Ambition, querelles et histoire politiques

Yacine Diallo (1897-1954)
Yacine Diallo (1897-1954)

Le site Libreopinionguinee publie une interview de Bah Oury maladroitement intitulée “Cellou Dalein c’était opposé à ce que je soit le candidat de l’UFDG pour briguer la Primature (sic!)”

Les tiraillements entre Messieurs Bah et Diallo concrétisent l’implosion de la politique en Guinée. En témoignent la personnalisation outrancière de la fonction dirigeante, l’égocentrisme pathologique et le culte de la personnalité du chef du parti ou de l’Etat.
Après lecture de l’article, je tiens à rappeler les points suivants.

  1.  Cellou Dalein Diallo et Bah Oury sont des sanaku, ou cousins à plaisanterie dans la tradition du Fuuta-Jalon. Mieux, leurs noms relèvent du stock  authentique des Fulbe et précèdent de milliers d’années l’influences arabo-islamique sur l’onomastique (système des noms propres) de la société. Cellou (Sellu) vient de sellude (être en bonne santé),  Oury (Wuuri) dérive de wuurude (être vivant). L’usage élévé de ces noms est un acte votif. Le jour du baptême les parents formulent un voeu et un souhait et fondent l’espoir pour le nouveau-né à travers le nom positif choisi et imposé, tels que les deux exemples ci-dessus.
    Cela dit, Messieurs Bah et Diallo sont tous deux responsables du déchirement public au sommet de l’UFDG.  Ils détiennent le rôle principal dans cet inélégant et déplorable roman-photo. Il est vrai que les divergences (personnelles et idéologiques) sont inévitables dans toute association politique. Mais Messieurs Diallo et Bah auraient dû débattre à huis clos et trouver un consensus à leurs différends et conflits. Hélas, au lieu d’une approche intelligente et constructive dans la gestion de leur parti, ils ont préféré s’offrir en spectacle et barouder en duels verbaux. Conséquence, des tiraillements physiques eurent lieu au siège du parti en  février 2016. Et le journaliste Mohamed Diallo fut abattu à bout portant. L’appareil judiciaire guinéen étant pourri, il est probable que le meurtrier ne sera jamais identifié et jugé.
  2. Les propos de Bah Oury suggèrent qu’il ne tient pas compte du fait que le passé et  les défis actuels du pays dépassent nettement la querelle de personnes et le conflit d’ambitions qui l’opposent aujourd’hui à  Cellou Dalein.
  3. Il semble ignorer aussi que la Guinée souffre  toujours de la malédiction que la politique de Sékou Touré a appelée sur le pays. En conséquence, Bah Oury rêve et se berce d’illusions hypothétiques. Car en tant que Pullo, il n’avait absolument aucune chance d’accéder à la Primature en 2010. Pour preuve, il n’a qu’à se rappeler la brève et catastrophique expérience de Cellou à la tête du gouvernement en 2004-2006 sous la dictature de Lansana Conté.
  4. Ethnocentrisme oblige, le Président de la Transition, Général Sékouba Konaté, avait jetté son dévolu sur le candidat du RPG, Alpha Condé. Il était résolu à le faire élire, coûte que coûte, vaille que vaille. Dès lors la désignation d’un vice-président de l’UFDG à la Primature aurait contrecarré les plans de Konaté. Là également, que Bah Oury se souvienne que même la syndicaliste Rabiatou Sira Diallo fut rejettée pour diriger le gouvernement. Pour Konaté, le seul nom de famille et l’appartenance ethnique de la dame étaient inacceptables.
  5. D’où la désignation de Jean-Marie Doré: un ancien agent secret de Sékou Touré, prêt à manger à tous les râteliers. Rusé et cynique, il joua le jeu en faveur d’Alpha Condé. Et son gouvernement accompagna toutes les violations du code électoral et tous les coups bas du second tour de l’élection présidentielle.
  6. Bah Oury n’aurait peut-être pas toléré qu’on accuse son ethnie, les Fulɓe, d’empoisonner des boissons en vente publique.
  7. Cela ne l’a pas empêché d’accepter, au nom de l’UFDG, le portefeuille bidon de ministre de la “réconciliation nationale” (sans justice !) au sein du gouvernement d’Ahmed Tidiane Souaré. Acculé, ce dernier capitula rapidement face au criminel capitaine Moussa Dadis Camara. Cela ne lui évita pas les harcèlements, l’emprisonnement, et un simulacre d’exécution sommaire nocturne  au sinistre PM3 de la gendarmerie à Conakry.
  8. Que Bah Oury prenne donc ses démêlés avec humilité et un brin de sagesse. Qu’il n’oublie pas comment, à la fin des années 1990, au sein de l’Union des Forces Démocratiques (UFD), il torpilla feu Alfâ Ibrahîm Sow, notre maître à tous et l’intellectuel du Pular/Fufulde. Lire :

