<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	>

<channel>
	<title>France Archives - WebGuinee.Net</title>
	<atom:link href="https://www.webguinee.net/category/blogguinee/france/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>https://www.webguinee.net/category/blogguinee/france/</link>
	<description>Portail D’Information Sur L’Actualité Politique En Guinée Et Plus</description>
	<lastBuildDate>Thu, 23 Mar 2023 12:55:59 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr-FR</language>
	<sy:updatePeriod>
	hourly	</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>
	1	</sy:updateFrequency>
	

<image>
	<url>https://www.webguinee.net/wp-content/uploads/2019/10/WEB.png</url>
	<title>France Archives - WebGuinee.Net</title>
	<link>https://www.webguinee.net/category/blogguinee/france/</link>
	<width>32</width>
	<height>32</height>
</image> 
	<item>
		<title>Une interview d’Amadou Hampâté Bâ</title>
		<link>https://www.webguinee.net/blogguinee/2018/01/une-interview-damadou-hampate-ba/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AubreySouplet]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 10 Jan 2018 12:48:57 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Afrique]]></category>
		<category><![CDATA[Armée]]></category>
		<category><![CDATA[Blogguinee]]></category>
		<category><![CDATA[Coloniale]]></category>
		<category><![CDATA[Colonization]]></category>
		<category><![CDATA[Cote Ivoire]]></category>
		<category><![CDATA[Cultural Heritage]]></category>
		<category><![CDATA[Culture]]></category>
		<category><![CDATA[Education]]></category>
		<category><![CDATA[France]]></category>
		<category><![CDATA[Fulbe]]></category>
		<category><![CDATA[Sekou Toure]]></category>
		<category><![CDATA[Societe]]></category>
		<category><![CDATA[Amadou Hampâté Bâ]]></category>
		<category><![CDATA[Dictature]]></category>
		<category><![CDATA[Gouvernement]]></category>
		<category><![CDATA[Houphouet Boigny]]></category>
		<category><![CDATA[Independance]]></category>
		<category><![CDATA[Modibo Keita]]></category>
		<category><![CDATA[Opposition]]></category>
		<category><![CDATA[Perpetrateurs]]></category>
		<category><![CDATA[Presidence]]></category>
		<category><![CDATA[Victimes]]></category>
		<category><![CDATA[Violations Droits Humains]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://www.webguinee.net/?p=16585</guid>

					<description><![CDATA[<p>Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de Jeune Afrique contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  Maître du Pulaaku. Il s’agit&#8230;&#160;<a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2018/01/une-interview-damadou-hampate-ba/" rel="bookmark"><span class="screen-reader-text">Une interview d’Amadou Hampâté Bâ</span></a></p>
<p>The post <a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2018/01/une-interview-damadou-hampate-ba/">Une interview d’Amadou Hampâté Bâ</a> appeared first on <a href="https://www.webguinee.net">WebGuinee.Net</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de <em>Jeune Afrique</em> contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  <em>Maître du Pulaaku</em>. Il s’agit d’Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires (1991) et de Oui, mon commandant ! Mémoires (II) (1994). En effet, certains passages annoncent des chapitres entiers de ces livres. Il en est ainsi de sa double appartenance <em>pullo maasinanke</em> (fils de Hampâté Baa, petit-fils de Paate Pullo Jallo) et <em>takruri</em> (fils adoptif d’un Taal).…<br />
Il y a ensuite son observation sur le legs de la colonisation, qu’il analyse comme “une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela.”<br />
Il continue en déplorant le fossé qui sépare la masse africaine des dirigeants, qu’il qualifie, généreusement ou automatiquement, d’“intellectuels.” Il résume ses rappots avec Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny et Sékou Touré. Au sujet des deux premiers, Hampâté fournit  des anecdotes amusantes — mais, hélas, négativement prémonitoires (car il mourut en exil à Abidjan, loin de son Maasina natal). Ainsi, il déclare publiquement à un Modibo Keita en plein “révolution socialiste” : « Je ne suis pas votre camarade, je suis votre père. » Ensuite il cherche à colorer bienveillamment la politique répressive d’Houphouët, notamment contre les étudiants contestataires. Toutefois, l’incident cité fut en réalité un signe annonciateur de la fin agitée du régime du “Vieux”. Enfin, son opinion du président de la Guinée est lapidaire. “Sékou,” dit-il, “est très fougueux.”<br />
D’autres sujets sérieux (parti unique, droits de l’homme, socialisme, capitalisme) font l’objet de réflexions concises, percutantes et toujours valables.…<br />
Hampâté Bâ est pour moi un triple parent et père : d’abord <em>patronymique</em> (nous avons le même nom “clanique”), ensuite <em>générationnel</em> (il naquit trois ans seulement après Tierno Saidou Kompanya, mon propre père), enfin <em>spirituel</em> (il inspire et guide mes recherches sur la Civilisation Fulɓe-halpular). Il termine l’entretien en réaffirmant sa mission de promotion de la culture africaine. Sa contribution gigantesque poussa un admirateur, l’Ivoirien Were-were Liking, à lui décerner le titre de “pape de la tradition orale africaine.”</p>
<p><em>A jaarama Mawɗo Laawol Pulaaku! Yo Geno lollin Jaahu!</em><br />
Repose en paix !</p>
<p><strong>Tierno S. Bah</strong></p>
<h3>Jeune Afrique fait parler Amadou Hampâté Bâ</h3>
<div id="slideshow-wrappergallery16616" class="slideshow-wrapper">
<div id="fullsizegallery16616" class="slideshow-fullsize">
<div id="informationgallery16616" class="slideshow-information">
<h3 class="slideshow-info-heading">info heading</h3>
</div>
</div>
</div>
<h4>Introduction</h4>
<p>Co-fondateur de la Société africaine de culture, ancien agent de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), ancien ambassadeur, ex-directeur de l’Institut des sciences humaines de Bamako, ancien conférencier de la Fraternité musulmane de Dakar, membre de l’Association des africanistes, chercheur infatigable, le Malien Hampâté Bâ a aussi été, pendant huit ans, membre du Conseil exécutif de l’Unesco, au sein duquel il a battu tous les records de durée. Et s’ il n’a pas été réélu par la XVIe conférence générale ( J.A. No 517), c’est que les statuts de l’Unesco ne le permettaient pas. Paul Bernetel a interviewé ce grand Africain qui, à soixante-dix ans, a décidé de se consacrer à la transcription des traditions orales recueillies et sauvées au cours de sa longue carrière.</p>
<p>Amadou Hampâté Bâ est un sage dans l’acception philosophique et antique du terme, c’est-à-dire l’homme ouvert à toutes les activités de l’esprit humain, maîtrisant le savoir relatif à l’histoire, la philosophie, la religion, la linguistique, l’ethnologie, la géomancie, la magie… bref, la connaissance de l’homme, de la nature et de leur interaction.</p>
<p>Témoin par filiation de la civilisation, de la culture africaines traditionnelles où toutes les connaissances s’interpénétraient pour constituer un fait total et global, Hampâté Bâ est, en tant que fils spirituel du maître Tierno Bokar, l’un des rares savants traditionalistes à pouvoir interpréter et évaluer tous les textes recueillis « sous la dictée d’autres auteurs traditionnels avant de les livrer, sous forme de publications, à l’attention et à l’appréciation de tous ceux qui — dans le monde — s’intéressent à la pensée, à l’histoire et à la civilisation des peuples nigéro-soudanais »*. Mieux qu’un témoin, il est aujourd’hui l’un des rares hommes qui détiennent les clés du sanctuaire de la société traditionnelle dans sa logique, son mécanisme et les multiples et complexes fonctions qu’elle attribue aux faits socio-religieux ou mythiques.<br />
Imprégné de la tradition telle qu’elle est conservée dans les régions les p:us repliées, en marge de la colonisation, et à l’abri de l’acculturation, Hampaté Ba est une mémoire, un monument vivant du passé. Il est de ces traditionalistes dont la « connaissance consignée dans la mémoire » est indispensable pour l’interprétation des documents manuscrits. Parlant les langues des anciens empires, telles que l’arabe, le bambara, le peul, le moré (langue des Mossis), le sonraï (Mali-Niger), il a pu s’entretenir avec tous les auteurs traditionnels du continent. Ce qui lui a valu de constituer des archives dont la valeur est inestimable et que lui envieraient des musées… et même des Etats. La maîtrise d’une langue internationale, en l’occurrence le français, 1ui donne un rôle privilégié pour la transmission de ce patrimoine.</p>
<p>Hampâté Bâ est, avec Boubou Hama, Mamby Sidibé, Oumar Bâ, le véritable symbole de l’ancestralité africain. Il connaît dans leurs infimes détails les grandes oeuvres traditionnelles dans leur substance la plus drue, telle « l’initiation de la grande étoile rayonnante » de la société peule, les classiques de l’Afrique précoloniale, les épopées, les textes initiatiques, les légendes les plus fermées, les contes de cour préparant au pouvoir, les chroniques historiques, les institutions politiques, économiques et sociales …</p>
<p>A la fois monument par les périodes historiques dont il porte témoignage et document par la dimension de son érudition, Hampâté Bâ a su, en redonnant vie à l’oralité, réhabiliter aux yeux de la science moderne les civilisations à tradition orale.</p>
<p>Homme de culture dans le sens classique du terme, le principal souci de sa vie est non pas la sauvegarde, mais — comme il le dit lui-même — le « sauvetage » des traditions orales. Ce but, il le poursuivra avec une fidélité étonnante. Appuyé sur une canne, de boubou blanc vêtu, corps frêle protégé et conservé par les « dieux-terre » de la tradition, il va parcourir toutes les grandes cités du monde, exhortant les humanistes illustres et hommes de culture contemporains à apporter leur sollicitude aux valeurs en voie de disparition de l’ancien monde qui a enfanté le nouveau.</p>
<p>Tous ses auditoires internationaux, ceux de l’Unesco par exemple, seront fascinés par cette mince silhouette, qui semble être le passé lui-même resurgi dans le tumulte et la discordance du monde actuel. Dans la voix et le visage d’enfant de ce vieillard, que le temps ne paraît pas devoir toucher, perce l’ultime cri d’un monde qui s’effondre, condamné. Hampâté Bâ est une des dernières étincelles d’un monde qui s’anéantit ; ainsi qu’il le dit lui-même, « <em>tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui se consume</em> ».</p>
<p>Doit-on rester sur le sentiment d’angoisse de ce naufrage, sur ce cri d’alarme des vestiges de la tradition ? Le lien puissant qui cimentera et revivifiera une Afrique nouvelle se fera avec des hommes nouveaux pour qui le combat ne sera pas seulement culturel, mais politique et économique. C’est ici qu’il y a rupture entre le courant de pensée qu’il représente et la nouvelle génération africaine qui, tout en lui vouant tout le respect et l’admiration qu’elle lui doit pour ses travaux et ses connaissances, se dissocie de la primauté exclusive qu’il donne à la conservation de la culture.</p>
<p><strong>Jean-Pierre N’Diaye</strong></p>
