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	<title>Independance Archives - WebGuinee.Net</title>
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	<title>Independance Archives - WebGuinee.Net</title>
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		<title>Une interview d’Amadou Hampâté Bâ</title>
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		<dc:creator><![CDATA[AubreySouplet]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 10 Jan 2018 12:48:57 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de Jeune Afrique contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  Maître du Pulaaku. Il s’agit&#8230;&#160;<a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2018/01/une-interview-damadou-hampate-ba/" rel="bookmark"><span class="screen-reader-text">Une interview d’Amadou Hampâté Bâ</span></a></p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de <em>Jeune Afrique</em> contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  <em>Maître du Pulaaku</em>. Il s’agit d’Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires (1991) et de Oui, mon commandant ! Mémoires (II) (1994). En effet, certains passages annoncent des chapitres entiers de ces livres. Il en est ainsi de sa double appartenance <em>pullo maasinanke</em> (fils de Hampâté Baa, petit-fils de Paate Pullo Jallo) et <em>takruri</em> (fils adoptif d’un Taal).…<br />
Il y a ensuite son observation sur le legs de la colonisation, qu’il analyse comme “une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela.”<br />
Il continue en déplorant le fossé qui sépare la masse africaine des dirigeants, qu’il qualifie, généreusement ou automatiquement, d’“intellectuels.” Il résume ses rappots avec Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny et Sékou Touré. Au sujet des deux premiers, Hampâté fournit  des anecdotes amusantes — mais, hélas, négativement prémonitoires (car il mourut en exil à Abidjan, loin de son Maasina natal). Ainsi, il déclare publiquement à un Modibo Keita en plein “révolution socialiste” : « Je ne suis pas votre camarade, je suis votre père. » Ensuite il cherche à colorer bienveillamment la politique répressive d’Houphouët, notamment contre les étudiants contestataires. Toutefois, l’incident cité fut en réalité un signe annonciateur de la fin agitée du régime du “Vieux”. Enfin, son opinion du président de la Guinée est lapidaire. “Sékou,” dit-il, “est très fougueux.”<br />
D’autres sujets sérieux (parti unique, droits de l’homme, socialisme, capitalisme) font l’objet de réflexions concises, percutantes et toujours valables.…<br />
Hampâté Bâ est pour moi un triple parent et père : d’abord <em>patronymique</em> (nous avons le même nom “clanique”), ensuite <em>générationnel</em> (il naquit trois ans seulement après Tierno Saidou Kompanya, mon propre père), enfin <em>spirituel</em> (il inspire et guide mes recherches sur la Civilisation Fulɓe-halpular). Il termine l’entretien en réaffirmant sa mission de promotion de la culture africaine. Sa contribution gigantesque poussa un admirateur, l’Ivoirien Were-were Liking, à lui décerner le titre de “pape de la tradition orale africaine.”</p>
<p><em>A jaarama Mawɗo Laawol Pulaaku! Yo Geno lollin Jaahu!</em><br />
Repose en paix !</p>
<p><strong>Tierno S. Bah</strong></p>
<h3>Jeune Afrique fait parler Amadou Hampâté Bâ</h3>
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<h3 class="slideshow-info-heading">info heading</h3>
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<h4>Introduction</h4>
<p>Co-fondateur de la Société africaine de culture, ancien agent de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), ancien ambassadeur, ex-directeur de l’Institut des sciences humaines de Bamako, ancien conférencier de la Fraternité musulmane de Dakar, membre de l’Association des africanistes, chercheur infatigable, le Malien Hampâté Bâ a aussi été, pendant huit ans, membre du Conseil exécutif de l’Unesco, au sein duquel il a battu tous les records de durée. Et s’ il n’a pas été réélu par la XVIe conférence générale ( J.A. No 517), c’est que les statuts de l’Unesco ne le permettaient pas. Paul Bernetel a interviewé ce grand Africain qui, à soixante-dix ans, a décidé de se consacrer à la transcription des traditions orales recueillies et sauvées au cours de sa longue carrière.</p>
<p>Amadou Hampâté Bâ est un sage dans l’acception philosophique et antique du terme, c’est-à-dire l’homme ouvert à toutes les activités de l’esprit humain, maîtrisant le savoir relatif à l’histoire, la philosophie, la religion, la linguistique, l’ethnologie, la géomancie, la magie… bref, la connaissance de l’homme, de la nature et de leur interaction.</p>
<p>Témoin par filiation de la civilisation, de la culture africaines traditionnelles où toutes les connaissances s’interpénétraient pour constituer un fait total et global, Hampâté Bâ est, en tant que fils spirituel du maître Tierno Bokar, l’un des rares savants traditionalistes à pouvoir interpréter et évaluer tous les textes recueillis « sous la dictée d’autres auteurs traditionnels avant de les livrer, sous forme de publications, à l’attention et à l’appréciation de tous ceux qui — dans le monde — s’intéressent à la pensée, à l’histoire et à la civilisation des peuples nigéro-soudanais »*. Mieux qu’un témoin, il est aujourd’hui l’un des rares hommes qui détiennent les clés du sanctuaire de la société traditionnelle dans sa logique, son mécanisme et les multiples et complexes fonctions qu’elle attribue aux faits socio-religieux ou mythiques.<br />
Imprégné de la tradition telle qu’elle est conservée dans les régions les p:us repliées, en marge de la colonisation, et à l’abri de l’acculturation, Hampaté Ba est une mémoire, un monument vivant du passé. Il est de ces traditionalistes dont la « connaissance consignée dans la mémoire » est indispensable pour l’interprétation des documents manuscrits. Parlant les langues des anciens empires, telles que l’arabe, le bambara, le peul, le moré (langue des Mossis), le sonraï (Mali-Niger), il a pu s’entretenir avec tous les auteurs traditionnels du continent. Ce qui lui a valu de constituer des archives dont la valeur est inestimable et que lui envieraient des musées… et même des Etats. La maîtrise d’une langue internationale, en l’occurrence le français, 1ui donne un rôle privilégié pour la transmission de ce patrimoine.</p>
<p>Hampâté Bâ est, avec Boubou Hama, Mamby Sidibé, Oumar Bâ, le véritable symbole de l’ancestralité africain. Il connaît dans leurs infimes détails les grandes oeuvres traditionnelles dans leur substance la plus drue, telle « l’initiation de la grande étoile rayonnante » de la société peule, les classiques de l’Afrique précoloniale, les épopées, les textes initiatiques, les légendes les plus fermées, les contes de cour préparant au pouvoir, les chroniques historiques, les institutions politiques, économiques et sociales …</p>
<p>A la fois monument par les périodes historiques dont il porte témoignage et document par la dimension de son érudition, Hampâté Bâ a su, en redonnant vie à l’oralité, réhabiliter aux yeux de la science moderne les civilisations à tradition orale.</p>
<p>Homme de culture dans le sens classique du terme, le principal souci de sa vie est non pas la sauvegarde, mais — comme il le dit lui-même — le « sauvetage » des traditions orales. Ce but, il le poursuivra avec une fidélité étonnante. Appuyé sur une canne, de boubou blanc vêtu, corps frêle protégé et conservé par les « dieux-terre » de la tradition, il va parcourir toutes les grandes cités du monde, exhortant les humanistes illustres et hommes de culture contemporains à apporter leur sollicitude aux valeurs en voie de disparition de l’ancien monde qui a enfanté le nouveau.</p>