Unité politique : tirer les leçons de l’histoire

Après la mort —subite et suspecte— de Yacine Diallo en 1954, le Fuuta-Jalon se mit en quête d’un successeur pour porter le flambeau du pionnier et doyen de la politique partisane en Guinée. Dans les Cailloux de la mémoire Nadine Bari publie le témoignage valide des tractations, rapporté par feu Thierno Mouctar Bah. Le choix des Almami et des chefs de canton se porta sur Diawadou Barry, au détriment de Ibrahima Barry dit Barry III. Il s’en suivit une rivalité ardue entre les deux hommes, qui étaient pourtant des cousins lignagers. Dans le système de parenté quadrangulaire des Fulɓe le patronyme Bari est réservé aux Dayeeɓe. Les trois autres noms sont Ba (Ururuɓe), Soo (Feroɓɓe) et Jallo (Jalluɓe). Diawadou est du sous-clan des Seediyaaɓe, Barry III appartient à celui des Seeriyaaɓe. Mais la quête du pouvoir n’a souvent cure des liens familiaux, personnels, etc.
A la tête de leurs partis respectifs : le Bloc Africain de Guinée (Diawadou) et le Mouvement Socialiste Africain (Barry III), les deux hommes se combattirent vigoureusement donc. Cela jusqu’en 1957. Date à laquelle ils se réconcilièrent et s’unirent au sein du Parti du Regroupement Africain (PRA). Leur commun rival était le PDG-RDA, dirigé par Sékou Touré et Saifoulaye Diallo
Cellou Dalein et Bah Oury devraient étudier, réfléchir et tirer les leçons de cet épisode crucial de l’histoire politique au Fuuta-Jalon et en Guinée. Pour les appuyer des sources authentiques et des documents idoines sont accessibles sur mes sites webFuuta et webGuinée.

Tierno S. Bah

Répression violente de manifestations à Conakry

Manifestants de l'opposition dans la rue, Conakry, 13 avril 2015
Manifestants de l’opposition dans la rue, Conakry, 13 avril 2015

Une répression  violente de manifestations de l’opposition par les forces de l’ordre se déroule à Conakry depuis lundi 13 avril 2015.

Selon l’opposition le bilan des heurts est lourd :

  • trois morts
  • 50 blessés
  • 100 interpellations.

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L’insécurité et le changement du calendrier électoral ont mis le feu aux poudres dans ce pays fragilisé par l’épidémie d’Ebola. Explication.

Pourquoi des manifestations se tiennent-elles en Guinée ?

La Guinée retrouve un semblant de calme après deux jours d’affrontements violents entre l’opposition et les forces de l’ordre. Protestant contre l’insécurité dans le pays et le changement du calendrier électoral, lundi 13 avril, les manifestants ont essuyé des tirs à balles réelles de la part des forces de l’ordre, qui ont tué au moins une personne et blessé des dizaines d’autres.

Mardi 14 avril, le chef de file de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, ex-premier ministre et candidat malheureux au second tour de la présidentielle de 2010 face au chef de l’État Alpha Condé, a suspendu les manifestations jusqu’à lundi 20 avril.
Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ?