<h4>Interview</h4>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quel a été votre itinéraire philosophique et intellectuel ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je suis né en 1899 à Bandiagara (Mali), dans une famille musulmane. J’ai eu neuf frères et soeurs. Mon père, Hampâté, était l’intendant de l’empire des Toucouleurs du Maasina, dont Bandiagara était la capitale. Il a laissé une certaine fortune à sa mort, dont ma mère a hérité. Mon père biologique, Hampaté, est décédé quand je n’avais que trois ans. Ma mère, Kadija, s’est remariée. C’était une famille très traditionaliste. Mes parents ont joué un rôle de chef de province dans le pays. Cela m’a mis très tôt en contact avec des conteurs …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quel est votre premier souvenir des Européens?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Un jour, le commandant de cercle devait venir procéder à un recensement général. Baba avait dit : « Le chef blanc va compter les hommes et les bêtes. Il ne faudra pas que les enfants sortent. » On nous avait relégués dans l’arrière-cour. Mais moi, j’avais une servante (une « captive-mère », comme nous disons, car il est de tradition, lorsqu’un garçon naît, qu’on le confie à une servante. Elle l’élève et, quand l’enfant atteint sa majorité, il la libère). Ma mère servante s’appelait Nieylé. Elle était très bonne pour moi, elle me permettait tout. Ce jour-là, elle me dit pourtant : « Tu ne verras pas le Blanc. Baba a dit non. » Mais je lui ai dit : « Tu feras un grand paravent avec ton boubou. Je me ferai tout petit et je soulèverai un peu l’étoffe pour le voir. »<br />
On nous avait dit que le Blanc était du feu, une braise, et je voulais vraiment voir comment un homme peut être une braise. Quand il est entré, ce qui m’a frappé, c’est son casque colonial et son crayon qu’il trempait dans sa bouche. Je me dis que ce devait être son encrier. J’étais sûr qu’il avait son encrier dàns sa bouche. Puis je me suis approché tout doucement et je l’ai touché, mais il ne m’a pas brûlé, et cela m’a beaucoup surpris. C’était en 1905-1906. A cette époque, je ne parlais pas le français. J’avais l’impression que les Blancs parlaient comme des oiseaux. Puis, vers 1912, on réquisitionnait les animaux pour alimenter l’armée et les fonctionnaires. On recrutait des travailleurs, des soldats et des écoliers.<br />
L’école où nous étions contraints de nous rendre s’appelait l’ « école des otages ». On y mettait les enfants pour que les parents se tiennent tranquilles. Mais ce n’était pas un honneur d’aller dans cette école. C’était être renégat, cesser d’être africain ; alors, on s’arrangeait pour y envoyer les enfants de ses ennemis. C’est comme cela que j’y allai. C’est dans cette école que j’ai appris le français.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Comment cette langue française, cette culture se sont-elles mêlées à la culture africaine, traditionnelle, familiale, tribale, qui était la vôtre?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je ne peux pas en expliquer le mécanisme, mais les choses se sont superposées. J’ai appris le français comme j’ai appris le Coran, comme j’ai appris tous les rituels de l’Islam.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Et maintenant, que représente le français pour vous ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. La langue française me permet de regarder à l’extérieur. C’est une langue de communication internationale, c’est tout. Je ne suis jamais arrivé à penser en français :<em> je pense en peul et je traduis</em>.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Un événement vous a beaucoup rapproché de la culture française : votre rencontre avec le professeur Monod.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà quarante-neuf ans, vers 1950. La même année, j’ai pu obtenir une bourse de l’Unesco.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quel a été votre premier voyage en dehors de votre pays ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Paris. A cause de la bourse. J’étais l’ami de Théodore Monod et je lui dois beaucoup. J’étais considéré à cette époque comme anti-français. Fonctionnaire modèle, mais politiquement anti-français parce que je défendais toujours nos traditions. Monod a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. Il était à l’époque directeur de l’Institut français d’Afrique noire, et j’étais secrétaire d’administration. Pour obtenir cette bourse extraordinaire, attribuée à un homme de plus de quarante ans, il fallait avoir été élevé dans la tradition africaine, mais posséder parfaitement la langue française. Nous étions trois ou quatre à remplir ces conditions et Monod m’a choisi. L’administration, elle, n’était pas d’avis de me laisser partir. Tout ce qu’on a trouvé, c’est de dire que j’avais une dépression nerveuse. On a télégraphié à Monod pour lui dire que je ne pouvais pas venir. Fort heureusement, j’ai eu affaire à un psychiatre qui a certifié que, si tous les aliénés avaient ma constitution, les psychiatres seraient chômeurs. Et je suis parti. On m’a coupé ma solde coloniale en disant que j’avais déserté mon poste, et j’ai payé de ma poche le voyage Bamako-Dakar.<br />
A Dakar. j’ai pris un avion pour Paris. Quand on nous a dit : « Vous êtes au-dessus de la France ». j’ai été étonné de voir ces îlots de feu un peu partout, mais, au-dessus de Paris, il m’a semblé que l’avion était renversé et que le ciel était en bas. Je n’avais jamais vu tant de lumières à la fois. Quand on a ouvert la porte de l’avion, j’ai reçu un coup de froid, comme un coup de lance. J’ai pensé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Puis je me suis demandé comment j’allais bien faire pour trouver l’Unesco, avenue Kléber. Je suis entré dans le hall et j’ai entendu : « Hampâté Bâ est prié de se présenter au troisième guichet. » C’était extraordinaire. Je me disais : comment, mais comment me connaissent-ils ? Je vais au troisième guichet, je trouve un chauffeur de taxi envoyé par le directeur de l’Unesco. On m’avait retenu une chambre à l’hôtel du Bois, rue Lauriston. Nous traversons tout Paris et j’arrive. Tout est prêt. Un garçon me met dans une chambre et il la ferme. Dès qu’il est parti, j’ouvre. Il revient et la referme. Je me dis : « Qu’est-ce qu’il a à me boucler ? » Il me dit qu’il ne faut pas que je laisse ma porte ouverte, qu’un malfaiteur peut venir … Je ne comprends pas, parce que, chez moi, un Européen est au-dessus de tout soupçon. Les coloniaux ne volent pas, ne mentent pas, ne sont même pas malades ! Mais je ne peux pas supporter la porte fermée. Chez nous, on ne ferme jamais les portes.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Etes-vous resté longtemps à l’occasion de ce premier séjour?<br />
<em>Hampâté Bâ.</em> Un an. Quand je suis allé à l’Unesco, j’ai pensé qu’on allait me donner un programme. Je me suis présenté au directeur qui m’a dit : « Vous êtes à Paris, faites ce que vous voulez. » On m’a laissé dans la nature, mais on me faisait suivre pour voir où j’entrais, où j’allais, ce que je faisais, ce qui m’intéressait. Cela a duré au moins six mois. Je suis allé à l’Ecole des langues orientales, à la Sorbonne, au musée de l’Homme, dans des bibliothèques. Je me suis occupé de questions culturelles.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Parmi les chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, quels sont ceux que vous avez connus plus particulièrement?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. A part ceux de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique orientale, je les connais tous.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Est-ce qu’il vous arrive de servir de « monsieur-bons-offices » dans des cas délicats ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Chaque fois que je peux le faire. Mais je n’entreprends une mission que si je suis sûr d’aboutir. Ma dernière intervention a consisté à demander à tous les chefs d’Etat d’Afrique occidentale d’harmoniser la transcription phonétique des langues principales d’Afrique</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quand il y a des différends entre pays — de grandes affaires comme le Nigeria —, estimez-vous pouvoir intervenir?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je n’ai pas les relations nécessaires.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée, par exemple …<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui, oui. Mais <em>Sékou est très fougueux</em> …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Vous sentez-vous plutôt Malien ou plutôt africain ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. D’abord Malien. <em>Intérieurement, vraiment, je ne me sens d’aucun pays</em>.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Que représente pour vous l’idée d’unité africaine ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. C’est une idée qui m’enchante, mais est-ce qu’il est possible d’envisager une unité pour ce continent aussi grand et aussi divers ? Je me demande si la nature elle-même n’a pas horreur de l’unité. Il faut qu’il y ait une <em>unité dans la diversité</em>. Il y a une foule de choses que nous avons en commun. Il y a même beaucoup d’unité entre l’Afrique du Nord et l’autre. On y retrouve le même sentiment de la famille, le même respect pour les personnes âgées …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Vous avez beaucoup d’amis. Avez-vous des ennemis?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je ne m’en connais pas. Je connais des gens qui me critiquent, mais ce ne sont pas des ennemis.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Avez-vous trouvé quelque chose de valable dans la colonisation?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Formidable. J’ai vu des administrateurs extraordinaires, qui, d’ailleurs, ont compromis leur carrière à cause de cela. C’est pourquoi je dis aux jeunes gens : la colonisation a été une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela. Elle a eu un côté positif. Or, si vous réclamez la justice, il faut que vous soyez justes vous-mêmes, il ne faut pas confondre un ingénieur ou un médecin qui a lutté contre la lèpre, par exemple, avec un commandant qui a administré des punitions à tort et à travers.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Que pensez-vous des tâtonnements de la période postcoloniale?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je les attribue au fait que l’Afrique indépendante a eu, comme législateurs et dirigeants, des hommes formés par l’école européenne. Administrativement parlant, on ne peut pas rendre ce qu’on n’a pas ingurgité. Le pays a absorbé sans assimiler. <em>Le fossé est toujours le même entre la masse africaine et la poignée d’intellectuels qui la dirige</em>. Mais la masse est confiante. Ce qu’il faudrait, c’est que les hommes de ma génération acceptent les jeunes, qu’ils se souviennent qu’ils ont été jeunes, qu’ils sachent rester jeunes. Ce n’est pas facile.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Ne pensez-vous pas que l’influence de la psychologie moderne, des nouvelles formes d’éducation ne peut manquer de remettre en cause certaines traditions?