<p>Tous ses auditoires internationaux, ceux de l’Unesco par exemple, seront fascinés par cette mince silhouette, qui semble être le passé lui-même resurgi dans le tumulte et la discordance du monde actuel. Dans la voix et le visage d’enfant de ce vieillard, que le temps ne paraît pas devoir toucher, perce l’ultime cri d’un monde qui s’effondre, condamné. Hampâté Bâ est une des dernières étincelles d’un monde qui s’anéantit ; ainsi qu’il le dit lui-même, « <em>tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui se consume</em> ».</p>
<p>Doit-on rester sur le sentiment d’angoisse de ce naufrage, sur ce cri d’alarme des vestiges de la tradition ? Le lien puissant qui cimentera et revivifiera une Afrique nouvelle se fera avec des hommes nouveaux pour qui le combat ne sera pas seulement culturel, mais politique et économique. C’est ici qu’il y a rupture entre le courant de pensée qu’il représente et la nouvelle génération africaine qui, tout en lui vouant tout le respect et l’admiration qu’elle lui doit pour ses travaux et ses connaissances, se dissocie de la primauté exclusive qu’il donne à la conservation de la culture.</p>
<p><strong>Jean-Pierre N’Diaye</strong></p>
<h4>Interview</h4>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quel a été votre itinéraire philosophique et intellectuel ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je suis né en 1899 à Bandiagara (Mali), dans une famille musulmane. J’ai eu neuf frères et soeurs. Mon père, Hampâté, était l’intendant de l’empire des Toucouleurs du Maasina, dont Bandiagara était la capitale. Il a laissé une certaine fortune à sa mort, dont ma mère a hérité. Mon père biologique, Hampaté, est décédé quand je n’avais que trois ans. Ma mère, Kadija, s’est remariée. C’était une famille très traditionaliste. Mes parents ont joué un rôle de chef de province dans le pays. Cela m’a mis très tôt en contact avec des conteurs …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quel est votre premier souvenir des Européens?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Un jour, le commandant de cercle devait venir procéder à un recensement général. Baba avait dit : « Le chef blanc va compter les hommes et les bêtes. Il ne faudra pas que les enfants sortent. » On nous avait relégués dans l’arrière-cour. Mais moi, j’avais une servante (une « captive-mère », comme nous disons, car il est de tradition, lorsqu’un garçon naît, qu’on le confie à une servante. Elle l’élève et, quand l’enfant atteint sa majorité, il la libère). Ma mère servante s’appelait Nieylé. Elle était très bonne pour moi, elle me permettait tout. Ce jour-là, elle me dit pourtant : « Tu ne verras pas le Blanc. Baba a dit non. » Mais je lui ai dit : « Tu feras un grand paravent avec ton boubou. Je me ferai tout petit et je soulèverai un peu l’étoffe pour le voir. »<br />
On nous avait dit que le Blanc était du feu, une braise, et je voulais vraiment voir comment un homme peut être une braise. Quand il est entré, ce qui m’a frappé, c’est son casque colonial et son crayon qu’il trempait dans sa bouche. Je me dis que ce devait être son encrier. J’étais sûr qu’il avait son encrier dàns sa bouche. Puis je me suis approché tout doucement et je l’ai touché, mais il ne m’a pas brûlé, et cela m’a beaucoup surpris. C’était en 1905-1906. A cette époque, je ne parlais pas le français. J’avais l’impression que les Blancs parlaient comme des oiseaux. Puis, vers 1912, on réquisitionnait les animaux pour alimenter l’armée et les fonctionnaires. On recrutait des travailleurs, des soldats et des écoliers.<br />
L’école où nous étions contraints de nous rendre s’appelait l’ « école des otages ». On y mettait les enfants pour que les parents se tiennent tranquilles. Mais ce n’était pas un honneur d’aller dans cette école. C’était être renégat, cesser d’être africain ; alors, on s’arrangeait pour y envoyer les enfants de ses ennemis. C’est comme cela que j’y allai. C’est dans cette école que j’ai appris le français.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Comment cette langue française, cette culture se sont-elles mêlées à la culture africaine, traditionnelle, familiale, tribale, qui était la vôtre?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je ne peux pas en expliquer le mécanisme, mais les choses se sont superposées. J’ai appris le français comme j’ai appris le Coran, comme j’ai appris tous les rituels de l’Islam.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Et maintenant, que représente le français pour vous ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. La langue française me permet de regarder à l’extérieur. C’est une langue de communication internationale, c’est tout. Je ne suis jamais arrivé à penser en français :<em> je pense en peul et je traduis</em>.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Un événement vous a beaucoup rapproché de la culture française : votre rencontre avec le professeur Monod.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà quarante-neuf ans, vers 1950. La même année, j’ai pu obtenir une bourse de l’Unesco.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quel a été votre premier voyage en dehors de votre pays ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Paris. A cause de la bourse. J’étais l’ami de Théodore Monod et je lui dois beaucoup. J’étais considéré à cette époque comme anti-français. Fonctionnaire modèle, mais politiquement anti-français parce que je défendais toujours nos traditions. Monod a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. Il était à l’époque directeur de l’Institut français d’Afrique noire, et j’étais secrétaire d’administration. Pour obtenir cette bourse extraordinaire, attribuée à un homme de plus de quarante ans, il fallait avoir été élevé dans la tradition africaine, mais posséder parfaitement la langue française. Nous étions trois ou quatre à remplir ces conditions et Monod m’a choisi. L’administration, elle, n’était pas d’avis de me laisser partir. Tout ce qu’on a trouvé, c’est de dire que j’avais une dépression nerveuse. On a télégraphié à Monod pour lui dire que je ne pouvais pas venir. Fort heureusement, j’ai eu affaire à un psychiatre qui a certifié que, si tous les aliénés avaient ma constitution, les psychiatres seraient chômeurs. Et je suis parti. On m’a coupé ma solde coloniale en disant que j’avais déserté mon poste, et j’ai payé de ma poche le voyage Bamako-Dakar.<br />
A Dakar. j’ai pris un avion pour Paris. Quand on nous a dit : « Vous êtes au-dessus de la France ». j’ai été étonné de voir ces îlots de feu un peu partout, mais, au-dessus de Paris, il m’a semblé que l’avion était renversé et que le ciel était en bas. Je n’avais jamais vu tant de lumières à la fois. Quand on a ouvert la porte de l’avion, j’ai reçu un coup de froid, comme un coup de lance. J’ai pensé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Puis je me suis demandé comment j’allais bien faire pour trouver l’Unesco, avenue Kléber. Je suis entré dans le hall et j’ai entendu : « Hampâté Bâ est prié de se présenter au troisième guichet. » C’était extraordinaire. Je me disais : comment, mais comment me connaissent-ils ? Je vais au troisième guichet, je trouve un chauffeur de taxi envoyé par le directeur de l’Unesco. On m’avait retenu une chambre à l’hôtel du Bois, rue Lauriston. Nous traversons tout Paris et j’arrive. Tout est prêt. Un garçon me met dans une chambre et il la ferme. Dès qu’il est parti, j’ouvre. Il revient et la referme. Je me dis : « Qu’est-ce qu’il a à me boucler ? » Il me dit qu’il ne faut pas que je laisse ma porte ouverte, qu’un malfaiteur peut venir … Je ne comprends pas, parce que, chez moi, un Européen est au-dessus de tout soupçon. Les coloniaux ne volent pas, ne mentent pas, ne sont même pas malades ! Mais je ne peux pas supporter la porte fermée. Chez nous, on ne ferme jamais les portes.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Etes-vous resté longtemps à l’occasion de ce premier séjour?<br />