Le point de départ est l’agression par des inconnus, le samedi 4 avril, d’Aboubacar Sylla, porte-parole de l’opposition guinéenne. Une agression jugée « farfelue et fausse » par le président du groupe parlementaire de la majorité présidentielle, Amadou Damaro Camara. Ses propos ont provoqué une vive polémique entre les partisans de l’opposition et de la majorité.

À la suite de cette agression et des propos d’Amadou Damaro Camara, l’opposition a appelé lundi 13 avril à manifester dans toutes les communes de la capitale contre l’insécurité. Cette première manifestation devait être suivie, jeudi 16 avril, d’une autre contre le changement du calendrier électoral.

Quelle est la querelle du calendrier électoral ?

Alors que les élections locales devaient se tenir cette année avant la présidentielle fixée au 11 octobre 2015, la Commission électorale nationale indépendante (Céni) a décidé de les reporter à mars 2016, soit après la présidentielle.
Le président de la Céni, Bakary Fofana, a affirmé ne pas être en mesure d’organiser les élections locales cette année, arguant d’une part que l’administration n’a pas encore fixé le nombre de conseillers municipaux, et d’autre part qu’aucun opérateur technique n’a été désigné pour les municipales.

Pour l’opposition, la tenue des élections locales avant la présidentielle n’est pas négociable car en l’absence de scrutin local depuis 2005, les exécutifs communaux sont désignés par le pouvoir central. Or, juge-t-elle, ces agents sont à la solde du pouvoir. Une situation qui favorisera, selon elle, les fraudes en faveur du président sortant lors de la présidentielle.

Pourquoi la répression brutale de ces manifestations ?

Élu démocratiquement en 2010, Alpha Condé n’a pas su lutter efficacement contre la pauvreté alors que la Guinée est riche de ses ressources hydrographiques et minières (bauxite, or, diamant, fer, manganèse, zinc, cobalt, nickel, uranium). Des ressources mal exploitées et dont le bénéfice ne profite pas à une population de 11,7 millions d’habitants, comme en témoigne son classement en matière d’indice de développement humain du programme des Nations unies pour le développement (Pnud) : 179 sur 187 pays.

L’épidémie d’Ebola a encore plus fragilisé l’économie et la société guinéenne. Selon la Banque mondiale, en raison de l’épidémie, le taux de croissance est passé de + 4,5 % à + 0,5 %, et la Guinée serait en récession en 2015 (– 0,2 %). Le ressentiment de la population est important.

A cela s’ajoute le fait que depuis le succès de la révolution burkinabé, en octobre 2014, tous les présidents africains craignent d’être emportés par la contestation populaire. D’autant qu’en Guinée, l’opposition a toujours été très hostile au président actuel, organisant régulièrement des manifestations dans la rue.

« Les torts sont partagés, analyse le Guinéen Lanciné Camara, président de l’Union des journalistes africains. Depuis son élection, Alpha Condé aurait pu organiser ces élections locales. Mais d’autre part, les principaux leaders de l’opposition sont des caciques de l’ancien pouvoir qui ont détourné de l’argent à leur profit et qui veulent par tous les moyens occuper leurs anciennes places, jusqu’à manipuler les populations. »

La brutalité des forces de l’ordre, une habitude dans ce pays, prouve l’inquiétude du pouvoir central.

Laurent Larcher
La Croix / AFP

Diaporama par Tierno S. Bah

Querelles colonelles et destins nationaux

Le proverbe africain dit : « Quand les éléphants se battent, les herbes sont piétinées. » Mais en Guinée et au Burkina Faso, les querelles colonelles se retournent contre les protaganistes et les adversaires.
Une autre maxime proclame : « Quant l’Histoire se répète, la première fois, c’est une tragédie, la seconde une comédie .» (Karl Marx). Avec trente ans d’écart, cette fameuse observation s’applique aux officiers supérieurs putschistes Guinéens (1984) et Burkinabe (2014), Est-ce une répétition ? Pour tenter d’esquisser ma réponse, je garde à l’esprit les deux adages suivants (a) Comparaison n’est pas raison (b) Ressemblance n’est pas correspondance.