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Toutes les traditions ne sont pas à conserver. Il y a des choses qui doivent être dépassées, qui sont dépas· sées. Le droit, par exemple, pour un chef de famille. de disposer de ses femmes et de ses enfants comme il veut. Beaucoup de vieux ne comprennent pas cela, il ne faut pas les heurter, il faut avoir de la patience. Une chose qui est dans la tête d’un vieux est une chose appelée à mourir.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Ne pensez-vous pas que la jeunesse secoue un peu trop le cocotier ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui, un peu trop. Et même inconsciemment Les jeunes arrivent à se dépersonnaliser sans même s’en rendre compte. II faudrait conserver ce que les pays ont de spécifique, savoir ce que l’Afrique peut donner à l’Europe, puisqu’elle ne s’est pas trop détachée de l’homme. et ce que l’Europe peut donner à l’Afrique, puisqu’elle s’en est trop détachée.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. On constate qu’entre les jeunes, les étudiants et les chefs d’Etat africains un désaccord va en s’accentuant. Chacun va dans une voie : les uns sont réprimés, les autres répriment. On ne voit pas comment on peut, avec les chefs actuels et la jeunesse actuelle, faire une harmonie.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. C’est très difficile parce que, d’un côté, le chef, quel qu’il soit, dès qu’il est assis sur le siège du commandement, n’a qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, tous les moyens lui semblent légaux. La jeunesse, etle, n’a pas toutes les données du problème. Je vais vous citer le cas d’un jeune Peul qui était un grand dirigeant syndicaliste, très virulent, qui a défendu ses idées avec route l’énergie et toute l’abnégation possibles. Le jour de l’indépendance, on en fait un ministre de la Fonction publique. Je dis : « On a eu tort. On aurait dû le nommer ministre du Travail. » Quelques mois plus tard, remaniement du cabinet. Le jeune homme est nommé ministre du Travail. Six mois après, je vais chez un mara·<br />
bout. Le jeune homme aimait beaucoup écouter les marabouts Il avait un peu maigri. Je lui dis :<br />
— Qu’est-ce qui ne va pas ?<br />
Il me répond :<br />
— Les ouvriers exagèrent. Ils demandent l’impossible. Je ne dors plus.<br />
— Tu vois, lui dis-je, quand on est à côté du chauffeur, on a tendance à croire qu’on connaît mieux la route.<br />
C’était un honnête homme, il est parti.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Pensez-vous que le système du parti unique soit un bon système ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui et non. C’est un bon système tant qu’il empêche les partis de se neutraliser dans l’action. S’il y avait deux partis au Mali, l’un d’eux trouverait toujours l’autre incompétent. Mais quand le parti unique devient <em>un instrument entre les mains d’une poignée d’hommes</em>, il peut être terrible.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. C’est presque toujours comme cela.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui. Pourtant, si le chef était assez raisonnable … Mais il est difficile de demander à un chef d’être raisonnable parce que, s’il était raisonnable, il serait ailleurs. C’est un problème.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Pensez-vous que la peine de mort soit une bonne chose pour punir certains délits ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui et non. Non, si un homme n’a tué qu’une fois. On peut tenter de le soigner. Mais s’il tue deux, trois, quatre fois, si Cêla devient une habitude … Nous avons eu le cas en Côte-d’Ivoire : un bonhomme a tué huit personnes … La prison, oui, c’est une bonne chose. Elle donne au type le temps de réfléchir. Mais pas une prison comme celle dans laquelle mon père a été jeté : il ne pouvait se tenir qu’assis, couché ou accroupi. A la fin, il était ankylosé.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. En Afrique, il y a beaucoup de gens en prison.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Hélas ! On dit que les hommes sont libres, ils s’expriment et on les met en prison …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Pensez-vous que les mots socialisme, capitalisme, néo-capitalisme signifient quelque chose?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. En eux-mêmes rien du tout. Pour moi, tout cela, c’est un vocabulaire appris à l’école. Je me demande même ce qu’on met dans ces mots. Lorsque j’étais ambassadeur au Mali, on avait réuni un jour tous les dirigeants. Moi, j’étais le doyen des ambassadeurs, et presque le doyen de l’assemblée. N’importe qui montait à la tribune : le camarade Modibo a dit cela, le camarade Untel a fait cela … Modibo s’est levé :<br />
— Camarades…<br />
Il a parlé, parlé. Quand il eut fini, on m’a dit de parler. J’ai dit :<br />
— Vous faites une bêtise. A vingt-cinq ans de différence d’âge, on n’utilise pas les mêmes expressions. Moi, j’essaie de comprendre les vôtres, mais si vous me demandez de parler, vous permettrez que je parle mon langage.<br />
J’ai dit à Modibo :<br />
– Tu dis à tout le monde : camarade … Modibo, tu n’es le camarade de personne ici. Comme on dit chez nous : on peut être le frère du roi, le fils de sa mère, on n’est pas son camarade. En tout cas, moi, je ne suis pas votre camarade, je suis votre père.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Dans ces conditions, le système qui consiste à donner à chaque pays un chef d’Etat, une assemblée, des ministres, vous paraît-il une bonne formule pour l’Afrique?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. C’est une formule copiée. Je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise. On verra cela à l’usage.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Et le projet de francophonie ?<br />
<em>Hampâté Bâ.</em> C’est une grande idée. Si l’on n’y met pas un contexte politique. Il ne faut pas mettre les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre. Il y a un côté positif dans la langue française. Aucune langue africaine n’aurait pu la remplacer. Ainsi, Houphouët et moi, qui sommes amis depuis trente ans, nous exprimons en français … Houphouët est vraiment un paysan. II est dans les champs à partir de neuf heures du matin, marchant d’arbre en arbre, et il connaît sa brousse comme son bistouri. Un jour, dans sa plantation, nous arrivons devant un caféier en fleur. Je regarde le caféier et je dis :<br />
— Celui qui secouerait ce caféier maintenant…<br />
Houphouët achève :<br />
— … n’aurait pas de récolte.<br />
Je n’ai plus pensé à ces mots. Et puis, un jour, Houphouët a eu maille à partir avec ses étudiants. Il en a mis quelques-uns en prison. Les juges voulaient absolument les envoyer devant les tribunaux pour les condamner. Houphouët a dit :<br />
— Laissez-les en prison.<br />
II a interdit qu’on leur rase les cheveux. De temps à autre, il les faisait venir dans son bureau, les menait devant une glace :<br />
— Regardez comme vous êtes jolis.<br />
Les juges étaient excédés. Ils voulaient hâter les choses. Houphouët m’a dit :<br />
— Il faudrait que le Seigneur me vienne en aide pour me défendre contre ces juges. Ils veulent que je condamne ces jeunes gens et, moi, je les ai mis là pour qu’ils puissent réfléchir. Tu te rappelles ce que tu m’as dit un jour devant le caféier : qui secoue les fleurs de son caféier n’aura pas de récolte. Ces jeunes gens, ce sont les fleurs de la récolte.<br />
Houphouët a un côté sympathique. Je dis toujours : je regrette beaucoup que l’homme ne soit pas mieux connu.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quelle est votre activité actuelle au sein de l’Unesco ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Membre du conseil exécutif. Nous nous réunissons tous les six mois pour discuter des projets. Nous rejetons les uns, nous retenons les autres. Entre parenthèses, nous les retenons tous.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Etes-vous essentiellement parisien ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Pas du tout. Je viens en France deux fois par an, deux mois chaque fois.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. En dehors de cette activité ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je suis en train d’écrire mes mémoires.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Et votre travail de recueil de traditions ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Cela, c’est ma vie. Je continue. J’ai déjà écrit beaucoup de contes, d’anecdotes…</p>
<p>Interview réalisée par <strong>Paul Bernetel</strong>.</p>
<p>The post <a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2018/01/une-interview-damadou-hampate-ba/">Une interview d’Amadou Hampâté Bâ</a> appeared first on <a href="https://www.webguinee.net">WebGuinee.Net</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Maryse Condé. La vie sans fards</title>
		<link>https://www.webguinee.net/blogguinee/2016/05/maryse-conde-vie-sans-fards/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AubreySouplet]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 19 May 2016 10:27:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Afrique]]></category>
		<category><![CDATA[Blogguinee]]></category>
		<category><![CDATA[Cote Ivoire]]></category>
		<category><![CDATA[Diaspora]]></category>
		<category><![CDATA[Esclavage]]></category>
		<category><![CDATA[Famille]]></category>
		<category><![CDATA[Femmes]]></category>
		<category><![CDATA[France]]></category>
		<category><![CDATA[Ghana]]></category>
		<category><![CDATA[Guinee]]></category>
		<category><![CDATA[Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Litterature]]></category>
		<category><![CDATA[Sekou Toure]]></category>
		<category><![CDATA[African-American]]></category>
		<category><![CDATA[Coup-D'etat]]></category>
		<category><![CDATA[Dictature]]></category>
		<category><![CDATA[Gouvernement]]></category>
		<category><![CDATA[Maryse Conde]]></category>
		<category><![CDATA[Maya Angelou]]></category>
		<category><![CDATA[Torture]]></category>
		<category><![CDATA[Victimes]]></category>
		<category><![CDATA[Violations Droits Humains]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://www.webguinee.net/?p=16567</guid>

					<description><![CDATA[<p>Maryse Condé. La vie sans fards. Paris : J.-C. Lattès, 2012, 333 p. Maryse Conde, 25 novembre 2012 (Photo: Claire GarateAvant-propos Sans se connaitre ni se concerter, deux descendantes d’esclaves Africains aux Amériques : feue Maya Angelou (Etats-Unis) et Maryse Condé (Guadeloupe, Antilles) relatent la quête de leurs racines africaines. En 1960 Maya épousa le&#8230;&#160;<a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2016/05/maryse-conde-vie-sans-fards/" rel="bookmark"><span class="screen-reader-text">Maryse Condé. La vie sans fards</span></a></p>
<p>The post <a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2016/05/maryse-conde-vie-sans-fards/">Maryse Condé. La vie sans fards</a> appeared first on <a href="https://www.webguinee.net">WebGuinee.Net</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<div>Maryse Condé. La vie sans fards. Paris : J.-C. Lattès, 2012, 333 p.</div>
<figure id="attachment_15235" class="wp-caption alignright"><img decoding="async" class="size-thumbnail wp-image-15235" src="https://www.webguinee.net/wp-content/uploads/2016/05/Maryse-Conde-copyright-Claire-Garate-112512-150x150-1.jpg" alt="Maryse Conde, 25 novembre 2012 (Photo: Claire Garate)" width="150" height="150" /><figcaption class="wp-caption-text">Maryse Conde, 25 novembre 2012 (Photo: Claire GarateAvant-propos</figcaption></figure>
