Yacine Diallo (1897-1954). Premier de Guinée

Cet article termine la série consacrée au profil biographique et politique de Yacine Diallo. Délibéré, le titre n’est pas seulement figuré et littéraire. Il est plutôt  approprié, littéral et adéquat. Yacine occupa en effet le premier rang public ; il domina de fait la vie politique en Guinée française durant la première décennie de l’après-guerre mondiale 1939-45. Et il s’y maintint du début à la fin — inopinée et précipitée — de sa vie. Pour s’en convaincre, considérons les résultats statistiques de ses campagnes électorales successives.

Chiffres, tableaux et graphiques électoraux

Yacine Diallo entra en lice pour la députation à l’Assemblée Nationale française dans quatre scrutins :

  • L’élection de la Première Assemblée Nationale Constituante : 21 octobre 1945
  • L’élection de la Deuxième Assemblée Nationale Constituante : 2 juin 1946
  • L’élection de la Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
  • L’élection de la Deuxième Assemblée Nationale : 17 juin 1951

Je me concentre ici sur le Deuxième Collège, qui  était attribué aux Noirs en tant qu’indigène et non-citoyens. Le Premier Collège, lui, était réservé aux Blancs et aux Noirs dotés de la citoyenneté française. Celle-ci offrait un statut d’autant plus privilégié qu’il était difficile voire impossible de l’obtenir.

Joseph-Roger de Benoist souligne que : « Bien que des facilités aient été accordées aux “indigènes” pour devenir citoyens français, en 1937, environ 2 500 seulement en avaient bénéficié, qui venaient s’ajouter aux 70 000 citoyens des quatre communes de plein exercice du Sénégal  : Gorée, Saint-Louis, Dakar, Rufisque. »
Cette ségrégation explique l’élection de Lamine Guèye — natif de Saint-Louis — au Premier Collège en 1946. Par contre, né hors de ces communes et n’étant pas citoyen français à l’époque, Léopold Sédar Senghor devint député du Deuxième Collège. Il en fut de même pour Yacine. N’étant pas éligible au Premier collège, il dut présenter sa candidature au Deuxième Collège.
Au sujet des quatre communes, lire l’article de François Manchuelle “Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française. (1853-1931)” sur Semantic Africa.

Campagnes, concurrents et scores électoraux de Yacine

Les tableaux et graphiques ci-dessous sont basés sur les données fournies par J.R. de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960), aux pages 519-529

Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945
Deuxième Collège – Premier Tour
Inscrits16 233
Votants12 829 (79 %)
Suffrages exprimés12 740
CandidatProfessionParti
Yacine DialloinstituteurSection Française Internationale Ouvrière (SFIO)
Mamba SanoinstituteurIndépendants d’Outre-mer
Lamine KabainstituteurParti républicain révolutionnaire
Diafodé Caba
Fodé Mamoudou Tourélicencié en droit
Amara Soumahcomptable
Mamadou Sowlieutenant en retraite
Hervé SyllaConseil Admin. Guinée
Momo Tourémédecin
N’Fa Mamadou Tourérédacteur “A.O.F.“ Dakar
Momo Sakhosecrétaire, greffes & parquets
Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945
Deuxième Collège – Deuxième tour
Inscrits16 233
Votants12 646 (77,9 %)
Suffrages exprimés12 550
CandidatVoix obtenuesRésultat
Yacine Diallo12 550élu
Mamba Sano5 774
Lamine Kaba5 065
Première Assemblée Nationale Constituante - 21 octobre 1945. Deuxième Collège - Deuxième tour. (Tableau et graphique : T.S. Bah)
Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945. Deuxième Collège – Deuxième tour. (Tableau et graphique : T.S. Bah)
Deuxième Assemblée Nationale Constituante – 2 juin 1946
Deuxième Collège – Premier tour
Inscrits22 551
Votants18 492 (82 %)
Suffrages exprimés18 428
CandidatVoix obtenuesRésultat
Yacine Diallo10 100élu
Mamba Sano5 170
Lamine Caba3 071
Amara Sissoko39
Deuxième Assemblée Nationale Constituante - 2 juin 1946. Deuxième Collège - Premier tour
Deuxième Assemblée Nationale Constituante – 2 juin 1946. Deuxième Collège – Premier tour
Première Assemblée Nationale – 10 novembre 1946
Inscrits131 309
Votants96 102 (73,18 %)
Suffrages exprimés95 521
CandidatPartiVoixRésultat
Yacine DialloParti socialiste & progressiste60 516élu
Mamba SanoParti socialiste de Guinée30 993élu
Lamine CabaParti Républicain socialiste de Guinée3 421
Fara MillimounoParti républicain de gauche591
Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
Deuxième Assemblée Nationale – 17 juin 1951
Inscrits393 628
Votants224 182 (56,95 %)
Suffrages exprimés222 277
ListesCandidatsVoix obtenuesRésultat
Socialiste d’Union guinéenneYacine Diallo, député sortant67 640élu
Albert Liurette67 640 élu
Komby Diallo
IndépendantsMamba Sano, député sortant48 246élu
Maurice Montrat
Jean-Pierre Farah Touré
Union Démocratique
des Travailleurs & A.C.
Sékou Touré
Capitaine Mamadou Diouldé Barry
Niankoye Samoé
Union guinéenneFodé Mamoudou Touré
Oumar Barry
Lamine Ndiaye
Union Frse d’Action Démocratique et SocialeDiawadou Barry
Joseph Marchi
Marcous Kanté
Rassemblement du Peuple FrançaisDiafodé Kaba
Jean-Paul Lambert
Louis Fernandez
Action Économique et SocialeKarim Bangoura
Léonce Magnant
J. B. Peter
Indépendants d’Outre-merMomo Touré
Jean-Maurice Cadoré
Nabi Yansane
Deuxième Assemblée Nationale - 17 juin 1951
Deuxième Assemblée Nationale – 17 juin 1951

Niankoye Samoé, de Nzérékoré, fonda aux côtés de Sékou Touré le syndicat des postiers. Il mourut dans un accident d’automobile survenu la veille de l’élection de la Deuxième Assemblée Nationale, le 17 juin 1951. André Lewin écrit par erreur que Niankoye était un co-listier du BAG de Diawadou Barry. La liste ci-dessus montre qu’en fait il battit campagne avec Sékou Touré et Capitaine Diouldé Barry.