Cela dit, voici quelques points de similitude entre les deux pays.

  1. En Guinée le Comité Militaire de Redressement National (CMRN) fut dirigé par les Colonels Lansana Conté et Diarra Traoré, d’avril à décembre 1984, date à laquelle le second fut démis de ses fonctions de Premier ministre. La décision découlait du conflit ouvert entre les deux officiers à la tête de la première junte du pays.
  2. Au Burkina Faso l’ère post-Compaoré fut récupérée par le lieutenant-colonel Isaac Zida, chef adjoint du Régiment de sécurité présidentielle de l’ex-président Blaise Compaoré. Colonel Denise Auguste Barry et Colonel Boubacar Ba sont ses plus proches collaborateurs.
  3. Les colonels guinéens mirent à l’écart leurs supérieurs hiérarchiques, les généraux Toya Condé et Soma Kourouma
  4. Les colonels burkinabé exclurent eux aussi leurs chefs, les généraux Gilbert Diendéré et Honoré Nabéré Traoré
  5. L’armée prit le pouvoir à Conakry sans tirer un seul coup le 3 avril 1984, une semaine après la mort de Sékou Touré (26 mars 1984)
  6. La chute de Blaise résultat d’une insurrection populaire que les forces de l’ordre accueillirent, certes. Mais le changement de régime provoqua fit une vingtaine de morts et des dizaines de blessés, notamment à Ouagadougou.
  7. En Guinée les colonels Lansan Conté et Diarra Traoré figuraient sur la liste des exécutants zélés des sales besognes du dictateur Sékou Touré.
  8. Pareil au Burkina, où tous les principaux dirigeants de la transition assumaient des fonctions clés dans le régime haï de Blaise Comparé, notamment à la Primature et, dans une moindre mesure, au sein gouvernement.
  9. A cause de la rivalité entre les deux colonels, le CMRN eut une existence brève et chaotique. Il disparut en juillet 1985 après la tentative de coup d’Etat de Diara Traoré, qui fut violemment réprimée et qui aboutit à l’exécution de tous les membres mâles et alliés de la famille de Sékou Touré (Ismael Touré, Siaka Touré, Abdoulaye Touré, Lansana Diané, Moussa Diakité, Sékou Chérif, Mamadi Keita, etc.). Au total une vingtaine de personnes (la plupart des anciens ministres) furent fusillées après un simulacre de procès secret.
  10. Le régime transitoire burkinabe traverse une zone de turbulence après trois mois d’exercice.

Je m’en tiens à ces dix éléments de comparaison. Pour le reste, la Guinée et le Burkina Faso diffèrent substantiellement.
Promu général à l’occasion du coup manqué, Lansana Conté viola tous les engagements publiquement proclamés par le CMRN. Il réinstalla les méthodes dictatoriales de son prédécesseur et devint un autre dictateur.

Le Burkina saura-t-il lire le livre de l’Histoire ? Pourra-t-il éviter les écueils qui ont fait chaviré la Guinée ? Ces questions restent posées. En effet, il me paraît évident aujourd’hui, qu’à l’image de Conté, Zida n’est pas à la hauteur de la mission qu’il a briguée et de la fonction qu’il exerce.

Son bras-de-fer avec le corps qu’il dirigeait il y a quelques mois indique clairement son manque de flair administratif et politique, ainsi que a maladresse tactique. Cela arrive aux hommes d’Etat improvisés qui cherchent à personnaliser le pouvoir. Pourquoi a-t-il fait la sourde oreille aux revendications de ses anciens collègues ? Pourquoi s’obstiner à dissoudre le RSP, son corps d’origine ? Pourquoi faire des déclarations sensationnelles voire fanfaronnes au sujet d’une extradition improbable de Blaise Comparé ? Si le Burkina Faso veut instaurer une ère de justice, pourquoi Général Diendéré est-il libre de ses mouvements et ne fait-il pas l’objet d’une instruction judiciaire ? Lui, l’éminence grise de Compaoré, qui voulait en faire son successeur ?
Le Premier ministre devrait se plonger corps, âme et esprit dans le redressement de l’administration et l’économie du pays. Il doit laisser à un président élu la décision de maintenir ou de disperser le RSP.