<p>Sans se connaitre ni se concerter, deux descendantes d’esclaves Africains aux Amériques : feue Maya Angelou (Etats-Unis) et Maryse Condé (Guadeloupe, Antilles) relatent la quête de leurs racines africaines. En 1960 Maya épousa le Sud-Africain <strong>Vusumzi L. Make</strong>, qui fut successivement membre de la Ligue des Jeunes de l’African National Congress (ANC), du Pan-Africanist Congress (PAC), et du South African United Front (SAUF), une alliance ANC-PAC. Le couple vécut au Caire, alors un des pôles du pan-africanisme. Le divorce intervint en 1963. Après avoir initialement pensé à la Guinée et au Libéria, Maya choisit de s’installer à Accra. Dans All God’s Children Need Traveling Shoes elle expose les hauts et les bas, les utopies et les illusions ainsi que les désenchantements et les désillusions de l’insertion —économique, culturelle et sociale— dans la société d’accueil. Finalement, prenant note du conseil de son aîné et idole, Malcolm X, elle rentra au pays natal. Là, Dr. Martin Luther King, Jr. lui demanda de prendre activement part à une nouvelle phase de la lutte pour les droits civiques et économiques. Elle y consentit. Hélas, quelques jours après leur conversation, James Earl Roy abattait froidement l’apôtre de la non-violence à Memphis (Tennessee), le 4 april 1968.<br />
Trois ans avant l’arrivée de Maya au Ghana, la jeune <strong>Maryse Boucolon</strong> avait épousé l’artiste guinéen <strong>Mamoudou Condé</strong>. Et elle vécut tour à tour en Côte d’Ivoire, en Guinée et au Ghana. <em>La vie sans fards</em> raconte l’odyssée africaine de Maryse Condé : épouse, mère, débrouillarde, triomphante enfin des tourbillons de sa vie, et aujourd’hui sereine —comme le fut Maya— dans l’apothéose de sa carrière d’écrivain et d’éducatrice. Cette autobiographie est d’autant plus précieuse qu’elle dépeint Conakry et la Guinée des trois premières années d’indépendance.<br />
Un point important différencie cependant Maya et Maryse à leur arrivée en Afrique : la première était déjà une militante engagée, active voire passionnée. La seconde, par contre, était sinon ignorante, du moins innocente et débutante au plan politique et idéologique. Mais son inexpérience n’affecta en rien son esprit d’observation et sa lucidité. Pour cela, son témoignage vaut son pesant d’or. La novice Maryse décela ainsi tôt, en 1960, les contradictions de Sékou Touré, les premières dérives autoritaires, les pas initiaux vers la dictature. Par exemple, elle se rémémore le Camp Camayenne de 1961 —baptisé Camp Boiro en 1969. Au chapître 4 “Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage”, page 105, elle note :</p>
<blockquote>
<div>Des choses plus graves commençaient de se passer. Du jour au lendemain, des maisons étaient vidées de leurs occupants. A Camayenne, un camp s’était ouvert où, chuchotait-on, on torturait ceux qui avaient l’audace de critiquer Sékou Touré et les décisions du PDG. Des rumeurs circulaient selon lesquelles des émeutes avaient éclaté et avaient été réprimées dans le sang.</div>
</blockquote>
<div>Le paragraphe suivant se fait plus précis :</div>
<blockquote>
<div>Les Peuls étaient soumis à une répression féroce. Je n’ai jamais clairement compris ce que Sékou Touré leur reprochait. D’être trop attachés à leurs chefferies traditionnelles dont il s’efforçait de saper  le pouvoir ? En tous cas, il ne faisait pas bon s’appeler Bâ, Barry, Sow ou Diallo.</div>
</blockquote>
<div>Avec le passage du temps la mémoire confond certains détails ; par exemple, Maryse prend Louis Sénainon Béhanzin pour un historien. En fait, c’était un mathématicien doté, il est vrai, d’une énorme culture livresque dans sa discipline, en philsophie et en science sociales.<br />
On lira ici la notice biographique, suivie de la préface, d’une dédicace, de l’avant-propos et du premier chapitre. Cette section situe clairement les personnages, faits et évènements subséquents. Pour la suite je diffère la publication du deuxième chapître. Intitulé “One Flew over the Cuckoo’s Nest”, il traite de la Côte d’Ivoire (Bingerville, Abidjan). Je fais suivre donc le troisième chapitre : “<strong><em>Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou</em></strong>”. Il est le premier de plusieurs concernant la Guinée. Charité bien ordonnée commence par soi, n’est-ce pas ?!<br />
Les chapitres sur la Côte d’Ivoire et le Ghana paraîtront à la fin de cette série. Bonne lecture !<br />
<strong>Tierno S. Bah</strong></div>
<h3>Notice biographique</h3>
<div> Née à Pointe-à-Pitre, Maryse Condé est l’une des voix majeures de la littérature contemporaine. Elle a écrit notamment <em>Ségou</em>, <em>La Vie scélérate</em>, <em>Traversée de la mangrove</em>, <em>Moi, Tituba, sorcière noire de Salem</em>, <em>En attendant la montée des eaux</em> … Après avoir longtemps enseigné à l’université de Columbia, elle se partage aujourd’hui entre Paris et New York.</div>
<h3>Préface</h3>
<p>Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l’être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu’il a vécue, qu’il l’embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer <em>La Vie sans fards</em> comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles.<br />
Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d’une vocation d’écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule.<br />
Je pense que <em>La Vie sans fards</em> est surtout la réflexion d’un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s’intitulait <em>En attendant le bonheu</em>r, ce livre affirme : il finit toujours par arriver.</p>
<h3>Dédicace</h3>
<p>A Hazel Joan Rowley,<br />
qui a fermé si brutalement la porte,<br />
qu’elle nous a laissés saisis.</p>
<blockquote><p>« Vivre ou écrire, il faut choisir. »<br />
Jean-Paul Sartre</p></blockquote>
<h3>Avant-propos</h3>
<p>Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d’où l’expression de la simple vérité s’estompe, puis disparaît ? Pourquoi l’être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente de celle qu’il a vécue ? Par exemple, je lis dans les brochures rédigées par mes attachées de presse d’après mes propres informations à l’intention des journalistes et des libraires :</p>
<blockquote><p>« En 1958, elle épouse Mamadou Condé, un comédien guinéen qu’elle avait vu jouer à l’Odéon dans Les Nègres, une pièce de Jean Genet, mise en scène par Roger Blin et part avec lui pour la Guinée, le seul pays d’Afrique qui ait répondu non au référendum sur la communauté du général de Gaulle ».</p></blockquote>
<p>Ces phrases créent une image séduisante. Celle d’un amour éclairé par le militantisme. Or, elles contiennent à elles seules de nombreuses falsifications. Je n’ai jamais vu Condé jouer dans <em>Les Nègres</em>. Lorsque j’étais avec lui à Paris, il ne se produisait que dans d’obscures salles de théâtre où, ainsi qu’il le disait moqueusement, il faisait de la « nègrerie ». Il n’incarna le personnage d’Archibald à l’Odéon qu’en 1959, alors que notre mariage étant loin d’être une réussite, nous vivions la première de nos séparations. J’enseignais à Bingerville en Côte d’Ivoire où est née Sylvie-Anne, notre première fille.</p>
<p>Paraphrasant donc Jean-Jacques Rousseau dans <em>Les Confessions</em>, je déclare aujourd’hui que <em>je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi</em>.</p>
<p>D’une certaine manière, j’ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m’a souvent desservie. Dans mon récit de souvenirs <em>Le Coeur à rire et à pleurer – Contes vrais de mon enfance</em>, je raconte comment ma « vocation d’écrivain », si on peut employer pareils termes, aurait pris naissance. J’aurais environ dix ans. C’était, semble-t-il, un 28 avril, jour de l’anniversaire de ma mère que j’idolâtrais, mais dont le caractère singulier, complexe et fantasque ne manquait pas de me déconcerter. J’aurais donc élaboré une composition, mi-poème, mi-saynète, où je me serais efforcée de peindre les multiples facettes de sa personnalité, tantôt tendre et sereine comme brise de mer, tantôt moqueuse et grinçante. Ma mère m’aurait écoutée sans mot dire tandis que je paradais devant elle, vêtue d’une robe bleue. Puis, elle aurait levé sur moi des yeux à ma stupeur remplis de larmes et aurait soufflé :<br />
— C’est ainsi que tu me vois ?<br />
J’aurais éprouvé à ce moment-là un sentiment de puissance que j’aurais cherché à revivre, livre après<br />
livre. Cette anecdote construite a posteriori me semble parfaitement illustrer ces involontaires (?) tentatives d’embellissement que je dénonce. Il est certain que j’ai souvent rêvé de choquer mes lecteurs en dégonflant<br />
certaines boursouflures. Plus d’une fois, j’ai regretté que des flèches contenues dans mes textes n’aient pas été perçues. Ainsi dans mon dernier roman <em>En attendant la montée des eaux</em> (J.-C. Lattès 2010), j’écris : « <em>Un terroriste n’est-il pas tout simplement un exclu, exclu de sa terre, exclu de la richesse, exclu du bonheur, qui tente de manière désespérée et peur-être barbare de faire entendre sa voix ?</em> »<br />
J’espérais que dans notre époque si frileuse, une telle définition pourrait susciter diverses réactions. Or seul Didier Jacob du <em>Nouvel Observateur</em>, lors d’une interview, me posa une question à ce sujet.<br />
Cependant, le désir de choquer ne saurait, à lui seul, résumer la vocation d’un écrivain. La passion de l’écriture a fondu sur moi presque à mon insu. Je ne la comparerai pas à un mal d’origine mystérieuse puisqu’elle m’a procuré mes joies les plus hautes. Je la rapprocherais plutôt d’une urgence, un peu effrayante dont je n’ai jamais su démêler les causes. N’oublions pas que je suis née dans un pays, à l’époque, sans musée, sans vraie salle de spectacle, où les seuls écrivains que nous fréquentions appartenaient à nos manuels scolaires er étaient originaires d’Ailleurs.</p>
<p>Je n’ai pas été un écrivain précoce, griffonnant à seize ans des textes géniaux. Mon premier roman est paru à mes quarante-deux ans, quand d’autres commencent de ranger leurs papiers er leurs gommes et a été fort mal accueilli, ce que j’ai accepté avec philosophie comme la préfiguration de ma future carrière littéraire. La principale raison qui explique que j’ai tant tardé à écrire, c’est que j’étais si occupée à vivre douloureusement que je n’avais de loisir pour rien d’autre. En fait, je n’ai commencé à écrire que lorsque j’ai eu moins de problèmes et que j’ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.</p>
<p>J’ai longuement parlé du milieu dont je suis issue dans Le Coeur à rire et à pleurer et surtout dans Victoire, les saveurs et les mots. Le film à succès d’Euzhan Paley : <em>La Rue Case-Nègres</em> a popularisé une certaine image des Antilles. Non ! Nous ne sommes pas tous des damnés de la terre nous tuant à la peine dans la grattelle de la canne à sucre. Mes parents faisaient partie de l’embryon de la petite bourgeoisie et se dénommaient avec outrecuidance « Les Grands Nègres ». Je dirai à leur décharge que leurs enfances avaient été terribles et qu’ils voulaient à tout prix protéger leur descendance.<br />
