voix de la Révolution, les cinéastes Diagne Costa, Baldé Alpha, dit Marlon, et d’autres encore, relevant tous du même Département. Je vois que tous les créateurs cinématographiques sont à présent sous les verrous. Sékou a toujours voulu qu’en ce domaine aussi toute la création soit dirigée par lui. Je me souviens d’une réunion houleuse, peut-être en septembre 1970, dans laquelle il nous avait menacés :
    — Je vous mettrai au pas, hurlait-il, comme j’ai mis au pas les enseignants et les syndicalistes ! »
    (Note. — Le catholique Louis Akin se convertit à l’Islam et fut baptisé Mohamed Lamine. La conversion lui permit d’épouser Ousmane Diallo, une lointaine descendante de Karamoko Alfa mo Labe. — T.S. Bah)
  6. De quels “idéaux” de Sékou Touré s’agit-il ? A mon avis, ils n’existèrent pas. Il y eut bien sûr les discours, les défilés en tenue blanche, les tomes et les slogans. Mais pendant un quart de siècle la réalité contredit l’idéologie officielle et annula les mots. L’improvisation, la haine et la destruction prévalurent. Et la Guinée ne parvient toujours pas à se dégager de cet étau.
  7. Sékou Touré éteignit l’art guinéen, qui le précéda dans la tombe. Les méthodes coercitives et le culte de la personnalité du président tarirent l’inspiration et découragèrent la création, qu’il s’agisse de la musique, du théâtre, du cinéma, de la littérature, de la peinture, de l’artisanat, etc. Tout se figea et déclina.
  8. A propos de Naitou l’orpheline Moussa Diakité me demanda en 1981 de lui rédiger le synopsis du film. J’obligeai. Je quittai la Guinée pour les USA avant la parution du film, que je n’ai pas encore vu.
    J’avais connu Moussa un peu avant, et surtout après sa sortie de Boiro. En 1967, alors que j’étais étudiant en Propeudétique (1ère année) à la Fac des sciences sociales de l’Institut Polytechnique, je rédigai, et le journal Horoya publia, la première revue critique du film Le sergent Bakary Woulen.… Je devins par la suite un membre actif du ciné-club. Après ma formation universitaire je fus nommé professeur-assistant (linguistique et langues africaines) en 1973. En 1981, cumulant l’enseignement avec la fonction de directeur de la bibliothèque universitaire, j’organisai dans la salle des fêtes de l’IPGAN une cérémonie pour honorer la mémoire de Michel Faulcon, professeur Français de maths, qui s’était tant investi dans le fonctionnement du ciné-club. Invités, des membres du Comité central et du gouvernement (Sénainon Béhanzin, Bela Doumbouya, Mouctar Diallo, Ibrahima Bah), plusieurs membres de l’équipe de Syli-Cinéma (Moussa Diakité, Sékou Oumar Barry, Gilbert Minot, Abdoulaye Dabo, etc.) y prirent part.…
    Mes liens avec Syli-Cinéma revêtaient un double cachet — institutionnel et fonctionnel — en raison de mon statut successivement de membre, puis de chef de l’un des quatre groupes de de la Commission nationale de censure cinématographique (1975-1981). La Commission était présidée par Mamadi Keita (Bureau politique national) et Sénainon Béhanzin (Comité central). Elle était chargée de visionner, débattre, admettre ou renvoyer —avec arguments ou justifications par écrit à l’appui — tous les films importés pour  la distribution commerciale. Mon groupe comprenait trois professeurs : feu Zainoul Sanoussi (histoire), Bonata Dieng (sociologie), moi-même (linguistique), et une économiste, feue Kadidiatou ‘Saifon’ Diallo. En 1978 ma sous-commission  s’attira les foudres de Sékou Touré, qui nous sanctionna —par un blâme public avec inscription au dossier — à travers un communiqué radiodiffusé.  Notre “tort” fut d’avoir autorisé le film Midnight Cowboy de John Schlesinger (avec Dustin Hoffman et John Voigt — le père d’Angelina Jolie). Kadidiatou était absente lors de notre séance de visionnage suivie de l’autorisation — après débat — de Midnight Cowboy. N’étant pas signataire de la fiche d’admission du film en Guinée, elle fut épargnée par le communiqué. Bonata étant en mission à Moscou, Zainoul et moi obtinrent une audience du président. Explications faites, il apparut que le responsable suprême de la révolution n’avait pas lui-même vu le film, et qu’il s’en était tenu à la lecture du rapport de ses informateurs pour nous blâmer publiquement. Soufflant le froid après le chaud, il nous demanda de ne pas nous décourager. Il alla jusqu’à nous dire qu’il nous faisait plus confiance qu’aux délateurs qui nous avaient indexés.…