<em>Hampâté Bâ.</em> Un an. Quand je suis allé à l’Unesco, j’ai pensé qu’on allait me donner un programme. Je me suis présenté au directeur qui m’a dit : « Vous êtes à Paris, faites ce que vous voulez. » On m’a laissé dans la nature, mais on me faisait suivre pour voir où j’entrais, où j’allais, ce que je faisais, ce qui m’intéressait. Cela a duré au moins six mois. Je suis allé à l’Ecole des langues orientales, à la Sorbonne, au musée de l’Homme, dans des bibliothèques. Je me suis occupé de questions culturelles.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Parmi les chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, quels sont ceux que vous avez connus plus particulièrement?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. A part ceux de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique orientale, je les connais tous.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Est-ce qu’il vous arrive de servir de « monsieur-bons-offices » dans des cas délicats ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Chaque fois que je peux le faire. Mais je n’entreprends une mission que si je suis sûr d’aboutir. Ma dernière intervention a consisté à demander à tous les chefs d’Etat d’Afrique occidentale d’harmoniser la transcription phonétique des langues principales d’Afrique</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quand il y a des différends entre pays — de grandes affaires comme le Nigeria —, estimez-vous pouvoir intervenir?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je n’ai pas les relations nécessaires.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée, par exemple …<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui, oui. Mais <em>Sékou est très fougueux</em> …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Vous sentez-vous plutôt Malien ou plutôt africain ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. D’abord Malien. <em>Intérieurement, vraiment, je ne me sens d’aucun pays</em>.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Que représente pour vous l’idée d’unité africaine ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. C’est une idée qui m’enchante, mais est-ce qu’il est possible d’envisager une unité pour ce continent aussi grand et aussi divers ? Je me demande si la nature elle-même n’a pas horreur de l’unité. Il faut qu’il y ait une <em>unité dans la diversité</em>. Il y a une foule de choses que nous avons en commun. Il y a même beaucoup d’unité entre l’Afrique du Nord et l’autre. On y retrouve le même sentiment de la famille, le même respect pour les personnes âgées …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Vous avez beaucoup d’amis. Avez-vous des ennemis?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je ne m’en connais pas. Je connais des gens qui me critiquent, mais ce ne sont pas des ennemis.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Avez-vous trouvé quelque chose de valable dans la colonisation?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Formidable. J’ai vu des administrateurs extraordinaires, qui, d’ailleurs, ont compromis leur carrière à cause de cela. C’est pourquoi je dis aux jeunes gens : la colonisation a été une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela. Elle a eu un côté positif. Or, si vous réclamez la justice, il faut que vous soyez justes vous-mêmes, il ne faut pas confondre un ingénieur ou un médecin qui a lutté contre la lèpre, par exemple, avec un commandant qui a administré des punitions à tort et à travers.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Que pensez-vous des tâtonnements de la période postcoloniale?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je les attribue au fait que l’Afrique indépendante a eu, comme législateurs et dirigeants, des hommes formés par l’école européenne. Administrativement parlant, on ne peut pas rendre ce qu’on n’a pas ingurgité. Le pays a absorbé sans assimiler. <em>Le fossé est toujours le même entre la masse africaine et la poignée d’intellectuels qui la dirige</em>. Mais la masse est confiante. Ce qu’il faudrait, c’est que les hommes de ma génération acceptent les jeunes, qu’ils se souviennent qu’ils ont été jeunes, qu’ils sachent rester jeunes. Ce n’est pas facile.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Ne pensez-vous pas que l’influence de la psychologie moderne, des nouvelles formes d’éducation ne peut manquer de remettre en cause certaines traditions?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Toutes les traditions ne sont pas à conserver. Il y a des choses qui doivent être dépassées, qui sont dépas· sées. Le droit, par exemple, pour un chef de famille. de disposer de ses femmes et de ses enfants comme il veut. Beaucoup de vieux ne comprennent pas cela, il ne faut pas les heurter, il faut avoir de la patience. Une chose qui est dans la tête d’un vieux est une chose appelée à mourir.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Ne pensez-vous pas que la jeunesse secoue un peu trop le cocotier ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui, un peu trop. Et même inconsciemment Les jeunes arrivent à se dépersonnaliser sans même s’en rendre compte. II faudrait conserver ce que les pays ont de spécifique, savoir ce que l’Afrique peut donner à l’Europe, puisqu’elle ne s’est pas trop détachée de l’homme. et ce que l’Europe peut donner à l’Afrique, puisqu’elle s’en est trop détachée.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. On constate qu’entre les jeunes, les étudiants et les chefs d’Etat africains un désaccord va en s’accentuant. Chacun va dans une voie : les uns sont réprimés, les autres répriment. On ne voit pas comment on peut, avec les chefs actuels et la jeunesse actuelle, faire une harmonie.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. C’est très difficile parce que, d’un côté, le chef, quel qu’il soit, dès qu’il est assis sur le siège du commandement, n’a qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, tous les moyens lui semblent légaux. La jeunesse, etle, n’a pas toutes les données du problème. Je vais vous citer le cas d’un jeune Peul qui était un grand dirigeant syndicaliste, très virulent, qui a défendu ses idées avec route l’énergie et toute l’abnégation possibles. Le jour de l’indépendance, on en fait un ministre de la Fonction publique. Je dis : « On a eu tort. On aurait dû le nommer ministre du Travail. » Quelques mois plus tard, remaniement du cabinet. Le jeune homme est nommé ministre du Travail. Six mois après, je vais chez un mara·<br />
bout. Le jeune homme aimait beaucoup écouter les marabouts Il avait un peu maigri. Je lui dis :<br />
— Qu’est-ce qui ne va pas ?<br />
Il me répond :<br />
— Les ouvriers exagèrent. Ils demandent l’impossible. Je ne dors plus.<br />
— Tu vois, lui dis-je, quand on est à côté du chauffeur, on a tendance à croire qu’on connaît mieux la route.<br />