Section territoriale du Rassemblement Démocratique Africain (présidé par Félix Houphouët-Boigny), le Parti Démocratique de Guinée était toujours embryonnaire quatre ans après sa création en 1947. Pis, il faisait l’expérience de la traversée du désert. D’où l’absence d’une candidature du RDA en 1951 en Guinée. Sékou Touré fit campagne sous la bannière de l’Union Démocratique des Travailleurs & A.C. (?) cette année-là. C’est en 1952 qu’il fut désigné —et non pas élu— secrétaire général du PDG. Il le resta jusqu’à sa mort en 1984.

Que peut-on retenir ?

La récapitulation de mon exploration de la biographie politique de Yacine donne les titres suivants :

  1. Yacine Diallo, un connu méconnu
  2. Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (en trois parties)
  3. Yacine Diallo. Impréparation et Interview (en trois parties)
  4. Yacine Diallo. Premier de Guinée (en deux parties)

Certains de mes articles sur Yacine et celui sur Hammadoun Dicko ont été effacés après une mise à jour d’outils WordPress sur BlogGuinée. Ils seront reconstitués à partir des originaux.

Laissant aux visiteurs le temps de revoir les chiffres et graphiques ci-dessus, je prépare pour la prochaine livraison — finale — quelques réflexions. Elles porteront notamment sur :

  • L’impact de l’hégémonie coloniale sur la génération de Yacine et les réactions locales
  • La concurrence et la coopération entre la chefferie de canton et la couche francophone : les deux béquilles autochtones de la colonisation française
  • L’équilibre ethnique et le partage du pouvoir politique en Guinée française
  • La mort —“salvatrice” et “annihilante” — de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah

La genèse du complot de Sékou Touré contre les Peuls

Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.
Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.

Je continue la re-publication des dossiers de Jeune Afrique. No. 813, 8 août 1976, sur le « complot peul ». De fait, la présente livraison remonte le fil du temps en nous renvoyant à la genèse de la conspiration ourdie par Sékou Touré pour assassiner Telli Diallo et peindre le Fuuta-Jalon de son haineux et hideux pinceau. A noter que certains faits évoqués dans le document sont erronés. Je les relève et les commente de façon contextuelle. De même, j’apporte les corrections requises à quelques maladroites erreurs de noms propres. Ce dossier comporte deux volets. Il y a d’abord les informations cruciales obtenues par Jeune Afrique, qui établissent que Sékou Touré, lui-même, inventa toute la machination, qu’il fit exécuter ensuite par ses tortionnaires. Et, selon la version probable présentée ici, les membres du Bureau politique, par la voix de  NFamara Keita, le mirent en garde contre le lancement d’une nouvelle purge, qui serait exploitée par les adversaires du régime. Le Responsable suprême passa outre leur avis et déclencha son complot contre les Peuls, qu’il ruminait, selon ses propres déclarations, depuis 1959. C’est un adolescent de 14 ans, Lamarana Diallo, qui fut utilisé comme agneau sacrificatoire pour obtenir la tête de Telli Diallo. Il fut accusé de tentative d’attentat sur la personne du président. Le revolver qu’il détenait lui aurait été remis par l’ancien secrétaire général de l’OUA, qui détenait alors le portefeuille de ministre de la Justice, Garde des Sceaux ! Selon certaines sources, Lamarana fut d’abord “choyé” au Camp Boiro, avant d’y être fouetté à mort par la suite.
Le second volet consiste en une revue critique de Prison d’Afrique, le premier livre-témoignage sur le Camp Boiro, rédigé par Jean-Paul Alata après sa libération en 1976. Comme la plupart des observateurs à l’époque, Jeune Afrique s’étonne de la décision du gouvernement du président Giscard d’Estaing d’interdire la sortie du livre et de saisir le lot déjà en circulation. Hervé Hamon et Patrick Rotman décortiquent  cette politique hypocrite du deux poids, deux mesures dans L’affaire Alata.
Tierno S. Bah

Une conspiration venue à point nommé
Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Une conspiration venue à point nommé

Conakry, 5 juin 1976, M. Ahmed Sékou Touré, chef de l’Etat, préside un conseil des ministres. Les membres du gouvernement, convoqués inopinément, n’ont préparé aucun dossier. La séance-marathon durera plusieurs heures. Seul le président Sékou Touré y prendra la parole. Puis, rendez-vous est pris pour le lendemain.

Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.
Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.

Le chef de l’Etat reprend son exposé là où il l’avait interrompu la veille. Orateur intarissable, il garde encore le parole pendant plus de deux heures. Les ministres, qui suivent d’une oreille distraite ce long monologue sur les méfaits de l’impérialisme en Afrique et dans le monde, sont brusquement tirés de leur torpeur : « L’impérialisme a tenté une nouvelle fois de frapper la révolution guinéenne, déclare Sékou Touré. Le 13 mai, j’ai échappé à une tentative d’assassinat. » Il devait ce jour-là visiter l’Institut Polytechnique de Conakry, lorsqu’un garçon de quatorze, membre de la milice a essayé de le tuer. L’impérialisme, conclut Sékou Touré, n’a pas abandonné la partie. Il entretient des agents dans le pays.

Un silence géné accueille ces derniers mots du chef de l’Etat. Mais, pour la première fois depuis des années, les ministres se gardent de suggérer que l’on pourchasse cette « cinquième colonne » qui, tel Phénix, renaît sans cesse de ses cendres. Keita N’Yamar N’Famara ministre du domaine des échanges, va rompre le silence. Ce vieux compagnon de route de Sékou Touré, qui a fait partie de tous les gouvernements depuis 1956, membre influent du Bureau politique, est considéré comme le fidèle des fidèles. S’adressant au chef de l’Etat, il lui demande de réfléchir avant de l’adjurer de ne pas déclencher une nouvelle vague d’arrestations qui, dit-il, sera exploitée par les ennemis de la Guinée.