Jeanne Quidal, ma mère, était la fille bâtarde d’une mulâtresse illettrée qui ne sut jamais parler le français. Sa mère se louait chez des blancs-pays, de leur vrai nom les Wachter, et elle avait très tôt connu son lot de honte et d’humiliation.<br />
Auguste Boucolon, mon père, bâtard lui aussi, s’était retrouvé orphelin, quand sa pauvre mère avait péri brûlée vive dans l’incendie de sa case. On peut malgré tout dire que ces douloureuses circonstances avaient eu des conséquences relativement positives.<br />
Les Wachter avaient autorisé ma mère à bénéficier de l’enseignement du précepteur de leur fils, ce qui lui avait permis d’être « anormalement » instruite, vue sa couleur, et de devenir une des premières institutrices noires de sa génération. Mon père, pupille de la nation, avait poursuivi une scolarité rare pour l’époque, à coups de bourses et avait fini… fondateur d’une petite banque locale, la « Caisse Coopérative de Prêts » qui aidait les fonctionnaires.</p>
<p>Une fois mariés, Jeanne et Auguste furent le premier couple de Noirs à posséder une voiture, une Citroën C4, à se faire bâtir à la Pointe une maison de deux étages, à passer leurs vacances dans leur « maison de changement d’air » au bord de la rivière Sarcelles à Goyave. Imbus de leur réussite, ils considéraient que rien n’était assez bon pour eux et ils nous élevèrent, mes sept frères, mes soeurs et moi dans le mépris et l’ignorance de la société qui nous entourait</p>
<p>Dernière-née de cette large fratrie, j’étais particulièrement choyée. Tout le monde s’accordait à dire que mon avenir serait exceptionnel et je le croyais volontiers. A 16 ans, quand je partis commencer mes études supérieures à Paris, j’ignorais le créole. N’ayant jamais assisté à un <em>lewoz</em>, je ne connaissais pas les rythmes de la danse traditionnelle, le <em>gwoka</em>. Même la nourriture antillaise, je la jugeais grossière et sans apprêt.</p>
<p>Je ne parlerai pas de ma vie actuelle, sans grands drames, si ce n’est l’approche à pas sournois de la vieillesse puis de la maladie, événements sans originalité qui, j’en suis sûre, n’intéresseraient personne. Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu’a occupée l’Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. Qu’est-ce que j’y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec exactitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l’Afrique, je ne pourrais reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans <em>Un amour de Swann</em> :</p>
<blockquote><p>« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre. »</p></blockquote>
<h3>Première Partie<br />
Chapitre 1. — « Mieux vaut mal mariée que fille »<br />
Proverbe guadeloupéen</h3>
<p>J’ai fait la connaissance de <strong>Mamadou Condé</strong> en 1958 à la Maison des Étudiants de l’Ouest Africain, grande bâtisse délabrée située boulevard Poniatowski à Paris. Puisque l’Afrique, son passé, son présent, comptait pour ma seule préoccupation, je venais de me faire deux amies, deux soeurs, Peules de Guinée : <strong>Ramatoulaye</strong> et <strong>Binetou</strong>. Je les avais rencontrées lors d’un meeting politique à la salle des Sociétés Savantes, rue Danton, aujourd’hui disparue. Elles venaient de Labé et m’avaient fait rêver en me montrant les photos jaunies de leurs vénérables parents, vêtus de boubous de bazin, assis devant leurs cases rondes à toit de paille.</p>
<p>La Maison des Étudiants était riche en courants d’air. Pour lutter contre le froid, Ramatoulaye, Binetou et moi, nous buvions tasse sur tasse de thé vert à la menthe dans le foyer où brûlait un minuscule poêle à charbon. Un après-midi, un groupe de Guinéens vint nous y rejoindre.<br />
Tous appelaient Condé « le Vieux», ce qui était, je l’avais appris, un signe de respect, mais aussi, parce que, déjà grisonnant, il semblait plus âgé que la moyenne des étudiants. Il parlait également du ton sentencieux d’un Sage qui énonce de profondes vérités. Pourtant son acte d’état-civil affirmant qu’il était né vers 1930 contredisait et son apparence et son comportement. Extrêmement frileux, il portait enroulée autour du cou une lourde écharpe tricotée main et sous son épais manteau de couleur terreuse, deux ou trois pullovers. Je fus surprise quand on fit les présentations. Comédien qui suivait les cours du Conservatoire de la rue Blanche ? Sa diction laissait beaucoup à désirer. Quant à sa voix haut perchée, elle n’avait rien de celle d’un baryton. Soyons franche ! En<br />
d’autres temps, je lui aurais à peine adressé la parole. Mais, pour moi, la vie avait radicalement basculé. Celle que j’avais été n’était plus.</p>
<p>L’arrogante Maryse Boucolon, l’héritière des « Grands Nègres », élevée dans le souverain mépris des inférieurs avait été frappée d’une blessure mortelle. Fuyant mes anciens amis, je n’avais plus qu’un désir : me faire oublier. J’avais quitté le lycée Fénelon et je ne m’enorgueillissais plus d’être une des très rares Guadeloupéennes à préparer le concours des Grandes Écoles avec toutes les chances d’être reçue. Cela n’avait pas été mon seul titre de gloire ! Après la parution des bonnes feuilles de <em>Peau Noire, Masques Blancs</em> dans la revue <em>Esprit</em>, outrée par cette peinture que je jugeais avilissante de la société antillaise, j’avais adressé à la direction une <em>Lettre Ouverte</em> dans laquelle j’affirmais que Frantz Fanon n’avait rien compris à notre société. Ô surprise, en réponse à ma missive enflammée, malgré mon extrême jeunesse, j’avais été invitée par Jean-Marie Domenach lui-même à venir à la rue Jacob afin d’exposer mes critiques.</p>
<p>Mais depuis ces jours fastueux, l’Haïtien Jean Dominique, le futur héros de <em>The Agronomist</em>, le documentaire hagiographique de l’Américain Jonathan Demme était passé par là. Je ne me souviens plus dans quelles circonstances j’avais rencontré cet homme dont le comportement devait avoir de telles conséquences dans ma vie. Nous avions vécu un remarquable amour intellectuel. Vu le splendide isolement dans lequel j’avais été élevée, je ne savais rien d’Haïti. Jean Dominique ne m’avait pas simplement déniaisée physiquement. Il m’avait éclairée, me révélant la geste des « Africains chamarrés » selon l’expression méprisante de Napoléon Bonaparte. Grâce à lui, j’avais découvert le martyre de Toussaint Louverture, le triomphe de Jean-Jacques Dessalines et les premières difficultés de la nouvelle République Noire. Il m’avait aussi donné à lire <em>Gouverneurs de la Rosée</em> de Jacques Roumain, <em>Bon Dieu rit</em> d’Edris St-Amand, <em>Compère Général Soleil</em> de Jacques Stephen Alexis. En un mot, il m’avait initiée à l’extraordinaire richesse d’une terre que j’ignorais. Sans nul doute, c’est lui qui a planté dans mon coeur cet attachement pour Haïti qui ne s’est jamais démenti.</p>
<p>Le jour où prenant mon courage à deux mains, je lui annonçai que j’étais enceinte, il sembla heureux, très heureux même et s’écria avec emportement :<br />
— C’est un petit mulâtre que j’attends cette fois !<br />
Car d’une précédente union, il avait deux filles dont l’une J.J. Dominique est devenue écrivain.<br />
Néanmoins, me rendant chez lui le lendemain, je le trouvai en train de vider son appartement et de ranger ses effets dans des malles. D’un air pénétré, il m’expliqua qu’une menace d’une exceptionnelle gravité se profilait sur Haïti. Un médecin du nom de François Duvalier se présentait à l’élection présidentielle. Parce qu’il était noir, il suscitait l’enthousiasme des foules, lassées des présidents mulâtres et dangereusement sensibles à l’idéologie du « noirisme ». Or, il ne possédait aucune des qualités nécessaires pour remplir une si haute fonction.<br />
Toutes les forces d’opposition à ce détestable projet devaient donc se rejoindre au pays et former un front commun.<br />
Jean Dominique s’envola et ne m’adressa pas même une carte postale. Je restai seule à Paris, ne parvenant pas à croire qu’un homme m’avait abandonnée avec un ventre. C’était impensable. Je refusais d’accepter la seule explication possible : ma couleur. Mulâtre, Jean Dominique m’avait traitée avec le mépris et l’inconscience de ceux qui stupidement s’érigeaient alors en caste privilégiée. Comment interpréter ses stances anti-duvaliéristes ? Quel crédit accorder à sa foi dans le peuple ? Il va sans dire que pour moi, ce n’était qu’hypocrisie.</p>
<p>Je parvins difficilement à supporter les longs mois de cette grossesse solitaire. Un médecin de la Sécurité Sociale des étudiants me trouvant dépressive et dénutrie m’expédia dans une maison de repos dans l’Oise où tout le monde m’entoura d’attentions que je n’ai pas oubliées. Pour la première fois, je découvrais la compassion des étrangers. Finalement, le 13 mars 1956, alors que j’aurais dû préparer d’arrache-pied mon concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, j’accouchai dans une petite clinique du XVe arrondissement, d’un fils à qui je donnai au hasard le prénom de Denis. Sur ces entrefaites, ma mère adorée mourut subitement à la Guadeloupe. Sous le coup de toutes ces épreuves, je jouai à la Marguerite Gautier. Un infiltrat tuberculeux se déclara dans mon poumon droit et le même médecin de la Sécurité Sociale des étudiants me dirigea vers le Sanatorium de Vence dans les Alpes-Maritimes. Je devais y rester plus d’un an.<br />
— Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi sur toi ? répétait, ulcérée, en m’accompagnant à la gare, Yvane Randal, une des rares amies que je fréquentais encore.<br />
Toute à mon chagrin, je ne l’entendais pas.<br />
Faute de moyens, j’avais dû confier mon adorable nourrisson à l’Assistance Publique dont les austères locaux s’élevaient avenue Denfert-Rochereau. Pourtant, j’avais deux soeurs aînées vivant dans la capitale. La première, Ena, qui était aussi ma marraine, étonnamment belle, mélancolique et rêveuse, était entourée d’une aura de mystère. Venue faire des études de musique, elle avait épousé, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le Guadeloupéen Guy Tirolien, élève de l’École Nationale d’Administration qui, avec son recueil <em>Balles d’Or</em>, devait devenir notre poète national. Les raisons de leur divorce constituaient un des secrets les plus sulfureux de notre famille. Alors que son mari se languissait au stalag à côté de Léopold Sédar Senghor, Ena le trompait avec une coterie de fringants officiers allemands qui la surnommaient « Bijou ». Pour l’heure, elle était entretenue par un richissi me homme d’affaires. Pour meubler son inaction, elle jouait au piano des mélodies de Chopin et buvait des alcools forts. L’autre, Gillette, était plus terre à terre. Assistante sociale à Saint-Denis, alors un faubourg populeux et pauvre, elle était mariée à <strong>Jean[-Baptiste] Deen</strong>, un <em>étudiant en médecine d’origine guinéenne</em>.<br />
— Tu ne mérites pas ce qui t’arrive !  ajoutait Yvane, révoltée.<br />
Moi-même, je ne savais que penser. A certains moments, j’avais la conviction d’avoir été victime d’une immense injustice. A d’autres, une voix me soufflait que je méritais ce qui m’arrivait, la conviction d’appartenir à une espèce supérieure dans laquelle j’avais été élevée ayant irrité le sort. Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin.</p>