C’était un honnête homme, il est parti.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Pensez-vous que le système du parti unique soit un bon système ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui et non. C’est un bon système tant qu’il empêche les partis de se neutraliser dans l’action. S’il y avait deux partis au Mali, l’un d’eux trouverait toujours l’autre incompétent. Mais quand le parti unique devient <em>un instrument entre les mains d’une poignée d’hommes</em>, il peut être terrible.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. C’est presque toujours comme cela.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui. Pourtant, si le chef était assez raisonnable … Mais il est difficile de demander à un chef d’être raisonnable parce que, s’il était raisonnable, il serait ailleurs. C’est un problème.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Pensez-vous que la peine de mort soit une bonne chose pour punir certains délits ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Oui et non. Non, si un homme n’a tué qu’une fois. On peut tenter de le soigner. Mais s’il tue deux, trois, quatre fois, si Cêla devient une habitude … Nous avons eu le cas en Côte-d’Ivoire : un bonhomme a tué huit personnes … La prison, oui, c’est une bonne chose. Elle donne au type le temps de réfléchir. Mais pas une prison comme celle dans laquelle mon père a été jeté : il ne pouvait se tenir qu’assis, couché ou accroupi. A la fin, il était ankylosé.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. En Afrique, il y a beaucoup de gens en prison.<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Hélas ! On dit que les hommes sont libres, ils s’expriment et on les met en prison …</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Pensez-vous que les mots socialisme, capitalisme, néo-capitalisme signifient quelque chose?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. En eux-mêmes rien du tout. Pour moi, tout cela, c’est un vocabulaire appris à l’école. Je me demande même ce qu’on met dans ces mots. Lorsque j’étais ambassadeur au Mali, on avait réuni un jour tous les dirigeants. Moi, j’étais le doyen des ambassadeurs, et presque le doyen de l’assemblée. N’importe qui montait à la tribune : le camarade Modibo a dit cela, le camarade Untel a fait cela … Modibo s’est levé :<br />
— Camarades…<br />
Il a parlé, parlé. Quand il eut fini, on m’a dit de parler. J’ai dit :<br />
— Vous faites une bêtise. A vingt-cinq ans de différence d’âge, on n’utilise pas les mêmes expressions. Moi, j’essaie de comprendre les vôtres, mais si vous me demandez de parler, vous permettrez que je parle mon langage.<br />
J’ai dit à Modibo :<br />
– Tu dis à tout le monde : camarade … Modibo, tu n’es le camarade de personne ici. Comme on dit chez nous : on peut être le frère du roi, le fils de sa mère, on n’est pas son camarade. En tout cas, moi, je ne suis pas votre camarade, je suis votre père.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Dans ces conditions, le système qui consiste à donner à chaque pays un chef d’Etat, une assemblée, des ministres, vous paraît-il une bonne formule pour l’Afrique?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. C’est une formule copiée. Je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise. On verra cela à l’usage.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Et le projet de francophonie ?<br />
<em>Hampâté Bâ.</em> C’est une grande idée. Si l’on n’y met pas un contexte politique. Il ne faut pas mettre les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre. Il y a un côté positif dans la langue française. Aucune langue africaine n’aurait pu la remplacer. Ainsi, Houphouët et moi, qui sommes amis depuis trente ans, nous exprimons en français … Houphouët est vraiment un paysan. II est dans les champs à partir de neuf heures du matin, marchant d’arbre en arbre, et il connaît sa brousse comme son bistouri. Un jour, dans sa plantation, nous arrivons devant un caféier en fleur. Je regarde le caféier et je dis :<br />
— Celui qui secouerait ce caféier maintenant…<br />
Houphouët achève :<br />
— … n’aurait pas de récolte.<br />
Je n’ai plus pensé à ces mots. Et puis, un jour, Houphouët a eu maille à partir avec ses étudiants. Il en a mis quelques-uns en prison. Les juges voulaient absolument les envoyer devant les tribunaux pour les condamner. Houphouët a dit :<br />
— Laissez-les en prison.<br />
II a interdit qu’on leur rase les cheveux. De temps à autre, il les faisait venir dans son bureau, les menait devant une glace :<br />
— Regardez comme vous êtes jolis.<br />
Les juges étaient excédés. Ils voulaient hâter les choses. Houphouët m’a dit :<br />
— Il faudrait que le Seigneur me vienne en aide pour me défendre contre ces juges. Ils veulent que je condamne ces jeunes gens et, moi, je les ai mis là pour qu’ils puissent réfléchir. Tu te rappelles ce que tu m’as dit un jour devant le caféier : qui secoue les fleurs de son caféier n’aura pas de récolte. Ces jeunes gens, ce sont les fleurs de la récolte.<br />
Houphouët a un côté sympathique. Je dis toujours : je regrette beaucoup que l’homme ne soit pas mieux connu.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Quelle est votre activité actuelle au sein de l’Unesco ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Membre du conseil exécutif. Nous nous réunissons tous les six mois pour discuter des projets. Nous rejetons les uns, nous retenons les autres. Entre parenthèses, nous les retenons tous.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Etes-vous essentiellement parisien ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Pas du tout. Je viens en France deux fois par an, deux mois chaque fois.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. En dehors de cette activité ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Je suis en train d’écrire mes mémoires.</p>
<p><em>Jeune Afrique</em>. Et votre travail de recueil de traditions ?<br />
<em>Hampâté Bâ</em>. Cela, c’est ma vie. Je continue. J’ai déjà écrit beaucoup de contes, d’anecdotes…</p>
<p>Interview réalisée par <strong>Paul Bernetel</strong>.</p>
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		<title>GUINÉE : LA POLITIQUE DU “PROBLÈME PEUL”</title>
		<link>https://www.webguinee.net/blogguinee/2015/06/guinee-la-politique-du-probleme-peul/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AubreySouplet]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 13 Jun 2015 12:06:15 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>De g. à dr., Saifoulaye Diallo (secrétaire politique du PDG, président de l’Assemblée nationale) et Sékou Touré (secrétaire général du PDG, président de la république) reçoivent la médaille de Grand-Compagons de l’Indépendance, Conakry, 1960. Comme dans tout duo dirigeant, une camaraderie idéologique, des aspirations similaires liaient les deux hommes. Mais des différences de personnalité, des&#8230;&#160;<a href="https://www.webguinee.net/blogguinee/2015/06/guinee-la-politique-du-probleme-peul/" rel="bookmark"><span class="screen-reader-text">GUINÉE : LA POLITIQUE DU “PROBLÈME PEUL”</span></a></p>
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										<content:encoded><![CDATA[<figure id="attachment_1610" class="wp-caption alignnone"><figcaption class="wp-caption-text">De g. à dr., Saifoulaye Diallo (secrétaire politique du PDG, président de l’Assemblée nationale) et Sékou Touré (secrétaire général du PDG, président de la république) reçoivent la médaille de Grand-Compagons de l’Indépendance, Conakry, 1960. Comme dans tout duo dirigeant, une camaraderie idéologique, des aspirations similaires liaient les deux hommes. Mais des différences de personnalité, des divergences méthodiques, la compétition voire la rivalité les séparaient aussi. Elles se manifestèrent en coulisses avant l’indépendance (lire <strong>R. W. Johnson. The Parti Démocratique de Guinée and the Mamou ‘deviation’</strong>). Elles éclatèrent en public à partir de 1962 (lire <strong>Ibrahima Baba Kaké. Sékou Touré : Le Héros et le Tyran, chap. 6 : A chacun son complot.</strong>)</figcaption></figure>