Keita N’Yamar N’Famara se souvient de la répression qui a suivi les évènements du 22 novembre 1970, quand une colonne d’exilés tenta de s’emparer du pouvoir par la force. Les autres membres du gouvernement approuvent leur collègue. Sékou Touré, impassible, écoute sans mot dire. Dans la soirée, Conakry se remplit de rumeurs. On dit que le Premier ministre Béavogui et son ministre du domaine des échanges ont été arrêtés. Il n’en est rien. Mais dès le lendemain, Sékou Touré, au cours d’un meeting populaire rend publiques les révélations qu’il a faites devant ses ministres.
Le milicien qui voulait l’assassiner, déclare-t-il, n’était qu’un instrument d’une vaste conspiration contre la Guinée montée en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Les présidents Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor sont personnellement mis en cause.

Depuis, Radio-Conakry a déclenché une violente guerre des ondes contre Dakar et Abidjan, apportant chaque jour des nouvelles sensationnelles sur cette invasion préparée par une véritable armée de mercenaires rassemblés dans le parc national sénégalais de Niokolo Koba, et dans la ville ivoirienne de Daloa. Elle annonce qu’un aérodrome militaire pouvant recevoir des bombardiers a été construit au coeur du parc et que les mercenaires comptent dans leurs rangs des officiers israéliens et allemands.
Pour prouver leur bonne foi, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, indignés, invitent les diplomates accrédités à Dakar et à Abidjan et des représentants de l’OUA et de l’ONU à venir juger sur place. Rien n’y fait. La Voix de la révolution poursuit sa campagne. Elle diffuse les « aveux » enregistrés de « traîtres démasqués ». De nombreux hauts fonctionnaires, des officiers, des dirigeants de la milice et même le ministre de la Justice, M. Diallo Telli, ancien secrétaire général de l’OUA, sont arrêtés. Du fait de l’évolution de la politique extérieure guinéenne (JA No. 809), cette répression étonne. La réconciliation avec l’ennemi implacable d’hier — la France — et la disparition des troupes coloniales portugaises aux frontières n’ont donc pas dissipé à Conakry la peur d’une invastion étrangère.

Faut-il voir dans ces « révélations » un simple moyen de détourner le mécontentement populaire ? Il convient de constater en tout cas que les arrestatiions interviennent en un moment où le gouvernement connaît de graves difficultés économiques. La suppression du commerce privé et, surtout, la récente collectivisation du bétail ont fini par compromettre une situation économique déjà précaire. Et la Guinée doit faire appel à l’assistance des Etats-Unis pour son approvisionnement en produits de première nécessité.

Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Ils sont nombreux, à travers tout le continent africain, ceux qui ont passé plusieurs années en prison, sans jugement, pour des raisons politiques. Que l’un d’entre eux, de temps en temps, publie ses souvenirs, ce n’est, hélas ! pas un évènement. Dans ces conditions, que le gouvernement français saisisse illégalement un livre intitulé Prison d’Afrique qui ne met nullement en péril la paix civile, c’est surprenant.
Certes, il était gênant pour Paris de voir publier des faits mettant gravement en cause des hommes politiques d’un pays avec lequel la France cherche à renouer de fructueuses relations, certes, c’était d’autant plus embarassant qu’une des personnes impliquées represente son pays à Paris. Mais rien de tout cela n’est sans précédent ni ne suffit à expliquer la décision française. Pour la comprendre, il faut avoir lui le livre : ce n’est pas un simple recueil de souvenirs, ce n’est pas non plus une oeuvre de haine, ce n’est pas a vengeance d’un opposant ; c’est, à travers le récit pudique de scènes atroces, la froide analyse d’un système monstrueux d’élimination méthodique et par vagues successives des adversaires potentiels, d’un système stalinien perfectionné par une sorte de planification des « purges ». C’est un livre important.
Mais le titre, Prison d’Afrique, est mauvais. Disons tendancieux. Car cela ne se passe pas n’importe où en Afrique, cela se passe en Guinée. Jean Lacouture, dans sa préface, cite un grand nombre de pays africains où l’on emprisonne sans jugement, où l’on torture, où ont eu lieu des exécutions sommaires, parfois massives. Et il conclut, en présentant le récit : « Aussi bien qu’à Conakry, il pourrait avoir été vécu à N’Djaména ou à Kampala, ou ailleurs. » Ce n’est pas vrai. La plupart des faits relatés ont peut-être pris, un à un, leur pendant ailleurs sur le continent. L’ensemble, non. Et c’est cet ensemble qui est le sujet du livre ; c’est l’enchaînement des faits, la méthode implacable qui lui confèrent sa gravité. Et cela est spécifique.
Nulle part en Afrique ailleurs qu’en Guinée il n’existe un système aussi élaboré, un système contre lequel toute révolte individuelle est vaine, impossible, un système qui contraint les victimes non seulement à s’accuser elles-mêmes, mais à devenir les collaborateurs objectifs de leurs bourreaux. Et l’on verra, dans ce livre, Jean-Paul Alata, torturé, avili, recevoir de Sékou Touré un coup de téléphone et une lettre faisant appel à ses sentiments révolutionnaires et à son amitié pour l’inciter à cette collaboration avec ses tortionnaires !

La personnalité de l’auteur n’est pas indifférente. Ce n’était pas un personnage aimé à Conakry, ce Jean-Paul Alata. Français, né à Brazzaville, en 1924, en révolte contre son milieu d’origine, il était fonctionnaire de l’administration coloniale, mais militant syndicaliste. En 1957, il adhéra au Rassemblement démocratique africain, (RDA) section de Guinée, et devint un disciple de Sékou Touré après avoir été son adversaire politique au sein de la Démocratie socialiste de Guinée (DSG) de Barry Ibrahima dit Barry III. Tout naturellement, après l’indépendance en 1958, il se mit au service de la Guinée. Directeur général des Affaires économiques et financières auprès du président de la Reepublique, il devint un homme puissant et redouté, détesté même dans certains milieux. Considéré comme un renégat par les Blancs, comme un arriviste malintentionné par les Noirs, comme un concurrent déloyal par certains membres de l’entourage de Sékou Touré, il devint, selon son expression, un métis culturel. Il prit la nationalité guinénne, se fit musulman, épousa une Guinéenne, renonça avec ostentation au costume européen et ne porta plus que le boubou. Il donna à certains l’impression qu’il jouait de la confiance que lui portait le chef de l’Etat pour se faire craindre, faute de se faire aimer. Et quand il fut jeté, en janvier 1971, dans une cellule du Camp Boiro, il n’y eut pas grand monde, à Conakry, pour le plaindre.