M. Zida a fait montre d’incompétence dans sa dispute avec le RSP. Il s’en sort avec une stature amenuisée et un prestige amoindri. On espère qu’il en tirera une leçon positive de la mésaventure. Car en politique et en matière d’Etat, les erreurs récidivées deviennent des fautes qui, souvent, ne pardonnent pas.

Il appartient plus que jamais au Président Kafando, et surtout au CNT, de jouer aux garde-fous et de sauvegarder le fragile équilibre du pays.

Tierno S. Bah

« … D’abord le Général Gilbert Diendéré, patron inamovible du Régiment (1987-214) disparait au plus fort de la tourmente, puis réapparait en civil, réside toujours à la caserne Naba Koom (PC du RSP) sans être démis ni inquiété. Pourtant, c’est lui qui a supervisé la fuite de Blaise, en dirigeant une opération de sécurisation de l’aéroport de Fada Ngourma autour duquel le Régiment et les Forces spéciales française ont brisé deux assauts de soldats burkinabés afin de permettre le décollage de l’avion Transall vers la Côte d’Ivoire. C’est un épisode violent et secret de la fuite de l’ex-Président du Faso.
Pourquoi un tel homme vadrouille dans Ouaga, convoque puis tance le Premier ministre Isaac Zida et, enfin, participe aux conciliabules chez le Mogho Naba, chef traditionnel des Mossis ?
Ensuite, c’est le Colonel Célestin Coulibaly, aide de camp du Président Compaoré, qui revient tranquillement de Yamoussoukro puis réintègre le Régiment. Est-il revenu de Côte d’Ivoire avec des consignes et, surtout, des objectifs fixés par Blaise ?
En tout cas, l’ébullition a commencé, dès son retour. Le Régiment très spécial a multiplié les initiatives anti-Transition les plus osées. Aujourd’hui, ce corps d’élite a gagné le premier round, puisque les affectations décidées légalement par le Premier ministre et également ministre de la Défense, ont été gelées.
Mieux, le RSP s’est réorganisé en toute autonomie.
Le Général Diendéré est encore là, officiellement il n’est rien, mais effectivement il est tout, commande tout le monde et gouverne militairement le Palais de Kosyam. D’autant plus vrai que c’est lui (Diendéré) qui a placé, vendredi dernier, le Colonel-major Bouréma Kéré, à la tête du fameux Régiment.
Dans le même mouvement, le Lieutenant-colonel Théophile Nkiéma — nommé Chef d’Etat-major particulier du Président de la république en décembre 2104 — a cédé sa place, sur injonction de Diendéré, au Colonel Célestin Coulibaly (dernier aide de camp de Blaise Compaoré) qui devient ainsi chef d’Etat-major particulier du Président de la transition.
Pas besoin de loupe, pour voir que la transition est entravée. Le Président Michel Kafando est le locataire d’un Palais sous le contrôle exclusif du RSP. Même les jardiniers et les chauffeurs obéissent au Général Diendéré. Quant au Premier ministre – le soldat Zida qu’il faut vite sauver –  il est si affaibli (provisoirement) qu’il quémande la médiation du Mogho Naba, pour sauver ses fonctions et…sa peau.
Bigre ! La Restauration accélère la cadence ; tandis que la transition marque le pas. Blaise Compaoré n’a pas encore dit son dernier mot. Au train où vont les choses, le futur Président sortira des urnes et du képi du Généralissime Gilbert Diendéré, patron du RSP et du Burkina. Sauf si la rue sauve (décidément, il faut beaucoup sauver) dans un ultime bain de sang, cette démocratie pourtant bourgeonnante.