<div class="citations">
<p>Inventée par Sékou Touré, la politique du “problème Peul” est ancrée dans les moeurs et les réflexes politiciens des dirigeants de la Guinée post-coloniale. Elle s’est également répandue dans la propagande électoraliste (Lire <strong>Guinée : Permanence de la criminalité politique</strong> et <strong>Ibrahima Berthe and the Fuuta-Jalon</strong>). Publié le 6 juin courant, un article de Cheikh Yérim Seck a remis la polémique sur le tapis. <strong>Y a-t-il un problème peul en Guinée</strong>, est intitulé de façon interrogatoire. Mais il s’agit là d’un artifice purement rhétorique. Car à  la lecture, on constate que l’auteur est affirmatif et qu’il répond plus à la question qu’il ne la pose.</p>
<p>Avant d’entrer dans le vif du sujet, je donne ici deux exemples — parmi des centaines d’autres, — à l’appui de mon analyse identifiant Sékou Touré comme le père de la fracture ethnique du pays.</p>
<p><strong><em>Exemple 1</em></strong>. — Kankanais et ami d’enfance du — vrai — <strong>Professeur Djbril Tamsir Niane</strong>, Sako se dégagea très tôt la dictature naissante. Directeur général de la Douane, il obtint un congé et se rendit en France en 1963. Il n’en revint pas. Constatant la prolongation de son absence, le président de la république lui écrivit pour lui demander à revenir à son poste. Ne sachant pas qu’il s’adressait à un dissident farouche — qui rejettait le dosage ethnique —, Sékou Touree chercha à convaincre Sako en faisant vibrer la fibre mandingue. Cédons la plume à l’auteur de <strong>Guinée, le temps des fripouilles</strong>  :<br />
« Qu’on nous permette de citer ici un exemple personnel pour illustrer nos propos. Pour pouvoir quitter la Guinée, nous avions pris prétexte d’un « congé de maladie ». Le despote nous l’accorda volontiers, étant à mille lieues d’imaginer qu’on pût renoncer à un poste envié jusque des plus hauts dignitaires du régime : la Direction Générale des Douanes. Il ne fut pris de doute que lorsqu’il ne nous revit pas au terme de notre « congé ». Alors, il entreprit de nous « récupérer » à sa manière. L’argument qu’il fit tenir à ses émissaires ? Rien de plus détestable et de plus bête : les Foulas, ayant à leur tête Diallo Saïfoulaye (alors Ministre d’Etat chargé des Finances), entendaient mettre à profit notre absence pour faire nommer un des leurs. Or, nous dit-on, ce poste de confiance devait à tout prix être tenu par un Malinké. Notre présence à Conakry était donc indispensable, même pour quelques semaines seulement ; après quoi, il nous était loisible de revenir en France pour poursuivre tranquillement nos « soins ». Qu’on n’aille pas nous dire qu’il s’agit de propos d’émissaires trop zélés ou que le despote ne les a fait tenir que par ruse. Certes, celui-ci entendait-il s’adresser à notre naïveté. Mais il avait usé de ce type d’argument avec bien d’autres, avec tous ceux qu’il a placés à tels ou tels postes pour des considérations autres que l’efficacité ou la capacité, en vertu du « principe » de la primauté de l’engagement politique.<br />
Et depuis lors, il n’a nullement renouvelé son jeu. Mais en l’occurrence, il a commis une seule erreur : c’est d’avoir oublié que celui qu’il tentait de « récupérer » de la sorte avait et a encore une toute autre conception de l’engagement politique que celle définie par le P.D.G. »<br />
Effectivement, le ministre d’Etat Saifoulaye nomma Ibrahima (?) Sow, de Kankalabé, à la place du démissionnaire Sako Kondé.<br />
Toutefois, en 2004 à Mamou, mon bel-oncle feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d’<strong>Almami Ibrahima Sori Daara II</strong>, me révéla que Sékou Touré et Saifoulaye Diallo étaient convenus d’inverser les rôles dans la nomination des grands cadres du jeune état. Chacun d’eux se chargeait de superviser l’affectation de membres de l’ethnie de son camarade. Conformément aux termes de ce pacte verbal, Saifoulaye devait parrainer les fonctionnaires Maninka, et, vice versa, Sékou Touré devait veiller à la promotion des Fulɓe. On sait ce qu’il advint. Chef de l’Etat, Sékou Touré favorisa graduellement les Maninka et réduisit la place et le rôle des Fulɓe dans le parti et le gouvernement.<br />
Lire <strong>Cadres politiques et administratifs dans la construction nationale en Guinée</strong></p>
<p>Cette politique ethnocratique culminera en 1978, lorsque Sékou Touré déclara publiquement qu’il devait tout à sa famille. En d’autres termes, pas au peuple ! Ce fut le signal de lancement du <strong>Angbansanle</strong>, un slogan inclusif — grammaticalement et sémantiquement — de tous les Maninka et exclusif des citoyens et militants des autres ethnies…<br />
C’est aussi l’origine du phénomène du repli ethnique, prédominant aujourd’hui en Guinée. J’y reviendrai.</p>
<p><em><strong>Exemple 2</strong></em>. — En 1976 au <strong>Camp Boiro</strong> où ils étaient incarcérés pour inculpation dans le « <strong>Complot Peul</strong> », Amadou Diallo relate <strong>la conversation suivante </strong>entre <strong>Dr. Alpha Oumar Barry</strong>, ministre du Domaine des Echanges, et le président Sékou Touré :« Sékou entre alors dans le vif du sujet :<br />
— Alpha Oumar, on nous apprend que c’est un Peul qui assurera notre succession.<br />
D’après le docteur cette « information » émanait du Conseil des marabouts animé par <strong>Mouctar Doŋol Diallo</strong> (de Labé), un ancien renégat du BAG 3, devenu un serviteur du régime, spécialisé dans la collecte par tous les moyens d’informations à caractère occulte. Cet homme se meut dans les sphères religieuses et n’hésite pas à faire des entorses au Coran pour mener à bien son oeuvre de délation. Ainsi pendant notre détention, après nos aveux, il a obtenu qu’une quarantaine de marabouts, tous Peuls, se prononcent et condamnent l’ambition démesurée de <strong>Telli Diallo</strong>. En retour, ils eurent droit à un pèlerinage à la Mecque.<br />
Mais revenons aux propos de Sékou Touré. Il affirme à Alpha Oumar :<br />
— Malgré le grand courant populaire dont, au sein de notre peuple, bénéficie le PDG, il existe des foyers et des hommes qui vont tout détruire après moi.<br />
Alpha Oumar prend alors le risque de répondre au chef de l’Etat très directement. Il lui fait remarquer qu’en dehors des tomes de la doctrine du Parti, il n’y a presque rien à perdre. A la veille de l’indépendance, la Guinée importait à peine dix mille tonnes de riz, aujourd’hui elle est tributaire de l’étranger pour plus de trois cent mille tonnes. En 1958, on exportait jusqu’à cent mille tonnes de bananes, et la Côte-d’Ivoire, à laquelle son rapport sur l’agriculture faisait allusion, comme l’avait noté le Président, n’apportait qu’un complément négligeable aux navires qui déchargeaient à Rouen. En 1976, c’est l’inverse. Sur le marché du caoutchouc, du miel, de la cire… la Guinée n’existe plus. Les « robinets » de devises sont fermés.<br />
Mais Sékou Touré qui n’est pas homme à se battre loyalement à coups d’arguments, tourne le dos aux chiffres et revient à la charge :<br />
— Depuis la reprise des relations avec la France, des rumeurs circulent selon lesquelles Telli devrait être mis à la tête des Affaires étrangères ou nommé ambassadeur à Paris. Il serait le seul capable de donner à la Guinée l’audience politique dont elle a besoin. Sache que nous avons plié Giscard à notre volonté. A côté des voitures, des mobylettes et des vélos qui sont des biens d’équipement et que la France va nous donner, Giscard nous a versé des liquidités. Cela s’est fait sans Telli. Que les gens qui continuent à vanter les mérites de Telli sachent qu’en dehors du Parti il n’est rien. C’est Telli lui-même qui les autorise à parler ainsi. Nous comprenons maintenant pourquoi il refuse de présider des soutenances de thèse de médecine. Il le fait en prenant le fallacieux prétexte qu’il est juriste et non médecin. Il viole ainsi les décisions du Bureau Politique.<br />