C’est cet homme qui, en cinquante-quatre mois de détention et de tortures morales et physiques, va réfléchir sur lui-même, et sur le système dont il est devenu une victime après avoir été un serviteur. Au début, comme tous ceux qui sont passées par là, il ne comprend rien. Il s’était bien étonné, quelques fois lors de l’arrestation de tel ou tel sans que celui-là ait trahi le régime, mais il ne s’était pas arrêté longtemps à l’idée qu’il pût être innocent. Mais lui, Alata, il sait qu’il l’est ; alors pourquoi ? Pourquoi l’a-t-on arrêté ? Pourquoi le torture-t-on ? Pourquoi lui fait-on signer des aveux aussi invraisemblables qu’humiliants ?

Ce n’est que lorsque au terme d’une séance de tortures particulièrement insoutenable on lui fait mettre en cause des pesonnalités politiques… accuser des amis qu’il comprend soudains. Tout ce qui avait précédé, pendant plusieurs mois, était destiné à le mettre en condition, à le préparer pour cela. Et ceux qu’on l’oblige à désigner comme ses complices étaient ceux qui, dans un mois ou dans un an, seraient les victimes de la prochaine purge. Implacable, la machine tourne.

Et les victimes de la machine, du moins celles qui étaient assez importantes pour être utiles, en devenaient les auxiliaires. Alata était utilisé par « la commission » présidée par le ministre Ismael Touré, demi-frère du président, assisté de l’ambassadeur à Paris Seydou Keita, pour accélérer les aveux des « nouveaux » en leur expliquant ce qui les attendait et comment personne ne pouvait résister efficacement. Et le bourreau se confiait à la victime, démontant le mécanisme comme on le voit dans l’exemple que voici.

On avait arrêté un pur entre les purs, Diallo Alpha Taran. Dans un souci de logique, Jean-Paul Alata essayait de convaincre Ismael Touré que personne ne croirait que celui-là aussi était un agent secret de l’impérialisme. Et il suggérait, pour la vraisemblance, qu’il avait pu comploter par idéal gauchiste. « Je crois que vous avez très mal compris certains aspects de nos problèmes, expliqua le ministre. Il n’y a aucune impossibilité liée à des aspects matériels ou moraux de votre vie… Il ne peut y avoir de déviationnisme de gauche. C’est le parti qui mène la politique la plus progressiste, adaptée aux réalités du pays. Le comité révolutionnaire ne laissera pas s’accréditer la légende que certaines éliminations ont eu lieu parce que les coupables reprochaient aux dirigeants de trahir la Révolution. Tous les détenus ont trahi. Tous, vous avez trahi pour de l’argent, pas par idéal. »

Le résistible leadership d’Houphouët-Boigny

Cinquante-six années durant, de 1937 à 1993, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993) excerça un leadership multiple : traditionnel, syndical, politique, parlementaire et gouvernemental. Je continue ici mon exploration de la longue et complexe carrière du “père-fondateur” de la république de Côte d’Ivoire. Dans une première partie je  réfute et clarifie quelques assertions du “Vieux” sur la Guinée. Dans la deuxième partie, je passe en revue  son  leadership, qui, en tant que philosophie et pratique, résista plus d’un demi-siècle. Et qui, bien que balloté, survit aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Dans un état plus que jamais résistible.

Sources

Tour à tour description, commentaire et analyse, cet article s’inspire et exploite les sources suivantes :

Note. Je n’ai pas encore eu les ouvrages de Grah Mel sous la main. Je compte toutefois les présenter ici ou sur webAfriqa.

Première Partie
Réfutations et Clarifications

Sans perdre de vue, le rôle et la place d’Houphouët dans la Françafrique, je me concentre sur la dimension africaine du personnage et son influence déterminante sur l’évolution et l’implosion politiques de la Guinée. D’où la nécessité et l’utilité de réfuter et de clarifier un aspect des rapports initiaux entre  Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny.

Souvenir inexact

Houphouët-Boigny déclare :

« … un beau jour, on m’a appris qu’il y avait là-bas un jeune syndicaliste qui voulait rallumer le flambeau de la lutte du RDA. C’était Sékou Touré. Je me suis déplacé, je l’ai rencontré chez sa grand-tante qui me l’a recommandé…»

Date de rencontre erronée

Cette rencontre remonte vraisemblablement à 1951. Mais la remémoration est absolument inexacte. Car Houphouët-Boigny avait déjà fait la connaissance de Sékou Touré. Au Congrès constitutif du RDA en octobre 1946 à Bamako ! Sékou fit partie de la délégation guinéenne. Pierre Kipé, en témoigne dans le livre sus-mentionné.

Emergence de Sékou Touré

Ibrahima Baba Kaké écrit :

“Dès le départ Sékou Touré devient l’homme fort du RDA en Guinée.”

Erreur. L’arrivée de Sékou au devant de la scène publique fut différée de quatre ans : de 1947 à 1951. Des hommes plus âgés et de statut social plus élevé tinrent la barre du de la section guinéenne du RDA. Celle-ci fut créée en mai 1947 sous l’égide de Madeira Keita. Les principaux collaborateurs de celui-ci étaient:

Le jeune Sékou Touré venait au 5ème rang de la hiérarchie. Il était alors le secrétaire général adjoint du syndicat USCG. Au sein du comité directeur il partageait les responsabilités du poste des affaires économiques et sociales avec Nfa Mohamed Touré (commis des finances) et Fatoumata Ciré Bah (secrétaire du greffe et des parquets).
Houphouët-Boigny connaissait Sékou Touré depuis 1946 donc. D’où la fausseté du souvenir rappelé plus haut.