Babacar Justin Ndiaye

Point de vue caduc et falsificateur (2e partie)

Après lecture de “Mon point de vue. Il faut sauver la Guinée du multipartisme désintégrateur” par Sidiki Kobélé Keita, je trouve le document caduc et falsificateur.

Le texte est accessible dans la rubrique Documents.

Poursuivant sa diatribe contre le Comité militaire de Redressement National (CMRN – 1984-1991), Kobéé écrit :

ils ont tenté aussi de salir l’image rayonnante de la Guinée sur le plan international sous prétexte de salir la mémoire d’Ahmed Sékou Touré, alors qu’il s’agissait de faire plaisir « à ceux qui les ont aidés à prendre le pouvoir » (interview d’un membre du CMRN); une pratique que nous revivons depuis le 21 décembre 2010.

“salir l’image rayonnante de la Guinée”

Sidiki Kobélé Keita emploie le verbe “salir” deux fois dans le même paragraphe. Il l’applique d’abord à la Guinée, dont “certains membres du CMRN” auraient “tenté de salir l’image rayonnante.”
Notons, une fois de plus, le recours à l’anonymat. Kobélé ne se rend pas compte ce que ce style dévalue son écrit. Il eût été plus courageux et plus fiable de nommer ces membres-là. Il a préféré s’abriter derrière un cliché cher aux orphelins du PDG et de Sékou Touré, qui ne ratent aucune occasion pour se lamenter de la perte de prestige de la Guinée. Ils racontent à tous vents que celle-ci jouissait d’une “image rayonnante” à l’époque. Mais ils sont obligés de préciser “sur le plan international.” Car, en dépit de leur adolâtrie de Sékou Touré, ils savent qu’au plan intérieur, le régime était réduit à l’échec, à l’oppression et à la répression.
Toutefois, Kobélé perd de vue qu’un régime ne peut pas rayonner à l’extérieur s’il est terne et lugubre à l’intérieur. Qu’elle soit économique, politique, culturelle ou militaire, la diplomatie réflète la politique domestique du pouvoir en place.
Et bien avant la mort de Sékou Touré, la flamme du prestige extérieur du pays s’était éteinte. Allumée au lendemain du référendum du 28 septembre 1958 et du Non à la communauté franco-africaine proposée par le général Charles de Gaulle, l’aura de la Guinée avait rapidement sombré. Dès 1961, les cadres  d’Europe et des Caraibes venus au secours de l’Etat, avaient plié bagages suite à l’emprisonnement de leurs collègues dans le “complot des enseignants”.
Sékou Touré réagit avec exaggération et  violence contre les revendications salariales et du syndicat des enseignants. Cette organisation était dirigée par un membre du leadership du Bloc Africain de Guinée (BAG) dirigé par Koumandian Keita. Le BAG était le principal rival du PDG dans la lutte pour le pouvoir à la fin des années 1950.
A tort, Kobélé affirme que Koumandian en était le leader. Non, c’est Diawadou Barry qui assumait la direction de ce parti, dont les principaux dirigeants périrent au Camp Boiro, par exemple, Karim Bangoura, Baba Camara, etc.

“salir la mémoire d’Ahmed Sékou Touré”

Cette expression est jumelle de la précédente. Toutes deux sont aussi usagées que vides. Celle-ci suscite les questions suivantes :

  • Peut-on salir ce qui est déjà malpropre et malodorant, souillé et impur, purulent et putréfiant, coulant de larmes de veuves et d’orphelins, dégoulinant du sang d’innocents ?
  • Peut-on seulement tuer un cadavre ? Ou alors le resusciter ?

Dans les deux cas, la réponse est négative.

Sekou Toure Ce qu'il fut ce-qu'il faut defaireSékou Touré s’était chargé, lui-même, de ruiner son bilan. Tout un peuple lui avait confiance. Et qu’a-t-il fait de ce précieux capital ? Il fit tout pour se ranger, selon le mot adéquat de Alpha Abdoulaye “Portos” Diallo, dans la “galerie des maudits” de l’Histoire.