A ces propos menaçants, Alpha Oumar répond que jusqu’ici il ne comprend pas très bien pourquoi le Président l’a retenu et qu’il considère que c’est un procès d’intention qui lui est fait. Il fait aussi remarquer au Président qu’il sait que ce dernier lui fait le reproche de s’occuper lui-même de son propre ravitaillement et de ne pas venir assez souvent à la Présidence pour s’entretenir avec lui, qu’enfin pour ce qui est de Telli il lui rapportera les propos à titre purement amical, mais qu’il espère que le Président n’attend pas de lui qu’il joue un rôle d’intermédiaire. Il lui rappelle qu’il n’a joué ce rôle qu’une fois : lorsqu’il a demandé à Telli de rentrer définitivement en Guinée après son échec à Rabat et qu’il ose espérer que Sékou Touré ne le lui fera pas regretter, car ce ne serait pas heureux pour le pays.<br />
Le chef de l’Etat met fin à l’entretien en ces termes :<br />
— Nous ne voyons pas où se situent tes inquiétudes. Lorsqu’il est rentré, Telli était politiquement ruiné à l’extérieur mais aussi au sein de sa propre famille. Je vais t’en donner un exemple : au nom du Parti, Telli a eu à mener des démarches auprès de Siradiou Diallo afin que ce dernier abandonne <em>Jeune Afrique</em> pour entrer dans une autre revue qui, elle, est révolutionnaire. La réponse de Siradiou que je ne répéterai pas, a été humiliante pour Telli. Il n’a aucune assise à l’étranger. Après Rabat, il n’avait pas le choix, il ne pouvait que rentrer. Depuis, il n’a cessé d’être ministre. Sais-tu que nous aurions pu le faire arrêter dès l’aube de notre indépendance parce qu’il figure sur toutes les listes des comploteurs établies de 1960 à 1970. Nous ne l’avons pas fait parce que nous lui faisons confiance. Les gens en général et la réaction en particulier prêtent à Telli une dimension qu’il ne possède pas. De Dakar à l’OUA, en passant par l’ONU, des circonstances particulières ont milité en sa faveur. Mais il ne peut être qu’un second. »</p>
<p>Tous non-Fulɓe, les quatre successeurs de Sékou Touré (Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté et Alpha Condé) ont, chacun à sa manière, imité la politique anti-Fulɓe du Responsable suprême de <strong><em>sa</em></strong> révolution.<br />
Lire <strong>Fulɓe de Guinée : pluralité marginalisée</strong></p>
<p>Depuis 2010, la formule de l’actuel président est catégorique  : « <strong>Tout sauf un Peul</strong> », proclame-t-il. Il l’a réitérée récemment durant son interview avec le rédacteur en chef de <em>Jeune Afrique</em>.<br />
Lire “<strong>François Soudan : partiel, partial et partisan</strong>”.</p>
</div>
<h3>La politique du “problème Peul” : permanente et virulente</h3>
<p><span class="dropcap">E</span>tant Sénégalais, Cheikh Yérim utilise naturellement le terme <strong>Peul</strong>, qui est l’appellation en Wolof de cette ethnie-nation-civilisation presque pan-continentale. En effet, établis aujourd’hui dans trois des cinq régions d’Afrique, les Fulbe sont les descendants des Proto-Fulbe, qui furent poussés du Nord (<strong>Tassili n’Ajjer</strong>, sud-est algérien) vers l’Ouest (<strong>Takrur</strong>) par  l’assèchement de l’actuel Sahara, il y a des milliers d’années.<br />
Pour ma part, en tant que fils de ce grand peuple, produit et porteur de cette ancienne et dynamique civilisation,  et membre empathique de cette vaste et complexe communauté, j’emploie exclusivement les noms autochtones, c’est-à-dire <strong>Pullo</strong> (sing.), <strong>Fulɓe</strong> (plur.) et <strong>Pular/Fulfulde</strong> pour la  langue.<br />
Yérim Seck devrait faire de même. Il rejoindrait ainsi ses concitoyens Baaba Maal et son groupe Daande Leñol, Youssou N’Dour, etc. Ces artistes de génie choisissent eux aussi les noms Pullo/Fulbe, Pulaar dans leurs créations musicales.<br />
Baaba Maal est le chantre par excellence de sa culture. Ses titres dédiés aux exploits des héros Fulbe/Haalpular ne se comptent pas. Je citerai, à titre d’exemple, <strong><em>Yo Allaahu Addu Jam</em></strong>.</p>
<blockquote><p>De son côté, Youssou N’Dour a publié <em>Rokku, Mi Rokka</em> (trad. Donne et je réciproque, à peu près) un album au nom Pulaar. Le morceau Pullo Arɗo (plur. Arɓe) y figure. C’est un chant à la gloire du Arɗo, le titre des chefs sous la dynastie — pastorale et guerrière — pluricentenaire (1200-1750) des Koliyaaɓe, fondée par <strong>Koli Teŋella Baa Pullo</strong>.</p></blockquote>
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<p><strong>Youssou N’Dour. </strong><em>Pullo Arɗo</em></p>
<p>Cela dit, la réponse à la question est effectivement <strong>Oui</strong> : il y a un problème Fulɓe en Guinée. Mais on ne devrait pas le camper dans l’évenementiel, ni le réduire au sensationnel.<br />
Dans les points ci-dessous, je présente donc brièvement les lacunes, manques à gagner et omissions du court article de M. Seck.</p>
<ol>
<li>Le problème en question est subjectivement <strong>politicien</strong>. <em>Il n’est objectivement pas politique, économique, social ou culturel</em>. La preuve est que Président Alpha Condé est entouré de Fulɓe : ministres, conseillers, ancienne épouse, etc.</li>
<li>Il n’existe pas d’hostilité en bloc, homogène, des autres ethnies contre les Fulɓe. La preuve en est fournie par la dispersion des Fulɓe sur tout le territoire, où ils cohabitent en paix avec leurs voisins Maninka, Soussou, Baga, Guerzé, Kissi, Toma, Jalonka, Jakanke, Manon, Kono, Nalu, Landuma, Koniagui, Bassari, Sarakole, etc.</li>
<li>Inversement, le Fuuta-Jalon théocratique fut un creuset (<em>melting pot</em>) multiethnique, une entité supra-ethnique abritant depuis des siècles diverses communautés Fulɓe et non-Fulɓe. Sans qu’il y eut d’affrontements après le triomphe du <em>Jihad</em> des neuf fondateurs  de la Confédération musulmane, dont un Mandé. Récemment toutefois, inspiré par Alpha Condé, Mansour Kaba s’est transformé en Don Quichotte qui veut régner sur un Manden-Jalon hypothétique et fictif.</li>
<li>Au terme de son étude de 1981 intitulée <strong>Projet d’aménagement intégré du massif du Fouta-Djalon (République populaire révolutionnaire de Guinée)</strong> le sociologue Camerounais Cosme Dikoume conclut le chapitre 1 en ces termes :<br />
<blockquote><p>Bien qu’entièrement compris dans le territoire national guinéen, le Fouta-Djalon occupe une position géographique stratégique dans cet ensemble Nord-Ouest Africain, qui le prédestine à un rôle supra-national dans cette grande sous-région.<br />
Il s’ensuit que le Fouta-Djalon est à la fois région originale à part, une partie d’un tout plus vaste ; c’est un pays-carrefour et de transition, un lieu où se sont rencontrés des hommes venus de la Forêt, des marécages littoraux, et surtout de la savane, qui forment aujourd’hui une trame inextricable de groupes humains d’origines diverses, fortement liés à ces milieux naturels, et réalisent des formes multiples d’occupation du sol. … L’homme foutanien est avant tout un paysan, un paysan qui considère la terre comme sa compagne naturelle dont il connaît les secrets. Cette terre est à la fois un lieu sentimental et un facteur de production parmi d’autres qui concourent à la vie de l’homme du Fouta. Son génie l’a conduit à réaliser, ce qui est rare dans d’autres régions, une cohabitation harmonieuse entre l’agriculture et l’élevage, à mettre au point des<strong> techniques culturales de domestication du sol dans les tapades qui sont l’une des particularités du Fouta-Djalon</strong>.<br />