Houphouët-Boigny et les cousins Touré

Houphouët continue :

« Je l’ai (Sékou Touré) fait venir à Abidjan avec son cousin, Petit Touré, époux de ma propre nièce. Celui-là aussi n’est plus. »

Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l'Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.
Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l’Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.

Bailleur de fonds

Houphouët-Boigny ne se contenta pas seulement d’inviter Sékou Touré à Abidjan. Bien au contraire, il fut son bailleur de fonds. Il le soutint financièrement, lui prodiguant  conseils et lui apportant la solidarité du Rassemblement démocratique africain. Mieux, à partir de 1954, Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française,  se joignit à l’Ivoirien dans le parrainage de Sékou Touré. La bienveillante protection des deux hommes éperonna la montée en flèche de Sékou au pouvoir  Nous verrons plus loin que le poulain se retournera contre ses parrains.

Cynisme ou sénilité

Houphouët-Boigny parle laconiquement de Petit Touré et de sa mort. Mais il ne dit pas comment, où et quand ? A lire ce passage on pourrait conclure que Petit Touré fut emporté par la maladie ou un accident de circulation. Hélas, macabre et tragique, la réalité est toute autre. Car Sékou Touré fut la cause de la disparition de Petit Touré. C’est sur son ordre que ce dernier périt de faim et de soif (diète noire) au Camp Boiro en 1965. Et quel fut son “crime” ? Il avait déposé la demande d’agrément et les statuts d’un parti d’opposition au PDG : le Parti de l’Unité Nationale de Guinée. Aux yeux de Sékou Touré c’était là un forfait punissable de mort. Le Vieux aurait dû saisir l’occasion du Colloque d’Abidjan pour réhabiliter la mémoire de Petit Touré. Mais non, par cynisme et/ou sénilité, il  se borna à verser des larmes de crocodile et à propager une image retouchée et trompeuse du dictateur guinéen.

Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d'Ivoire et de la Guinée, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d'Ivoire)
Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d’Ivoire et de la Guinée, respectivement, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d’Ivoire)

Notice biographique

Le nom de baptême du futur leader est Oufoué Djaa. Plus tard, converti au catholicisme, diplômé de l’Ecole William Ponty et jouissant du statut d’“évolué”, il francisa son nom en Félix Houphouët-Boigny. Boigny désigne le bélier en langue baulé. Le site Archive suggère que l’âge est tronqué. Il aurait vu le jour huit ans avant 1905, qui est la date consignée sur son acte de naissance ou jugement supplétif. Il appartiendrait donc à la génération de 1897, l’année précédente de l’arrestation de l’empereur Samori Touré à Guélémou, dans le territoire de la future Côte d’Ivoire.
Houphouët-Boigny se maria deux fois. Comme indiqué dans Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny, il épousa Khadija Racine Sow (1913-2006) en 1930 à Abengourou. Le couple divorça en 1952. Et Houphouët resta “célibataire” pendant 10 ans ans. En 1962 il se remaria avec Marie-Thérèse Brou, sa cadette de 25 ans. Ces secondes noces connurent des scandales. Car les époux menaient chacun une vie extra-maritale. Félix engendra une fillette hors-mariage. Pour sa part, volage et portée aux escapades, Thérèse s’absenta au moins une fois du foyer en 1957 pour une randonnée avec un Italien à Milan. Et elle compta Sékou Touré parmi ses amants. André Lewin signale que les deux amoureux eurent une intense et brève liaison.

A noter que le premier président guinéen récidiva dans les années 1970 en ajoutant Mme. William Tolbert à la liste de ses trophées féminins (Voir l’énumération —très partielle— des quelque 13 épouses et maîtresses). Sékou Touré mourut comme il avait vécu, emporté par une libido débridée et le tabagisme. Sur la table d’opération de la Clinique de Cleveland, les chirurgiens tentèrent en vain de le sauver de la syphilis cardiaque et de la sclérose des artères coronaire et pulmonaire. Lire Sékou Touré : la mort américaine.

Deuxième partie.
Un leadership résistible (1937-1993)

Ruth Morgenthau dessine autant que possible le cadre —social, économique, politique et culturel — qui engendra les partis politiques africains et leurs leaders à partir de 1946. La lecture de son livre montre que quatre forces se conjuguèrent pour produire Félix Houphouët-Boigny :

  • L’hégémonie française, coloniale et post-coloniale
  • La politique des partis et les contradictions des leaders
  • Les populations africaines
  • Le contexte mondial

Le livre Political Parties in French-Speaking West Africa est la  version améliorée de la thèse de doctorat (Ph.D.) de Ruth Morgenthau. De format compact l’ouvrage compte 439 pages. Mais une fabrication moins dense pourrait aisément attendre mille pages. Le corps du texte est enrichi de centaines de notes en bas de page, que j’ai regroupées en fin de chapitre. Publié en 1964, le travail fut généralement fut bien reçu à la fois pour contenu spécialisé en politologie, et pour sa dimension parfois inter-disciplinaire (histoire, anthropologie, ethnologie, économie). L’auteure effectua trois voyages de recherche sur le terrain, en 1951, 1960 et 1961. Sa préface contient une liste impressionnante d’informateurs : Ouezzin Coulibaly, Mamby Sidibé, Hampâté Bâ, Madany Mountaga Tall, Baidy Guèye, Sékou Touré, Seydou Diallo ,  N’Famara Keita, Telli Diallo, Karim Fofana, Idrissa Diarra Mahamane Alassane Haidara, Mamadou Aw, Seydou Badian Kouyaté, Abdoulaye Sangaré, Bernard Dadié, Urbain Nicoue, Issoufou Seydou Djermakoye, Senou Adande, Emile Derlin Zinsou, Doudou Guèye, Lamine Guèye, Mamadou Dia, Doudou Thiam, Assane et Ursula Seck, Abdoulaye Guèye, Abdoulaye Ly, etc.
Le livre examine la situation de quatre pays : Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, Guinée. Il s’ouvre par une solide introduction et trois chapitres généraux :

Un passage de l’introduction s’interroge avec pertinence : Comment doit-on comprendre l’usage de la référence Fama (roi en langue Maninka) pour désigner Sékou Touré en Guinée ? Ecouter, par exemple, le Bembeya Jazz national dans Regard sur le passé.