<p>Ce séjour à Vence fut sinistre. Comme Marie-Noëlle dans le roman <em>Desirada</em> je garde un triste souvenir des heures interminables passées au lit, des perfusions quotidiennes de PAS, de la fatigue, des nausées, des fièvres, des suées et des insomnies. Mais à la différence de Marie-Noëlle, je ne rencontrai pas l’amour. Cela aurait été difficile. Quand nous nous portions mieux, nous avions l’autorisation de nous rendre une fois par mois à Nice, sous la conduite d’une infirmière en blouse blanche. A notre approche, les passants s’écartaient, car nous symbolisions la détresse et la maladie, qui sont contagieuses, on le sait. Nous poussions jusqu’à la mer et nous regardions avec envie les bien portants à demi nus et bronzés qui se poursuivaient à la brasse. Je pensais avec douleur à ma mère que je ne verrais jamais plus et à mon beau bébé, et avec haine à Jean Dominique. Néanmoins comme cela se produit souvent dans la vie, ces longs mois eurent une contrepartie heureuse. Grâce à une série d’autorisations spéciales dues à mon état de santé, je pus terminer une licence de lettres modernes à la Faculté d’Aix-en-Provence. J’optai pour le français, l’anglais, et l’italien et non plus le français, le latin et le grec, comme j’en avais rêvé lorsque j’étais en hypokhâgne.</p>
<p>De retour à Paris, je répondis à une petite annonce et trouvai du travail dans une branche du ministère de la Culture, rue Boissy d’Anglas. Forte de cet emploi, je me crus capable de reprendre Denis avec moi et de mettre fin au sentiment de culpabilité que j’éprouvais en pensant à lui. Ma vie se révéla très vite un enfer. Depuis la mort de ma mère, mon père, qui ne m’avait jamais beaucoup aimée, se désintéressait complètement de moi et ne m’envoyait plus d’argent. Je n’ai jamais compris pourquoi l’attitude d’Ena et Gillette à mon endroit s’était pareillement modifiée. Comme elles étaient sensiblement plus âgées que moi, il n’y avait jamais eu beaucoup d’intimité entre nous. Néanmoins, par le passé, elles étaient plutôt gentilles et m’invitaient régulièrement à déjeuner ou à dîner chez elles. Depuis ma grossesse et la fuite de Jean Dominique, alors que j’aurais eu tellement besoin d’être entourée, je ne les voyais plus. Quand je me hasardais à téléphoner, c’est tout juste si elles ne raccrochaient pas en entendant ma voix. Avais-je choqué leurs sentiments petits-bourgeois ? Étaientelles déçues de me voir, alors que j’étais promise à un brillant avenir, engrossée, puis abandonnée comme une servante ? Réagissaient-elles en fin de compte comme les petites bourgeoises qu’elles étaient ?</p>
<p>Je n’avais donc pour vivre avec mon bébé que mon dérisoire salaire du ministère. J’habitais, moqueuse coïncidence, dans un immeuble bourgeois face à l’Ambassade d’Haïti dans le XVIIe arrondissement. Mais, j’occupais une chambre de bonne avec l’eau et les toilettes sur le palier. Chaque matin, je traversais Paris pour déposer Denis à la crèche des enfants d’étudiants qui se trouvait rue des Fossés-Saint-Jacques dans le Ve, puis je me précipitais au ministère à la Concorde. En fin de journée, je parcourais la même distance en sens inverse. Inutile de dire que je ne sortais jamais le soir. Moi naguère si friande de cinéma, de théâtre, de concerts de musique et de repas aux restaurants, je n’allais plus nulle part. Je baignais mon fils, je le faisais manger, puis je m’efforçais de l’endormir en lui chantant des berceuses. La rumeur ayant circulé que ma brusque disparition était due au fait que j’étais une « fille-mère », comme on désignait alors avec mépris les « mères-célibataires », à l’ exception des fidèles Yvane Randal et Eddy Edinval, les étudiants antillais m’évitaient. Je ne fréquentais plus que des Africains qui ne savaient rien de moi et qu’impressionnaient mes manières et mon restant de bagout.</p>
<p>J’avais beaucoup de mal à payer mon loyer. Quand les retards s’accumulaient, le propriétaire, un bourgeois de carte postale, cheveux blancs de neige, profil aristocratique, escaladait les six étages qui menaient au triste réduit qu’il me louait et vociférait:<br />
— Je ne suis pas là pour vous servir de père !<br />
Au ministère, au contraire, je retrouvais ces marques de gentillesse et de sympathie qui m’avaient tellement surprise lors de mon séjour dans la maison de repos de l’Oise. Pour parler comme Tennessee Williams, <em>the kindness of strangers</em> ne cessait de m’entourer. Tout le service où je travaillais s’apitoyait sur ma jeunesse et mon dénuement, admirait ma dignité et mon courage. Le week-end, j’étais régulièrement invitée à déjeuner chez mes collègues. Les convives s’extasiaient sur la beauté de Denis, couvert de baisers et traité comme un petit prince. Au départ, mes hôtesses glissaient dans mon sac des vêtements usagés, pas seulement d’enfants, du pain d’épice, des boîtes d’Ovomaltine ou de cacao Van Houten, destinées à fortifier le fils et la mère, les deux étant fort chétifs. Je versais des larmes d’humiliation sur le trottoir.</p>
<p>Que faisait-on exactement rue Boissy d’Anglas ? Je crois me souvenir que le Département auquel j’appartenais rédigeait des lettres qui accompagnaient des projets culturels à l’intention du ministre.</p>
<p>Au bout de quelques mois, je compris que je n’étais pas en état de suivre ce régime. Je me résignai à me séparer de nouveau de Denis. Je le confiai à une nourrice agréée, Mme Bonenfant qui habitait dans les environs de Chartres. Comme je fus bien vite incapable de lui régler ses 18 000 anciens francs mensuels, je pris le large et ne remis plus les pieds à Chartres. Mme Bonenfant n’engagea aucun recours contre moi. Elle se borna à m’adresser des lettres bourrées de fautes d’orthographe où elle me donnait des nouvelles de « notre » petit.<br />
— Vous lui manquez beaucoup ! assurait-elle. Il vous réclame tout le temps.<br />
Je pleurais en lisant ce courrier, car j’étais bourrelée de remords. Les jours se succédaient dans un brouillard de souffrance et de mauvaise conscience. Je dormais deux ou trois heures par nuit. En quelques semaines, je maigris de huit kilos. Les lecteurs me demandent souvent pourquoi mes romans sont remplis de mères qui considèrent leurs enfants comme des poids trop lourds à porter, d’enfants qui souffrent d’être mal aimés et se replient sur eux-mêmes. C’est que je parle d’expérience. J’aimais profondément mon fils. Cependant, non seulement sa venue avait détruit les espoirs qui faisaient la base de mon éducation, mais j’étais incapable de subvenir à ses besoins. En fin de compte, mon comportement à son égard pouvait sembler celui d’une mauvaise mère.</p>
<p>Je ne garde aucun souvenir de la cour au pas de charge que me fit Condé. Premier baiser, première étreinte, premier plaisir partagé. Rien. Je n’ai pas non plus souvenir d’une conversation, d’un échange sérieux entre nous sur quelque sujet que ce fût. Pour des raisons différentes, nous étions également pressés de passer devant le maire. J’espérais grâce à ce mariage retrouver un rang dans la société.</p>
<p>Condé avait hâte d’exhiber cette épousée universitaire, visiblement de bonne famille et qui parlait le français comme une vraie Parisienne. Condé était un personnage assez complexe, doté d’une gouaille que je trouvais souvent commune, presque vulgaire, mais qui était efficace. Je tentai vainement de le façonner à mon goût. Il repoussait mes diverses tentatives avec une détermination qui témoignait de sa liberté d’esprit. Ainsi, je prétendis l’habiller d’une parka, vêtement à la mode en ces années-là.<br />
— Trop jeune ! Beaucoup trop jeune pour moi ! assurait-il de sa voix nasale.<br />
Je tentai de lui communiquer ma passion pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, les réalisateurs italiens, Antonioni, Fellini, Visconti, ou pour Carl Dreyer et Ingmar Bergman. Il s’endormit si profondément pendant la projection des <em>Quatre cents coups</em> de François Truffaut (1958) que j’eus du mal à le réveiller en fin de séance sous les regards narquois des spectateurs. Il m’infligea mon échec le plus cuisant quand je tentai de l’initier aux poètes de la Négritude que j’avais découverts quelques années auparavant quand j’étais élève d’hypokhâgne. Un jour, Francaise, une camarade de classe, qui se piquait de militantisme, m’apporta un mince opuscule qui portait en titre: <em>Discours sur Le colonialisme</em>. Je ne savais rien de son auteur. Pourtant, sa lecture me bouleversa tellement que le lendemain, je me précipitai à la librairie Présence Africaine. J’achetai tout ce que je trouvai d’Aimé Césaire. Pour faire bonne mesure j’achetai aussi les poèmes de Léopold Sédar Senghor et de Léon-Gontran Damas.</p>
<p>Condé ouvrait au hasard l’ouvrage de celui qui était devenu mon écrivain favori, le <em>Cahier d’un retour au pays natal </em>d’Aimé Césaire et déclamait moqueusement :</p>
<p>« Que 2 et 2 font 5<br />
que la forêt miaule<br />
que l’arbre tire les marrons du feu<br />
que le cil se lisse la barbe<br />
et cetera et cetera.… »</p>
<p>— Qu’est-ce que cela veut dire? s’exclamait-il.<br />
Pour qui écrit-il ? Certainement pas pour moi qui<br />
ne le comprends pas.<br />
A la rigueur, il tolérait Léon-Gontran Damas dont le style lui semblait plus simple er direct.</p>
<p>Cependant, ce qui me paraît incroyable, c’est que je ne lui révélai jamais l’existence de Denis. Je ne fus même pas tentée de l’avouer, car je savais que cette révélation rendrait tout projet de mariage impossible. Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd’hui. Si la virginité chez une femme n’était plus tout à fait de rigueur, la libération sexuelle était loin de s’amorcer. La loi Simone Veil ne devait être votée qu’environ 15 ans plus tard. Avoir un enfant « naturel » ne s’avouait pas aisément.</p>
<p>Condé ne fit pas l’unanimité auprès des rares personnes à qui je le présentai.<br />
— Quel est son niveau d’études ? demanda avec arrogance Jean, le mari de Gillette quand je l’emmenai déjeuner à Saint-Denis.<br />
Ena qui nous avait hâtivement reçus dans un bar de la place des Abbesses, téléphona à Gillette pour lui indiquer qu’en trente minutes d’entrevue, il avait ingurgité six bières et deux verres de vin rouge. Sûrement, c’était un ivrogne. Yvane et Eddy se plaignaient :<br />
— On ne comprend pas quand il parle.<br />
Moi-même, je voyais bien que ce n’était pas l’homme dont j’avais rêvé. Mais celui dont j’avais rêvé m’avait laidement trahie. Nous nous mariâmes un matin du mois d’août 1958 par un éclatant soleil à la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris. Les platanes verdoyaient. Si Ena ne prit pas la peine de se déplacer, Gillette assista à la cérémonie, accompagnée de sa fille Dominique qui n’arrêta pas de bouder parce que cela ne ressemblait pas à un « vrai mariage », se plaignit-elle. Nous prîmes un verre de Cinzano rouge au café du coin, puis nous emménageâmes dans un meublé des environs où Condé avait loué un deux pièces.</p>
<p>Moins de trois mois plus tard, nous étions séparés. Nous ne nous disputions pas. Simplement, nous ne pouvions supporter d’être longtemps ensemble. Tout ce que l’un de nous faisait ou disait, irritait l’autre. Parfois, pour servir de tampon, nous faisions appel à quelques invités, mais je détestais ses amis autant qu’il détestait Yvane et Eddy. Au cours de l’année qui suivit, quand je m’aperçus que j’étais enceinte, nous fimes plusieurs tentatives pour reprendre la vie commune. Puis, il fallut nous résigner à la rupture. Je ne souffris pas de ce qui pouvait sembler un nouveau déboire amoureux.<br />