L’autre particularité est sans conteste son histoire singulière façonnée par la naissance et l’évolution de la communauté multi-ethnique du Fouta théocratique.</p></blockquote>
</li>
<li>L’article de Yérim Seck place la rivalité entre <strong>Diawadou Barry</strong> et <strong>Sékou Touré</strong> à l’année 1958 seulement. En fait la violence politicienne du PDG contre ses adversaires s’appliqua contre les rivaux Fulɓe, Baga (Amara Soumah, David Soumah), etc.<br />
Et elle dura quatre ans de 1954 à 1958, et non pas un an (1958) (Lire <strong>Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée: 1954-1958</strong> et <strong>La lutte entre le régime du PDG et son opposition</strong>)</li>
<li>La république de Guinée  vécut ses trois premières années (1959-1962) dans une certaine harmonie, grâce à l’équilibre au sommet entre les deux principales ethnies : Fulɓe et Mande. Par exemple, <strong>Abdourahmane “Vieux Doura” Dalen Diallo</strong> — grand-père de Cellou Dalen (ou Dalein) Diallo — assurait l’intérim de la présidence durant les visites, intérieures et extérieures, de Sékou Touré. Bien que récent et précaire, l’arrangement projettait l’image d’une nation en gestation et d’un pouvoir collégial et inclusif. Il intégrait en effet des figures politiques adverses d’avant le référendum du 28 septembre 1958.<br />
Ainsi Barry Diawadou et <strong>Barry III</strong> entrèrent dans le gouvernement.<br />
Mais ce fut un bref interlude. Il précéda la tempête et la terreur du Compot Permanent. Peu d’années après, Sékou Touré fera assassiner les deux dirigeants, à deux ans d’intervalle : en 1969 et en 1971 respectivement.<br />
Barry III fut pendu publiqument. Quant à Diawadou, il fut fusillé en même temps que <strong>Fodéba Keita </strong>et <strong>Colonel Kaman Diaby. </strong> Les prénoms de ces derniers désignent le “<strong>Complot Kaman-Fodéba</strong>”, qui décapita l’armée guinéenne . Lire <strong>Armée guinéenne : écuries d’Augias</strong>.<br />
Meurtrier cynique, prédateur violent, Sékou Touré infligea le supplice suprême simultanément à deux personnalités naguère diamétralement opposées, ne se fréquentaient nullement et ne pouvaient donc pas coopérer pour tenter de renverser le régime. Il s’agit (a) de son ancien rival (Diawadou) et (b) de son ex-<em>alter ego</em> et véritable co-détenteur du pouvoir (Fodéba) de 1957 à 1965. Sékou Touré ordonna l’arrestation et le transfert du père de Diawadou, l’<strong>Almami Aguibou Barry</strong> (Soriya), de Dabola à Boffa.  Le vieil aristocratique y fut placé “en résidence surveillée”. Il ne survécut que brièvement à son retour à domicile et s’éteignit de chagrin un an après le meurtre de son fils aîné.<br />
Le commissaire de police  Kindo Touré <strong>décrit l’enlèvement des condamnés de leurs cellules</strong> du Camp Boiro sous la supervision du <strong>Capitaine Siaka Touré</strong>. Ce dernier remit ensuite les prisonniers au chef du peloton d’exécution. <strong>Lt-Colonel Kaba 41 Camara raconte avec précision la scène de leur exécution au Mont Kakoulima à la sortie de Conakry, le 27 mai 1969</strong>. La multitude des détails sur la tuerie suggère que Kaba 41 les obtint d’un participant-observateur du crime. Après lecture approfondie et comparée, je suis enclin à croire que Lieutenant <strong>Lansana Conté</strong> (futur capitaine-commandant-colonel-général-président) commanda l’escadron de la mort, et qu’il se confia par la suite au Capitaine Kaba 41 (son ami, supérieur en grade, et attaché militaire au Cabinet du ministre de la défense nationale), en lui relatant minutieusement le déroulement exact de la mise à mort des accusés.<br />
Seize ans plus tard, pour éradiquer la tentative de coup d’Etat du Colonel Diarra Traoré, le nouveau Général Conté fera fusiller Siaka Touré et les autres principaux membres et alliés mâles  de la famille de Sékou Touré en juillet 1985.<br />
Revenant à la période 1959-1962, je signale qu’elle fut dominée par le bicéphalisme politique et étatique incarné par les présidents :</p>
<ol>
<li>Sékou Touré (secrétaire général du parti unique, le Parti démocratique de Guinée, président de la république)</li>
<li><strong>Saifoulaye Diallo</strong> (secrétaire politique du PDG, président de l’Assemblée nationale).<br />
Le maintien de cette entente égalitaire et de cette collaboration paritaire aurait pu renforcer la cohésion du nouvel état et contribuer à la construction de l’Etat-nation.</li>
</ol>
</li>
<li>Sékou Touré débuta sa vie publique dans le syndicalisme. Par contre, Saifoulaye Diallo fut toujours un acteur politique. Il précéda ainsi Sékou Touré dans ce domaine. C’est ce qui explique la préséance de Saifoulaye sur Sékou Touré au sein Comité directeur du PDG en 1948. Sékou Touré venait en deuxième position du deuxième rang dans la hiérarchie de l’organisme dirigeant du PDG.<br />
Consulter<strong> Composition du comité directeur du PDG au 30 juin 1948</strong><br />
Saifoulaye y formait le trio dirigeant avec Amara Soumah et Madeira Keita. Et les trois assumaient collégialement la fonction de secrétaire politique, que Sékou Touré supprima en 1963 afin de marginaliser Saifoulaye.<br />
Ecrivant sous le pseudonyme de B. Ameillon, l’auteur de <strong>La Guinée : Bilan d’une Indépendance </strong>assigne à Saifoulaye Diallo <strong>le mérite premier dans la transformation du PDG en un parti de masse</strong>. Il écrit  :</p>
<blockquote><p>« Le rôle principal dans cette réforme revint à Diallo Saifoulaye, grand Foula dégingandé, supérieurement intelligent, esprit froid et systématique. C’est lui qui avait le mieux assimilé l’enseignement politique, qu’ils avaient tous trois reçu dans la cellule, créée à Conakry dans les années 1945-1946, par quelques instituteurs européens communistes. »</p></blockquote>
<p>De son côte, Bernard Charles dans <strong>Guinée</strong> (1963) note <strong>l’influence prépondérante de Saifoulaye Diallo dans le parti et l’Etat</strong>. Voici son portrait du numéro deux du régime à l’époque :</p>
<blockquote><p>D’où viennent alors l’autorité et le prestige très réels détenus par le président Diallo Saïfoulaye ? De sa personnalité et de ses fonctions au sein du Parti. « Il faut absolument que vous voyiez le président Diallo; il faut que vous ayez son autorisation. » La sagesse de ce conseil donné par un ami, je m’en rendrai compte à chaque moment de mon séjour. Deux petits mots et une ébauche de signature sur une simple feuille de papier ouvriront bien des portes ou permettront d’obtenir de passionnantes interviews.… Toute l’autorité du secrétaire politique du tout-puissant BPN vous couvrira de son ombre.<br />
Grand, mince, Diallo Saïfoulaye prend rarement la parole, accorde peu d’interviews. Mais il est toujours présent. Que Sékou Touré donne une conférence de presse, il est là, observant et méditant. Que le président de la République doive recevoir un visiteur important, homme politique ou homme d’affaires, et il fait signe à celui qui est considéré très souvent comme son <strong>alter ego</strong>.</p></blockquote>
</li>