Après les quatre dossiers d’enquête, le livre propose une analyse d’ensemble et formule des opinions — parfois prémonitoires — dans les chapitres suivants :

Lacunes, erreurs, points faibles du livre

  • On relève des fautes de transcription des noms français. La confusion découle surtout des nuances du genre grammatical (masculin/féminin) du nom français.
  • L’auteur fait de Sékou Touré un descendant paternel de Samori Touré. En réalité, la parenté dérive de la mère de Sékou, une Camara. Bien qu’ayant le patronyme Touré, Alpha (le père de Sékou) n’était pas lié  à Samori.
  • L’eurocentrisme occidental apparaît çà et là à travers l’ouvrage ; ainsi al-Hajj Umar Tall et Samori sont traités de simples chefs guerriers. Aucun mot sur la production littéraire, l’impact théologique et le rayonnement spirituel du premier, ou  l’énergie organisationnelle et les aspirations unitaires du second.
  • La narration s’arrête à l’année 1961 alors que le livre fut publié en 1964. Une mise à jour avant la mise sous presse eût considérablement amélioré le contenu.
  • L’étiquette French-speaking est une généralisation excessive. Elle ne s’applique qu’à la minorité parlant la langue du colonisateur, qui reste,  pour l’écrasante majorité des Africains, un idiome étranger. Qui maintient des barrières linguistiques artificielles entre dirigeants europhones et administrés non-europhones.
  • Le livre est superficiel sur le rôle et la place de la religion en Côte d’Ivoire. Dommage, car le Christianisme était très actif. L’Eglise catholique, les syncrétismes religieux et les mouvements messianiques, par exemple, étaient impliqués dans le climat social de l’époque. Lire le Harrisme, Afrique: le harrisme et le déhima en Côte d’Ivoire coloniale, etc.
  • Ruth Morgenthau mentionne le Hamallisme ((1920-1950) en passant. Mais elle ne nomme pas le fondateur de ce courant Tijaniyya. Il s’agit bien sûr de Cheikh Hamahoullah ou Hamallah. Les travaux d’Alioune Traoré dégagent le portrait de ce sufi et saint anti-colonial. Tierno Bokar Salif Tall se plaça sous son allégeance spirituelle. Et mon grand-père, Tierno Aliou Buuɓa-Ndiyan, appuya l’enseignement et la voie du Cheikh. Que grâce  soit  rendue à tous les trois. Sous la ténébreuse Troisième République, son Empire Colonial et son régime de l’Indigénat, ces trois figures furent d’éminents porte-étendards de la tradition africaine et de l’orthodoxie sunni malékite.
  • Le livre rapporte un témoignage du sénateur Ouezzin Coulibaly au sujet de l’assassinat du sénateur Biaka Boda en janvier 1950. Mais la version donnée est, à mon avis, superficielle et inadmissible. Dans son roman satirique En attendant le vote des bêtes sauvages Ahmadou Kourouma campe mieux la vague de répression du RDA par les autorités coloniales entre 1949 et 1950. Elle liquida Biaka et faillit emporter Houphouët.

Les racines d’Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny n’inventa pas la politique des partis en Afrique Française. Avant l’arrivée à maturité de la génération d’Houphouët, entre 1905 et 1918, diverses associations et personnalités (africaines et afro-américaines) avaient allumé le flambeau de la lutte. Du côté français, Maurice Delafosse — un maître à penser d’Houphouët — présageait dès 1915 l’éveil et le combat des colonisés pour leur émancipation.  Cela dit, Houphouët reste un doyen et une figure de proue de la politique et de la gouvernance en dans l’Afrique moderne.

Les quatre communes de plein exercie du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) jouèrent également un rôle précurseur. Et Houphouët fit l’expérience de cette organisation et discriminatoire, et fut fortement lié au Sénégal. C’est, en effet, le pays de son alma mater (Ecole normale William Ponty) et de son beau-père, Racine Sow. Malheureusement, Houphouët se départit de ces liens et adopta une attitude paradoxale axée sur deux points : (a) son rejet de ce qu’il percevait comme “l’élitisme” saintlouisien et dakarois, (b) son opposition irréductible aux thèses fédéralistes des dirigeants sénégalais. La concurrence trouva son expression la plus aigüe en 1957-58 dans le débat entre fédéralistes (Lamine Guèye, Senghor, Sékou Touré, etc.) et territorialistes (Houphouët). La question posée était de savoir s’il fallait accéder à l’indépendance en tant que bloc ouest-africain fédéré ou bien en tant que territoires distincts. Voulant  éviter l’éclatement, Senghor créa le néologisme balkanisation et mit ses pairs en garde contre les conséquences d’une marche en ordre dispersé vers la souveraineté…
Lire également (a) The Emergence of Black politics in Senegal. The Struggle for Power in the Four Communes, 1900-1920
(b) Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française (1853-1931) (c) Sékou Touré : Le Héros et le Tyran, chapitre 4, “Le Triomphe (1958-1959)”

De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), et l'abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), avatar comique et accident tragique de la FrancAfrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l'affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d'Abidjan. 24 octobre 1960
De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), et l’abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), accident historique et avatar aberrant de la Françafrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l’affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d’Abidjan. 24 octobre 1960

Axe triangulaire

Morgenthau place les débuts d’Houphouët dans un axe triangulaire incluant :

  • La politique coloniale d’intéressement de planteurs Français
  • L’incorporation de la main-d’oeuvre forcée extra-territoriale
  • L’adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens et les immigrés

Politique d’intéressement

Ruth écrit (je traduis) : « A partir de 1930 les autorités coloniales de Côte d’Ivoire décidèrent d’intéresser des Français à venir s’installer comme planteurs des cultures d’exportation (cacao, café). Les premières actions se développèrent dans la ceinture forestière, à peu près au sud du 8° parallèle. Les plantations des Européens se situaient :

  1. A l’ouest de la rivère Bandama, près de Gagnoa, Daloa, et Man
  2. Le long de la côte méridionale, près de Grand Bassam, Abidjan, Grand Lahou, et Sassandra
  3. Le long de l’axe ferroviaire Agboville-Dimbokro-Bouaké, en forêt
  4. A Katiola et Korhogo dans la savanne septentrionnale.

une main-d’oeuvre forcée importée

Imposant le travail forcé, le régime de l’Indigénat importa une main-d’oeuvre abondante et bon marché. Ces recrutements obligatoires permirent la mise en valeur les plantations des Européens. Ainsi, le décret du 25 octobre 1925 organisa le mouvement des contingents des régions pauvres du nord vers le sud fertile. Le texte règlementa aussi la répartition du personnel importé  entre l’administration et les planteurs Européens. Devant la faible densité démographique  (9 habitants au km2) du sud, les colonisateurs contraignirent des travailleurs du nord de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, et, surtout, de la Haute-Volta (Burkina Faso). Les statistiques officielles établissent qu’entre 1920 et 1930, plus de 190.000 Voltaïques furent incorporés dans les brigades de travail en Côte d’Ivoire.

Adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens

L’auteur souligne l’intérêt et la participation effective des Africains à l’économie de plantation. « Peu après l’installation des coloniaux, les Africains créèrent eux aussi des plantations. Plus petits que les domaines des Européens, leurs lots étaient éparpillés à travers la forêt. Dans l’entre-deux guerres (1918-1939), leurs plantations s’étendirent à l’est de la Bandama parmi les peuples Baulé et Agni. (Baule and Agni sont apparentés ; eux et les Ashanti du Ghana appartiennent à l’aire ethnique Akan).
La particularité de la colonie de Côte d’Ivoire découle du fait que des citadins et des “évolués” (diplômés de l’école française) s’intéressèrent et s’investirent dans l’économie de plantation. Ce faisant, ils se dégageaient de la dépendance salariale de la bureaucratie coloniale. Contrairement à la plupart des autres territoires — où les fonctionnaires dépendaient de l’administration — les colonisés pouvaient s’installer et vivre à leur compte. Mas la fièvre de plantation ne s’arrêta pas aux fonctionnaires. Elle gagna aussi les villageois illétrés, y compris les femmes. Chacun trouva dans la plantation un moyen d’améliorer son status économique et social. Les chefs traditionnels bénéficièrent de l’émergence de cette couche de planteurs de plus en plus prospères. Et la rivalité entre élites traditionelles et modernes s’atténua. L’économie de plantation et l’accès à l’argent rapprocha les chefs traditionnels — précoloniaux —et les chefs modernes. En conséquence, les chefs traditionnel acceptèrent un “évolué” et chef de statut secondaire, en l’occurrence,  Felix Houphouët-Boigny, comme leur porte-parole.
Toutefois, ces développements engendrèrent des clivages et des frictions. Ce fut notamment avec la distinction entre autochtones et “étrangers” ou “dioula”, c’est-à-dire les travailleurs immigrés — forcés et volontaires —  du Nord de la Côte d’Ivoire et de territoires voisins. Les graines de l’“ivoirité” venaient d’être semées. Avec elles, la dualité fondamentale, déconcertante et débilitante de la Côte d’Ivoire : terre d’inclusion et  d’exclusion, hospitalière et xénophobe. Cette contradiction débouchera en 2002 sur la crise politico-militaire, la guerre civile et la partition du pays entre le Nord et le Sud.

Carte ethnique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte ethnique de la Côte d’Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte politique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964

Dans une prochaine livraion j’examine la carrière politique d’Houphouët-Boigny en quatre phases et périodes :

  • La phase organisationnelle et fondatrice
  • Dans l’opposition (RDA) et face à la répression coloniale
  • Récupération, collaboration et cooptation
  • “L’indépendance” et la présidence à vie

(A suivre)

Tierno S. Bah

L’Académie française honore Tierno Monenembo

Palais de l'Académie française, 23, quai de Conti. Paris.
Palais de l’Académie française, 23, quai de Conti. Paris.

Félicitations à Tierno Monenembo, qui coiffe le Palmarès de l’Académie française pour l’An 2017. Les Immortels (surnom des membres de l’Académie) lui ont, en effet, décerné le Grand Prix de la Francophonie.

Dans plusieurs de ses romans (Peuls, Le roi de Kahel, etc.) Monenembo s’amuse à décocher des flèches aux Sérères, cousins à plaisanterie des Fulbe. Datant du 20e siècle, le plus célèbre des Sérère est, sans conteste, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète, président de la république du Sénégal et membre de l’Académie française (1983-2001). C’est le premier et le seul Africain à siéger dans l’auguste institution. De sa demeure finale, Senghor doit approuver et sourire à l’honneur rendu à Monenembo.

S’il n’avait pas été inscrit à l’école coloniale française, Tierno Monenembo aurait vraisemblablement évolué pour devenir un grand-maître Nyamakala. Ma suggestion, ici, n’est pas banale, triviale ou vulgaire. Au contraire, elle traite Tierno comme un auteur potentiel du Pular,  au même titre que les artistes de la langue, notamment Hamidou Moƴƴere Balde, Geeto Diallo, etc. En d’autres termes, Monenembo aurait suivi un parcours différent, mais il aurait exploité le même précieux don et il aurait rempli une toute aussi brillante carrière littéraire orale.

Tierno S. Bah

L’annonce publiée aujourd’hui désigne 63 distinctions. Le Grand Prix du Roman sera, comme de coutume, décerné à l’automne.