Et ne croyons pas que les rescapés du Camp Boiro soient les seuls à tirer cette conclusion. Pour saisir l’ampleur de la débâcle nommée Sékou Touré, il faut lire :

Kobélé poursuit :

“… sur le plan interne, le CMRN et ses alliés civils se sont attelés à détruire ou à bazarder tous les acquis économiques de la Première République à leur profit pour retarder le développement de la Guinée en imposant une privatisation mafieuse.”

“L’enfer, c’est l’autre” a dit le philosophe français Jean-Paul Sartre. Effectivement, le CMRN dilapida les avoirs de l’Etat. Lansana Conté avait déclaré en avril 1984 :
— Nous sommes venus au pouvoir pauvres. Si vous nous voyez avec des voitures, des villas et de l’argent, sachez que nous les aurons volés.
Reniant cette confession initiale, il décida de s’accaparer des biens de l’Etat pour lui-même et sa famille. Il aggrava la corruption instaurée par Sékou Touré ; il renforça la criminalité d’Etat et légitima l’impunité. Devant la caméra de la télévision, il conseilla aux préfets de “prendre un peu”, mais de “ne pas trop prendre”, c’est-à-dire : volez modérément, ne volez pas exaggérément !

Mais le CMRN ne faisait qu’imiter Sékou Touré. Car c’est le premier président guinéen qui détruisit l’infrastructure matérielle laissée par la France coloniale.

Pire, Sékou Touré ruina la ressource la plus précieuse et la plus indispensable : les forces humaines. Il fit périr les cadres les plus brillants au Camp Boiro. Et il détruisit l’école guinéenne. Qui ne s’est pas encore relevée de la pagaille instaurée par le “Reponsable suprême de la révolution”.

Sentant sa fin venir, Sékou Touré avait remplacé le slogan “Prêt pour la révolution” par un autre, aussi vide, “Prêt pour la production.” C’était en 1982, et trop tard pour lui et son régime. Sa dictature avait mis la Guinée à genoux et poussé des millions à l’exil. Elle avait enraciné l’ignorance, la paresse, la médiocrité, la démagogie, la flagornerie, le mensonge, et la pauvreté.

Kobélé se veut plus royaliste que le roi. Mais Sékou Touré, lui, était parfaitement conscient de son échec.

André Lewin rapporte l’information suivante :

Dès les années 60, il [Dr. Najib Roger Accar] avait décelé un risque d’anévrisme chaque fois que Sékou parlait fort ou se mettait en colère, et avait à plusieurs reprises conseillé une opération préventive, mais en vain. Peu d’années avant son décès, Sékou Touré — qui détestait consulter des médecins  et ne l’avait pratiquement jamais fait lui-même à l’étranger, contrairement à la plupart des responsables guinéens et de membres de sa famille, comme Madame Andrée — avait fait venir le docteur Mario d’Amato de l’hôpital régional de Fria — largement financé, équipé et géré en liaison avec le groupe aluminier animé par Pechiney.
Celui-ci avait tout de suite diagnostiqué, plutôt que des problèmes cardiaques (ou en plus de ceux-ci), de très sérieux signes de tumeur ou de cancer de l’appareil digestif.
Alerté sur la gravité réelle de son état, Sékou Touré avait demandé à son interlocuteur, qu’il revit à plusieurs reprises, quelles étaient ses chances de survie — en cas d’opération ou s’il n’y en avait pas — et en particulier “si j’ai des chances de vivre assez longtemps pour réparer le mal que j’ai pu faire à mon peuple

Comme en écho, Ibrahima Baba Kaké souligne dans Sékou Touré, le héros et le tyran :

“…à deux ans de sa mort, il ne pouvait plus tromper personne sur son destin à jamais manqué.”

 A suivre

Tierno S. Bah