  9. L’énergie et la persistance des cinéastes guinéens exilés en France sont admirables. Mais je trouve pas mal à redire de films comme Dakan, Il va pleuvoir sur Conakry. Les sujets de ces long-métrages (homosexualité, sécheresse à Conakry) sont soit inadéquats, soit artificiels pour la société guinéenne. Et les scénarios frappent par leur légèreté, tandis que la caméra reste statique, le dialogue plat, et que la performance des acteurs tient plus du théâtre que du 7e art…
  10. On n’enterra pas une société Sily-Cinéma active et vibrante dans la production et la distribution de films. Non, Sily-Cinéma, Syliphone, Syliphoto, etc., et toutes les autres entreprises économiques du pays étaient moribondes ou comateuses depuis longtemps. On constata donc plutôt la mort de l’embryonnaire secteur cinématographique, affaibli et anémié par la disparition ou la marginalisation de ses créateurs.

En définitive, le cinéma est un art très technique et une industrie exigeante en capitaux : financement, production, réalisation, distribution, consommation. Autant de critères qui font cruellement défaut en Guinée. Depuis sa naisssance le cinéma guinéen a toujours manqué d’argent et d’infrastructure. Comble de malheur, la poignée de ses premiers praticiens et évangélistes furent tous sacrifiés à l’autel de la “révolution”.

Voici un extrait de African cinema : politics & culture, (Bloomington ; Indiana University Press, 1992, 2001), le livre de Manthia Diawara qui traite en partie (pages 70-73) de l’historique de Syli-Cinéma.
Tierno S. Bah

The Guinean cinema began with the country’s revolution against France in 1958 34. According to Vieyra, the political courage of the Guinean leader, Sékou Touré, to break with France and set an example for other Francophone leaders who wanted to assume their own destiny, led the country to have in the early days of its independence, such national industries as a production center (Vieyra, p. 104). Unlike the other Francophone countries, which depended on the C.A.I. to make their newsreels, Guinea built, with the help of such Eastern Bloc countries as the Soviet Union, Yugoslavia, and Poland, facilities in 16mm black-and-white production. With these facilities in place, Guinea was able to produce one newsreel every week in the early 1960s (Vieyra, p. 105), while the other countries were going at the rate of one newsreel a month because of the time it took in Paris to develop and edit the film and add the soundtrack and/or commentary 35.
Between 1960 and 1966, the Guinean production center also produced several short films documenting the revolution. Because the country did not yet have its own directors, such short films as La révolution en marche (16mm), Au registre de l’histoire (16mm), and Croisière de l’amitié (16mm), were made by foreigners.
By 1966, important changes had taken place in the structure of Guinean cinema. The country now had more than six directors who took their training in the Soviet Union and the United States. The distribution and part of the exhibition were nationalized, and Sily-Cinéma was created with Mamadou Bobo ‘Bob’ Sow as head of the distribution and Louis Mohamed Lamine Akin as head of production. It was also in 1966 that West Germany offered to build 35mm facilities. The future of Sily-Cinéma was guaranteed.