D’une certaine manière, j’avais obtenu ce que je voulais. Je m’appelais Madame et je portais une alliance à l’annulaire de la main gauche. Ce mariage avait « relevé ma honte ». Jean Dominique m’avait insufflé la peur et la méfiance des hommes antillais. Condé était un « Africain ». Non pas un « Guinéen » comme je l’ai prétendu par la suite, impliquant menteusement que Sékou Touré et l’indépendance de 1958 avaient joué quelque rôle dans ce mariage. Répétons que je n’étais pas encore suffisamment « politisée » pour cela. Je croyais que si j’abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N’y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m’avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n’avait pas duré : j’avais posé sur les épaules de Condé un poids d’attentes et d’imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.</p>
<p>Je perçois aujourd’hui avec une lucidité cruelle à quel point cette union fut un marché de dupes. L’amour, le désir n’y tenaient que peu de place. A travers moi, il cherchait ce qui lui manquait : l’instruction et l’appartenance à un solide milieu familial. Le mari de Gillette avait eu raison de s’interroger sur son niveau d’études. Condé possédait tout juste le certificat d’études primaires. Son père étant mort alors qu’il était très jeune, il avait été élevé à Siguiri par une pauvresse de mère qui vendait de la pacotille sur les marchés. Il devait découvrir que ce métier de comédien qu’il avait choisi, sans vocation véritable, pour quitter la Guinée et se parer du beau nom « d’étudiant », ne l’auréolait d’aucun prestige. Ne bénéficiant d’aucun appui dans la société, ses ambitions « d’être quelqu’un » pour parler comme Marlon Brando dans <em>Sur les quais</em> n’avaient aucune chance de se réaliser.</p>
<p>En 1959, la Coopération commençait de balbutier.<br />
Une aile du ministère abrita bientôt un bureau d’embauche pour les Français qui voulaient tenter leur chance en Afrique. Cette offre semblait faite pour moi. En effet, l’Afrique, quand je l’avais découverte en hypokhâgne, n’était rien de plus qu’un objet littéraire. C’était la source d’inspiration de poètes dont la voix me changeait de celles des sempiternels Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Valéry. Cependant au fur et à mesure, les réalités africaines avaient occupé dans ma vie une place de plus en plus grande. Je ne voulais plus songer aux Antilles qui évoquaient des souvenirs trop douloureux. Je me précipitai donc au bureau de recrutement. Je me rappelle encore la stupeur du blondinet aux joues roses qui prit soin de ma candidature. Il m’assaillait de questions :<br />
— Vous voulez partir en Afrique seule avec un enfant ? Et votre époux ? Ne venez-vous pas de vous marier ?</p>
<p><strong><em>A suivre. Chapître 3 : Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou<br />
</em></strong></p>
<p>Du même auteur :</p>
<p>Aux Éditions Robert Laffont</p>
<ul>
<li><em>Un saison à Rihat</em>a, 1981</li>
<li><em>Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre</em>, 1984</li>
<li><em>Ségou, vol. 2, La terre en miettes</em>, 1985</li>
<li><em>La vie scélérate</em>, 1987, Prix de l’Académie française</li>
<li><em>En attendant le bonheur : Heremakhonon</em>, 1988</li>
<li><em>La colonie du Nouveau Monde</em>, 1993</li>
<li><em>La migration des coeurs</em>, 1995</li>
<li><em>Pays mêlé</em>, 1997</li>
<li><em>Désirada</em>, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe</li>
<li><em>En attendant le bonheur : Heremakhonon</em>, 1997</li>
<li><em>Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais</em>, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar</li>
<li><em>Célanire cou-coupé</em>, 2000</li>
</ul>
<p>Aux Éditions du Mercure de France</p>
<ul>
<li><em>Moi, Tituba, sorcière noire de Salem</em>, 1986. Grand Prix<br />
Littéraire de la femme</li>
<li><em>Pension Les Alizés</em>, 1988</li>
<li><em>Traversée de la mangrove</em>, 1989</li>
<li><em>Les derniers rois mages</em>, 1992</li>
<li><em>La belle créole</em>, 2001</li>
<li><em>Histoire de la femme cannibale</em>, 2003</li>
<li><em>Victoire, les saveurs et les mots : récit</em>, 2006. Prix Tropiques</li>
<li><em>Les belles ténébreuses</em>, 2008</li>
</ul>
<p>Aux Éditions Jean-Claude Lattès</p>
<ul>
<li><em>En attendant la montée des eaux</em>, 2010. Grand Prix du Roman Métis</li>
</ul>
<p>The post <a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2016/05/maryse-conde-vie-sans-fards/">Maryse Condé. La vie sans fards</a> appeared first on <a href="https://www.webguinee.net">WebGuinee.Net</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Cheikh Hamidou Kane. “L’Afrique conditionnera l’avenir du monde”</title>
		<link>https://www.webguinee.net/blogguinee/2014/05/cheikh-hamidou-kane-afrique-reconditionnera-avenir-monde/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AubreySouplet]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 07 May 2014 14:01:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Afrique]]></category>
		<category><![CDATA[Blogguinee]]></category>
		<category><![CDATA[Coloniale]]></category>
		<category><![CDATA[Cote Ivoire]]></category>
		<category><![CDATA[Culture]]></category>
		<category><![CDATA[Diaspora]]></category>
		<category><![CDATA[France]]></category>
		<category><![CDATA[Fulbe]]></category>
		<category><![CDATA[Guinee]]></category>
		<category><![CDATA[Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Politique]]></category>
		<category><![CDATA[Religion]]></category>
		<category><![CDATA[Senegal]]></category>
		<category><![CDATA[Cesaire]]></category>
		<category><![CDATA[Cheikh Hamidou Kane]]></category>
		<category><![CDATA[Islam]]></category>
		<category><![CDATA[Negritude]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://www.webguinee.net/?p=16542</guid>

					<description><![CDATA[<p>Témoin et acteur de la vie politique du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane est l’auteur d’une œuvre de référence de la littérature africaine : L’Aventure ambiguë. Paru en 1961, ce roman-témoignage continue de faire le tour du monde. A 86 ans, son auteur, qui a par ailleurs écrit Les Gardiens du temple en 1995, a reçu Africultures en marge du Salon&#8230;&#160;<a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2014/05/cheikh-hamidou-kane-afrique-reconditionnera-avenir-monde/" rel="bookmark"><span class="screen-reader-text">Cheikh Hamidou Kane. “L’Afrique conditionnera l’avenir du monde”</span></a></p>
<p>The post <a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2014/05/cheikh-hamidou-kane-afrique-reconditionnera-avenir-monde/">Cheikh Hamidou Kane. “L’Afrique conditionnera l’avenir du monde”</a> appeared first on <a href="https://www.webguinee.net">WebGuinee.Net</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Témoin et acteur de la vie politique du Sénégal, <strong>Cheikh Hamidou Kane</strong> est l’auteur d’une œuvre de référence de la littérature africaine : <strong>L’Aventure ambiguë</strong>. Paru en 1961, ce roman-témoignage continue de faire le tour du monde. A 86 ans, son auteur, qui a par ailleurs écrit<strong> Les Gardiens du temple</strong> en 1995, a reçu Africultures en marge du Salon du livre de Genève. Il revient sur son histoire dans l’Histoire.</p></blockquote>
<p><strong>Africultures</strong>. “<em>Je ne suis un écrivain qu’à titre accessoire”, avez-vous déclaré lors d’une interview. Vous avez pourtant écrit deux romans, dont l’un, L’Aventure ambiguë, a eu la renommée et les retentissements que l’on sait, alors qu’entendez-vous par là ?</em></p>
<p><strong>Cheikh Hamidou Kane</strong>. J’ai usé de l’écriture pour porter témoignage de mon histoire. Après avoir écrit L’<em>Aventure ambiguë</em>, qui est dans une certaine mesure mon autobiographie et l’histoire de mon <strong>ethnie</strong> peule, je me suis rendu compte qu’elle concernait aussi beaucoup d’autres ethnies. Partout où je vais dans le monde, on me dit : “<em>ce que vous avez écrit nous concerne aussi</em>”. Ce livre est le témoignage de la vie d’un colonisé africain pendant les trente dernières années de la colonisation. Tous ceux qui ont vécu dans les anciennes colonies de la France, d’Angleterre, d’Espagne ou du Portugal, se reconnaissent dans cette histoire. C’est le passage d’une société traditionnelle, africaine, noire, colonisée, à la rencontre du colonisateur.<br />
J’ai d’abord écrit ce témoignage sous la forme d’un journal alors que j’étais étudiant en France Je l’ai ensuite transformé en récit. Je n’étais pas écrivain. Ensuite j’ai été engagé dans une carrière de cadre africain, et ce, les trente premières années de l’Indépendance. La colonisation était finie. Désormais nous étions au pied du mur, nous qui avions été les colonisés nous devions à présent diriger et gouverner. Les Gardiens du Temple porte témoignage des trente premières années de l’Indépendance. Ces deux livres rendent compte de mon vécu et il se trouve que mon vécu est un vécu historique.</p>
<p><em>Vous attendiez-vous au succès, toujours actuel, de L’Aventure ambiguë ?</em></p>
<p>Jusqu’à présent je continue d’être étonné par la notoriété de ces livres, surtout de<strong> L’Aventure ambiguë</strong>; il y a eu des livres, des thèses dessus. Il est inscrit dans les programmes francophones, Il a été traduit dans une trentaine de langues. Il est inscrit au programme dans les universités. J’aime à raconter que depuis une dizaine d’années il est étudié par les Mormons. J’ai été invité dans leur université à plusieurs reprises. A chaque fois je suis surpris par le retentissement que ce livre a chez ces jeunes Américains blancs ou noirs qui me disent : “vous nous avez appris, dans une certaine mesure, comment on peut être moderne et vivre sa foi religieuse sans beaucoup de contradictions”.</p>
<p><em>Justement, la façon dont vos livres parlent encore aujourd’hui à tous tient peut-être aussi à la galerie de portraits que vous dressez dans les deux romans. On a l’impression que chaque personnage incarne une relation particulière entre Afrique et Occident, que ce soit Adèle dans L’Aventure ambiguë ou encore ceux que vous appelez les “Noirs Toubabs” comme Salif Bâ. D’ailleurs Adèle, cette “exilée des bords de Seine” qui ne connaît pas son “pays diallobé” à elle, est une figure très moderne dans laquelle beaucoup de jeunes Français peuvent se reconnaître. Auriez-vous envie de compléter cette galerie aujourd’hui ? Quelle(s) figure(s) mériterai(en)t un tel portrait selon vous ?</em></p>
<p>Je crois que les jeunesses aujourd’hui, aussi bien en Afrique qu’en Amérique et en Europe, ont majoritairement dépassé les préjugés de couleurs ou d’ordre religieux qui ont paralysé le monde. La jeunesse américaine a élu un président noir, les héros de cette jeunesse européenne sont noirs, jaunes ou blancs selon qu’ils sont de grands artistes, de grands footballeurs… Un monde nouveau apparaît, créé par la jeunesse et les nouvelles technologies de l’information et de la communication, un monde devenu un village planétaire. Le monde ne peut plus continuer d’être ce qu’il était jusque-là c’est-à-dire le fils des œuvres de l’Occident. L’Occident est allé à la découverte du reste du monde, l’a façonné à son avantage. C’est fini. Cet Occident premier, quasiment unique, qui a fourni son modèle comme un modèle universel de référence, est passé au troisième rang. Et l’Afrique qui était le dernier de la classe émerge progressivement. Le monde entier se tourne vers l’Afrique ; l’Afrique conditionnera l’avenir du monde, à la différence du rôle qu’on lui a fait jouer jusque-là.</p>