Séance publique de l'Académie française
Séance publique de l’Académie française

Palmarès 2017

Grands Prix

  • Grand Prix de la Francophonie
    M. Tierno Monénembo (Guinée)
  • Grande Médaille de la Francophonie
    M. François Boustani (Liban)
  • Grand Prix de Littérature
    M. Charles Juliet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix de Littérature Henri Gal
    Prix de l’Institut de France
    M. Benoît Duteurtre, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix Jacques de Fouchier
    M. Dominique Cordellier, pour Le Peintre disgracié
  • Prix de l’Académie Française Maurice Genevoix
    M. Nicolas Mariot, pour Histoire d’un sacrifice. Robert, Alice et la guerre
  • Grand Prix Hervé Deluen
    M. Daniel Maximin
  • Grand Prix de Poésie
    M. Anthony Phelps, pour l’ensemble de son œuvre poétique
  • Grand Prix de Philosophie
    M. Christian Jambet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix Moron
    M. Luc-Alain Giraldeau, Dans l’œil du pigeon. Évolution, hérédité et culture
  • Grand Prix Gobert
    M. Jean-Pierre Rioux, pour Ils m’ont appris l’histoire de France et l’ensemble de son œuvre
  • Prix de la Biographie (Littérature)
    M. Marc Hersant, pour Saint-Simon
  • Prix de la Biographie (Histoire)
    M. Bernard de Montferrand, pour Vergennes. La gloire de Louis XVI
  • Prix de la Critique
    M. Jean-Yves Pouilloux, pour L’Art et la Formule
  • Prix de l’Essai
    M. Jacques Henric, pour Boxe
  • Prix de la Nouvelle
    Mme Claire Veillères, pour Une poule rousse et autres nouvelles
  • Prix d’Académie
    • Dom Jean-Éric Stroobant de Saint-Éloy, o.s.b., pour son édition et sa traduction de l’ensemble des commentaires de saint Thomas d’Aquin aux épîtres de Saint Paul aux communautés
    • M. François Chapon, à l’occasion de la parution d’Empreintes sur un buvard. Pages de journal (1953-1989)
    • M. Dominique Noguez, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cardinal Grente
    R.P. Jean-Robert Armogathe, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Théâtre
    M. Philippe Caubère, pour l’ensemble de son œuvre dramatique
  • Prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin
    M. Christophe Pellet, pour Aphrodisia et l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cinéma René Clair
    M. Stéphane Brizé, pour l’ensemble de son œuvre cinématographique
  • Grande Médaille de la Chanson Française
    M. Gérard Manset, pour l’ensemble de ses chansons
  • Prix du Rayonnement de la Langue et de la Littérature Françaises
    • Mme Bérénice ANGREMY, attachée culturelle chargée du secteur artistique à l’Institut français de Chine
    • M. Yannis Kiourtsakis, romancier et essayiste Grec
    • M. Piotr Tcherkassov, professeur et historien Russe, spécialiste des relations diplomatiques entre la France et la Russie du XVIIIe au XXe siècle
    • M. Edmund White, romancier et critique américain

Prix de Fondations
Prix de Poésie

  • Prix Théophile Gautier
    M. Hervé Piekarski, pour L’État d’enfance II
  • Prix Heredia
    Mme Flora Aurima-Devatine, pour Au vent de la piroguière. Tifaifai
  • Prix François Coppée
    M. Max Ahlau, pour Si loin qu’on aille
  • Prix Paul Verlaine
    M. Xavier Houssin, pour L’Herbier des rayons
  • Prix Henri Mondor
    M. Dominique Delpirou, pour La Mort de Mallarmé. Échos français et étrangers
  • Prix Maïse Ploquin-Caunan
    M. Emmanuel Echivard, pour La Trace d’une visite

Prix de Littérature et de Philosophie

  • Prix Montyon
    M. Denis Lacorne, pour Les Frontières de la tolérance
  • Prix La Bruyère
    M. Pierre Vesperini, pour Droiture et mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle
  • Prix Jules Janin
    Mme Claire de Oliveira, pour sa traduction de La Montagne magique de Thomas Mann
  • Prix Émile Faguet
    MM. Pierre Masson et Jean-Pierre Prévost, pour André Gide — Oscar Wilde. Deux immoralistes à la Belle Époque
  • Prix Louis Barthou
    M. François Cérésa, pour Poupe
  • Prix Anna de Noailles
    Mme Nathacha Appanah, pour Tropique de la violence
  • Prix François Mauriac
    M. Jean-François Roseau, pour La Chute d’Icare
  • Prix Georges Dumézil
    M. Louis-Jean Calvet, pour La Méditerranée. Mer de nos langues
  • Prix Roland de Jouvenel
    M. Stéphane Lambert, pour Avant Godot
  • Prix Biguet
    M. Michel Corbin, pour La Doctrine augustinienne de la Trinité
  • Prix Pierre Benoit
    M. Stéphane Maltère, pour La Grande Guerre de Pierre Benoit
  • Prix Jacques Lacroix
    M. Christian Laborde, pour La Cause des vaches

Prix d’Histoire

  • Prix Guizot
    M. Pierre-François Souyri, pour Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui
    M. Dominique Julia, pour Le Voyage aux saints. Les pèlerinages dans l’Occident moderne (XVe-XVIIIe siècle)
  • Prix Thiers
    M. Patrick Barbier, pour Voyage dans la Rome baroque. Le Vatican, les princes et les fêtes musicales
  • Prix Eugène Colas
    Mme Fanny Cosandey, pour Le Rang. Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime
    M. Dominique Kalifa, pour La Véritable Histoire de la « Belle Époque »
  • Prix Eugène Carrière
    M. Michel Hochmann, pour Colorito. La technique des peintres vénitiens à la Renaissance
  • Prix du Maréchal Foch
    M. Gérard Chaliand, pour Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental
  • Prix Louis Castex
    • MM. Stéphane Demilly et Sylvain Champonnois, pour Henry Potez. Une aventure industrielle
    • Mme Nastassja Martin, pour Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska
  • Prix Monseigneur Marcel
    • M. Florent Libral, pour Le Soleil caché. Rhétorique sacrée et optique au XVIIe siècle en France
    • Mme Édith Garnier, pour Guillaume du Bellay. L’ange gardien de François Ier
  • Prix Diane Potier-Boès
    M. Michel Kaplan, pour Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles
  • Prix François Millepierres
    Mme Marie-Françoise Baslez, pour Les Premiers Bâtisseurs de l’Église. Correspondances épiscopales (IIe-IIIe siècles)
  • Prix Augustin Thierry
    Mme Juliette Sibon, pour Chasser les juifs pour régner. Les expulsions par les rois de France au Moyen Âge

Prix de Soutien à la Création Littéraire

  • Prix Henri de Régnier
    M. Serge Airoldi, après Rose Hanoï
  • Prix Amic
    Mme Isabelle Spaak, après Une allure folle
  • Prix Mottart
    M. François Garde, après L’Effroi.