A look at films made by the Guineans between 1966 and 1970 will show that the majority of them were documentaries, educational films, and propaganda, as opposed to other countries where there were no structures of production and the filmmakers made mostly fiction films. Because the Guinean cinema was incorporated at its birth in the development of the country, film was assigned the function of disseminating the dominant hegemony of the government. Clearly, the Guinean filmmakers had little use for “fictional escapist” films. The documentary and education forms, to the contrary, were perfected by such Guinean directors as Costa Diagne (Peau noire, 1967, 16mm; Huit et vingt, 1967, 16mm; Hier, aujourd’hui, demain, 1968, 16mm), Mohamed Lamine Akin (Le sergeant Bakary Woulen, 1966, 35mm; Mary Nanken, 1966, 16mm; Dans la vie des peuples, il a des instants, 1966, 16mm), Barry Sékou Omar (Et vint la liberté, 1966, 16mm), Gilbert Minot, Sékou Camara, and Moussa Kémoko Diakitié, Diagne’s film, Hier, aujourd’hui, demain, is narrated with masterful uses of ellipsis and allusion to the past, present, and future of Guinea. This led Guy Hennebelle to describe Diagne as “potentially one of the great African filmmakers of the future” (Hennebelle, p. 240. The film won the Joris Ivens prize in 1968 at the Leipzig featival.
In the early seventies, Diagne and Akin disappeared from the filmmaking scene 36. (Note. They did not simply volatilize on their own. On the contrary, they —and several of their colleagues — were arbitrarily accused and detained at Camp Boiro. — T.S. Bah). However, the documentary and educational tradition continued with newcomers like Minot and Diakité. Minot made Le festival panafricain d’Alger (1968, 16mm) and several other shorts on presidential visits, political leaders (Tolbert, General Gowon and Amilcar Cabral), environment, and sex education. Diakité made documenraries on agriculture (Rizi-culture dans le Bagatay, 1969), the funeral ceremonies of Kwame Nkrumah (1972), and education (L’université à la campagne, 1975). As Boughedir stated, Sily-Cinéma also produced several collective films in the seventies. There were theatrical plays on film (Et la nuit s’illumine, 1971; El Hadj million, 1972) that dealt with revolutionary subjects (Boughedir, p. 104). Finally, it is interesting to notice thar Sily-Cinéma produced some didactic fictional films in the early seventies. Moussa Camara, who made Ame perdue in 1968, codirected Un amour radical (1972) and Un grand-père dans le vent (1973) with Alpha Adama.
The second half of the seventies was also dominated by collective films. Individual directions included Une autre vie (1976) by Moussa Camara and documentaries on sports, Hafia, Triple Champion and Le sport en Guinée (1978), by Diakité.
Because of their didactic and nationalistic orientation, the productions of Sily-Cinéma of the sixties and the seventies were limited to Guinean theaters and to television. The latter  was created in 1977. However, in the early eighties, Sily-Cinema made international news through a coproduction with Morocco, Amok (1982), and a musical, Naitou (1982), directed by Diakité. Amok is a film on apartheid in South Africa and on the 1973 Soweto massacre. It is directed by Souhel ben Barka (Morocco), and it stars Mariam Makeba, the famous singer from South Africa. Guinean technicians, using equipment from Sily-Cinéma, worked on the film. Dansoko Camara, who assisted Ben Barka on Amok, directed Ouloukoro (1983). Diakité’s Naitou is a musical about a young girl, Naitou, whose mother is assassinated by a jealous stepmother. The stepmother abuses Naitou and prevents her from taking part in the traditional initiation for all young girls. The stepmother is finally punished by an old lady who symbolizes justice. The film’s originality lies in the fact that it is narrared through dance and music by the Ballet National de Guinée. Critics praised it for breaking language barries in Africa (Boughedir, p. 74). Naitou won the UNESCO prize at the Ouagadougou festival in 1983.
Earlier in this survey, I said that Sily-Cinéma was part of the Guinean revolution and, as such, it was conceived as a national industry. As a state organism, Sily-Cinéma was supposed to be free from outside influence, as far as the means of production and the forces of production were concerned. I pointed out that in order to achieve this self-determination, Sily-Cinéma acquired facilities in 16mm, nationalized distribution and part of exhibition, and signed an agreement with West Germany to install 35mm facilities. It must now be pointed out that Sily-Cinéma failed in some respect. Despite the presence of the 16mm facilities, according to Gilbert Minot, the rushes of Guinean production had to be sent out abroad for laboratory work. Minot also pointed out that maintenance was lacking for the equipment 37. It is also unfortunate that West Germany had not yet finished the installation of the 35mm equipment begun in 1966. Clearly, while this equipment was in storage rooms unused and growing rusty, Sily-Cinéma depended upon outside help for the 35mm production, too. The misuse of equipment is therefore a liability that may turn out too costly for Guinean cinema.