<p><em>Est-ce que c’est de cette façon qu’il faut entendre la dernière phrase des Gardiens du Temple qui annonce “le rendez-vous de l’Afrique avec elle-même” ?</em></p>
<p>Tout à fait. <strong>Joseph Ki-Zerbo</strong> a dit que l’histoire de l’Afrique était caractérisée par trois dépossessions : l’Afrique a été dépossédée de son initiative politique (nous n’avons plus eu de rois et d’empereurs depuis l’arrivée de l’Occident européen), de son identité culturelle (aucun de nos pays n’a comme langue officielle une langue africaine, sauf peut-être quelques rares pays comme le Rwanda), de son espace, car les 55 pays d’Afrique sont 55 anciennes colonies, celles que les Européens ont découpé lors du congrès de Berlin. Il est temps de restituer à cette Afrique son espace géopolitique. Dans le passé, il y avait les royaumes, les empires du Ghana, du Mali… Il est temps que l’Afrique retrouve son identité.</p>
<p><em>Et vous pensez que la période que nous vivons est celle de ce changement-là ?</em></p>
<p>Oui, c’est en tout cas vers cela qu’il faut aller, vers l’intégration, les États-Unis d’Afrique. Nous n’avons pas pu faire comme les Américains qui sont passés de la situation de dépendance coloniale à celle de la fédération. Nous, nous avons raté cette occasion. Si l’Indépendance est survenue à la même période dans quasiment tous les pays d’Afrique, elle s’est faite en ordre dispersé. On a bien créé cinq régions, il faut à présent les doter de pouvoir, qu’elles puissent gérer l’économie et les finances du continent. Aujourd’hui, par exemple, les pays francophones d’Afrique ont pour monnaie le franc CFA dont la signification était “Colonies Françaises d’Afrique”, transformé en “Communauté Financière Africaine”. Mais c’est la même monnaie qui ne sert pas toujours les intérêts des Africains. Il faudrait une monnaie africaine. Les armées des 55 pays d’Afrique sont des illusions d’armées. Lors de la crise au Mali, les 17 pays de la CEDEAO ont réuni des forces armées, mais il a fallu que la France vienne avec son armée pour “sauver” le Mali. Nous avons des simulacres d’armées, des simulacres de gouvernements. Chaque fois que j’en ai la possibilité, j’exhorte les jeunes Africains à dépasser ce stade et à balayer ces gouvernements pour faire place à de vrais gouvernements.</p>
<p><em>D’ailleurs vous soutenez beaucoup les jeunes, vous faites de nombreuses interventions, vous avez aussi récemment préfacé un livre, <strong>Le malheur de vivre</strong> de Ndeye Fatou Kane qui pose la question de l’exil mais un peu différemment avec l’histoire d’une jeune femme installée en France, de parents sénégalais.</em></p>
<p>J’ai beaucoup aimé ce livre. Cette jeune fille, qui est d’ailleurs l’une de mes petites nièces, raconte l’histoire d’une famille de Sénégalais, Toucouleurs, qui sont venus en France comme beaucoup pendant la colonisation, analphabètes, ne sachant pas parler français et qui ont été employés comme ouvriers, balayeurs etc. Ils ont réussi progressivement à faire venir leur famille, et ont accompli la gageure d’éduquer leurs enfants et leur faire garder leurs traditions, leurs valeurs orales, éthiques et religieuses. Le livre relate le parcours de leur fille, qui chaque année vient au Sénégal en vacances. Un jour, suite à une rencontre avec un homme, elle dégringole, devient alcoolique… Mais c’est intéressant de voir comment dans des conditions même très difficiles on peut garder un peu de son identité…</p>
<p><em>Et justement par rapport à la fin de L’Aventure ambiguë, la mort de Samba Diallo, qui a fait couler tant d’encres, tantôt vue comme un suicide, on a pu aussi parler d’absurde camusien, mais aussi d’un acte de sagesse du fou estimant que Samba Diallo s’était trop perdu, ou encore <strong>a contrario</strong> comme une façon de faire se rejoindre le pays des Diallobé et l’Occident en ayant appris que philosopher c’était aussi “apprendre à mourir” en Occident… ? Quelle(s) interprétation(s) aurai(en)t alors votre faveur ?</em></p>
<p>Le fait que j’ai fait mourir Samba Diallo a soulevé beaucoup d’interrogations. Pour certains, cela voulait dire que je ne pensais pas que l’entente et la synthèse soient possibles. Beaucoup aussi ont pensé que Samba Diallo avait perdu la foi. Autant d’interprétations qui ne m’agréent pas. Cette mort est un témoignage du temps où j’ai écrit ce livre. À l’époque, je voulais prévenir les gens que cette aventure n’était pas sans risques. Je voulais montrer que s’assimiler, perdre son identité, prendre l’identité de l’autre, ça pouvait mal se terminer. Mais je crois aussi que j’avais le pressentiment, face à une acceptation de la rencontre avec l’Occident, malgré l’injustice de cette rencontre, qu’il y en aurait qui refuseraient l’Occident. Je pressentais le refus des intégristes, qu’il s’agisse d’intégristes identitaires, ceux qui se replient dans leur identité traditionnelle, ou d’intégristes sur le plan religieux. Le Fou, qui n’a jamais été à l’école, est un peu une préfiguration des islamistes, des gens qui considèrent que l’Europe est haram, que l’éducation de l’Occident est impie. Samba Diallo, en étudiant tous ces philosophes, tous ces humanistes en Occident a compris, lui, que la rencontre était possible. C’est aussi pour cela que j’ai écrit Les Gardiens du Temple.</p>
<p><em>Dans les Gardiens du Temple, vous donnez une interprétation de sa mort, il revient, dans les souvenirs, comme quelqu’un qui aurait réussi la synthèse.</em></p>
<p>Oui, et j’ai montré aussi qu’il y avait une possibilité d’être un Thierno, un marabout moderne. Tandis que le maître coranique de Samba Diallo ne voulait pas se prononcer du tout, le marabout des Gardiens du temple, Thierno Saîdou dit : “vous pouvez aller vers la modernité, je n’interdis pas le bonheur” et il cite même les Psaumes : “l’homme est le vicaire de Dieu sur terre”, “cette planète vous devez l’aménager, apprendre à maîtriser le matériel”.</p>
<p><em>Comme des outils pour l’homme.</em></p>
<p>Voilà c’est ça. Et il y a aussi un autre personnage dans Les Gardiens du Temple qui est un peu une incarnation de la Grande Royale de L’Aventure ambiguë, c’est Daba Mbaye, petite-fille de la griotte Sâlabigué, historienne et gardienne de la tradition donc, qui a fait à son tour des études d’Histoire et est devenue professeure, grande intellectuelle, prête à continuer de jouer son rôle de griotte, mais moderne. Les Gardiens du Temple prouvent donc qu’il est bien possible d’aller à l’école occidentale, maîtriser la technique et revenir. Salif Bâ part, devient agronome puis revient s’investir auprès des paysans. C’est pour cela que je trouve que la notoriété de L’Aventure ambiguëa porté un peu préjudice aux Gardiens du Temple, moins connu. Il y a quelques articles qui ont été écrits dessus, assez curieusement par des universitaires peuls. Mamadou Kalidou Ba, professeur à l’université de Nouakchott, a réalisé deux articles très fouillés et éclairants dans la revue Ethiopiques où il montre l’interculturalité et la filiation entre les deux romans ; en quoi Les Gardiens de la Temple répondent à des questions restées floues dans L’Aventure ambiguë.</p>
<p><em>Y a-t-il, mise à part Fatou Kane Ndieye dont vous rédigez la préface, parmi les auteurs sénégalais de la jeune ou la moins jeune génération des auteurs que vous affectionnez plus particulièrement et pourquoi ?</em></p>
<p>Au Sénégal on a beaucoup de grands auteurs. Parmi les jeunes, il y a <strong>Nafissatou Dia Diouf</strong> qui vient de publier <em>La Maison des épices</em>. La Côte d’Ivoire publie aussi beaucoup de jeunes auteurs avec Les Nouvelles Éditions Ivoiriennes. Mais <strong>Boubacar Boris Diop</strong> est probablement le meilleur auteur sénégalais actuel. Je l’ai découvert depuis longtemps, c’est moi qui l’ai orienté vers Philippe Rey pour publier <em>Le Cavalier et son ombre</em>. C’est un écrivain solide, constant, à la différence de ce qui se passe avec moi qui ne suis écrivain qu’ “à titre accessoire”, lui c’est un vrai, un professionnel. Et il est un écrivain engagé dans le sens le meilleur possible, il n’est pas dogmatique, mais ce qu’il écrit a à voir avec l’Afrique et le monde.</p>
<p><em>Et par rapport à cet engagement justement, nous venons de fêter en 2013 le 100e anniversaire de la naissance de <strong>Césaire</strong> et l’épigraphe des <strong>Gardiens du Temple</strong> que vous avez publié en 1995 lui est dédiée. Que retenez-vous des engagements de Césaire aujourd’hui ?</em></p>
<p>Le concept de “négritude” a été conçu au moment où le regard que l’homme blanc portait sur le Noir était un regard de mépris, de déni, de négation finalement. Les gens de cette génération ont vécu la colonisation, dans ce qu’elle a de plus dur, de plus méprisant et ils ont répondu à ce mépris par un défi, celui de l’affirmation de soi. Je crois que les générations suivantes, dans la mesure où elles n’ont pas ressenti un mépris aussi fort, n’ont pas ressenti la nécessité de s’opposer et d’affirmer leur spécificité par rapport à l’homme blanc. C’est pour cela que le poids que pouvait avoir la Négritude à ce moment-là est devenu moins important. Ce qui demeure c’est peut-être une certaine revendication identitaire, garder une certaine authenticité dans son identité, ne pas laisser disparaître les valeurs traditionnelles, les langues, les référents historiques.</p>
<p><em>Et en même temps, <strong>Césaire</strong> disait aussi que la négritude était une façon de postuler, même de façon agressive, une fraternité. Et on a l’impression en vous lisant que la postulation est la même, mais passe par le chemin de l’école, de l’éducation.</em></p>
<p>Tout à fait. C’est bien ainsi qu’il faut l’entendre. Je crois que moi-même et les gens de ma génération, nous étions moins déstabilisés dans nos identités originelles. <em><strong>Ma culture peule n’a jamais vraiment été menacée</strong></em>. Les gens de ma tradition et de ma génération, nous avons toujours été très assurés de notre identité. Je ne crois pas que nous ayons souffert comme ont pu souffrir les Antillais, les gens qui ont été brutalement déracinés, de sorte que mon ressentiment a été peut-être moins violent que celui qu’ont pu avoir les Antillais ou les gens de la diaspora.</p>
<p>Entretien réalisé par <strong>Anne Bocandé</strong> et <strong>Virginie Brinker</strong><br />
AfriCultures</p>
<ul>
<li>Cheikh Hamidou Kane. <strong>L’Aventure ambiguë</strong>. Paris, Julliard, 1961.</li>
<li>Cheikh Hamidou Kane. Les Gardiens du temple. Paris, Stock, 1995.</li>
</ul>
<p>The post <a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2014/05/cheikh-hamidou-kane-afrique-reconditionnera-avenir-monde/">Cheikh Hamidou Kane. “L’Afrique conditionnera l’avenir du monde”</a> appeared first on <a href="https://www.webguinee.net">WebGuinee.Net</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
	</channel>
</rss>