<li>Hélas, Sékou Touré rompit le  déséquilibre le 3 janvier 1963 lorsqu’il mit fin à la double fonction de Saifoulaye. Aveuglé par la mégalomanie et la mythomanie, il opta pour la trahison et la desctruction de la Guinée. Ainsi il plaça Saifoulaye sous sa coupe en le nommant ministre d’Etat. Pour le président, la décision présentait l’avantage d’éliminer  le rôle, réél, de contre-poids que Saifoulaye constituait, <em>de droit et de fait</em>. Elle accentua la confiscation du pouvoir et inaugura le culte de sa personnalité deSékou Touré. Depuis lors, la Guinée est prisonnière de ce modèle contre-productif et défaitiste de gestion étatique. Tour à tour en effet, les quatre successeurs de Sékou Touré (Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté et Alpha Condé) ont emprunté la voie facilie de l’imitation de la tyrannie et du système négatif et destructif de gouvernement instaurés par le premier président.</li>
<li>Non satisfait d’avoir liquidé physiquement ses deux principaux adversaires politiques (Diawadou et Barry III), Sékou Touré inventa le “<strong>Complot Peul</strong>” en 1976. Macabre et meutrière, la mascarade avait pour but l’assassinat de <strong>Diallo Telli</strong> (premier secrétaire général de l’OUA, prédécesseur de l’Union Africaine) et de ses co-accusés. Le président guinéen en profita pour lancer des infamies contre les Fulɓe du <strong>Fuuta-Jalon</strong>.</li>
<li>C’est la signification concrète du propos (programmatique) d’Alpha Condé, qui déclara vouloir reprendre la Guinée là où Sékou Touré l’a laissée. Je relève ainsi le parallèle entre <strong>les discours haineux de Sékou Touré de juillet-septembre 1976,</strong> d’une part, et la provocation délibérée d’Alpha Condé à Kankan en mai 2015, d’autre part. Dans un discours “improvisé” devant les citoyens de la capitale de la Savane, M. Condé cita les composantes ethno-démographiques du pays, et omit volontairement les Fulɓe. Les services de presse de la présidence et ses porte-parole (Kiridi Bangoura et Albert Damantang Camara) n’ont pas jugé utile de corriger la “gaffe” verbale de leur patron. Pourquoi ? Parce qu’elle exprime la pensée intime d’Alpha Condé.</li>
<li>Le 28 septembre 2009, au stade sportif de Conakry, les miliciens Forestiers de Moussa Dadis Camara utilisèrent des armes à feu et des armes blanches pour abattre à bout portant, poignarder, égorger les manifestants, et pour empaler des femmes par le sexe. Dans leur orgie dégradante, sanglante et meurtrière, ils proféraient des injures à l’adresse des Fulɓe ; effectivement, au décompte final 98 % des victimes seront dénombrées parmi cette ethnie. <strong>Voir la liste partielle des victimes du massacre</strong>.<br />
Les sbires du CNDD ne se limitèrent pas à la tuerie. Ainsi <em>Human Rights Watch</em> cite le  témoignage d’un survivant qui rapporte les  vociférations des perpétrateurs, qui s’écriaient, entre autres : « <strong>Nous devons en finir avec cette sale race. </strong>»<br />
Aujourd’hui, comme preuve évidente de l’impunité pérenne qui sévit en Guinée, l’ancien chef de la junte militaire voudrait briguer la présidence de la république à l’élection prévue cette année. Que ses acolytes et lui-même sachent toutefois que leurs actes et propos criminels sont inoubliables et impardonnables. Et ils le  seront d’autant plus que leur comparution devant le tribunal est retardée, et que justice reste délayée et déniée.</li>
<li>Durant la campagne électorale du 2e tour de la présidentielle de 2010, le parti d’Alpha Condé, le RPG, accusa les Fulɓe d’avoir empoisonné des boissons sucrées en vente publique. Le président de la transition, Général Sékouba Konaté, et son Premier ministre, Jean-Marie Doré, laissèrent la rumeur suivre son cours nocif. Il ne prirent aucune initiative pour y mettre fin.<br />
Dans la même période, on formula le projet d’un périple du duo Cellou Dalen / Alpha Condé à travers le pays pour apaiser les tensions communautaires et geler le zèle partisan dans les deux camps. Le candidat Alpha Condé rejetta finalement l’idée,  prétextant ridiculement que c’était un piège pour l’éliminer physiquement.<br />
Le signal était donné pour le montage des machinations et magouilles qui aboutirent à la  proclamation, truquée et suspecte, de la victoire de M. Condé au second tour.</li>
<li>Dire que les Fulɓe monopolisent le pouvoir économique en Guinée est une exaggération, un leurre et un piège. Car le pays n’a pas d’économie. Il ne fabrique presque rien pour satisfaire les besoins et le marché domestiques. Et il est porté absent ou défaillant dans la compétition — sous-régionale, continentale et universelle — qui régit la planète Terre à l’ère de la mondialisation. L’Etat vit de cadeaux et de dons, de remises de dettes ou de réduction de taux d’intérêt sur emprunts, de mendicité et de corruption. La Guinée est couramment mentionnée comme l’archétype de la faillite administrative et gouvernementale, politique et culturelle, sociale et économique. Lire <strong>Sommet US-Afrique. Absence du secteur privé guinéen.</strong><br />
Alors pour tenter de justifier l’échec monumental, on essaie de noyer le poisson dans l’eau. Précisément, on frappe les Fulɓe d’ostracisme et on les diabolise. Depuis les discours de 1976, les régimes successifs en font les boucs émissaires de leur incompétence abyssale, qui a conduit à la débâcle générale.</li>
<li>Alpha Condé applique ainsi le vieux principe machiévélique et démagogique du “diviser pour régner”. Mais il s’installe aussi dans la criminalité politique. Depuis son investiture, il a ajouté des dizaines de victimes aux milliers de morts — toutes ethnies confondues —  tombés, avant lui, sous les balles de l’Etat terroriste de la Guinée post-coloniale. Sa sortie de Kankan a été rejettée avec alarme et mise en garde par les observateurs de la politique guinéenne.<br />
Lire <strong>Guinée : permanence de la criminalité politique</strong> et <strong>Dangerous Game: Guinea’s President, Alpha Condé, Plays the Ethnic Card</strong></li>
<li>Les dirigeants de l’Etat — tous régimes compris — sont responsables de la crise pérenne et des tensions actuelles en Guinée. La justice doit leur demander des comptes. Et ils/elles doivent être punis au prorata de leurs forfaitures et selon la gravité de leurs crimes.</li>
<li>La publication de l’article de Cheikh Yérim Seck a provoqué des réactions hargneuses, vitrioliques. Et <strong>Guinée7</strong>, un site pro-Alpha Condé, s’est répandu en imprécations et en invectives. Peine perdue. M. Seck n’a fait qu’évoquer le mal artificiel qui ronge la classe politique. Il ne sert à rien de l’attaquer et de l’insulter. Il faut plutôt consacrer une énergie à la quête de la justice pour les milliers de victimes des dictatures successives. Le corps sans sépulture et l’âme innocente de l’écrasante majorité des morts, la douleur et le deuil continus de leurs familles, réclament la réparatation des torts moraux et matériels subis. La terre guinéenne est gorgée du sang de torturés et de fusillés sans défense. Tant que ces crimes n’auront pas été reconnus par leur perpétrateur —l’Etat — et jugés par un tribunal compétent, le pays végétera dans le paradoxe d’abondantes ressources potentielles impuissantes à réduire la pauvreté et la misère galopantes.</li>
<li>Vouloir et chercher à marginaliser les Fulɓe relève de l’utopie la plus stupide. C’est un effort vain, une mission impossible. En Guinée leur poids démographique est majeur. Leur rôle économique est important. Bien que, à mes yeux, il soit insuffisant et controversé ; en effet il met l’accent sur le secteur tertiaire (distribution, commerce de détail et demi-gros) au détriment de l’investissement dans l’éducation, la modernisation de l’élevage, la construction d’infrastructures, le déploiement de réseaux numériques de communication, etc.<br />
Quoiqu’il en soit, la Guinée souffre des séquelles de l’empoisonnement et du pourissement de l’espace politique par  Sékou Touré. Si les Fulɓe se trouvent constamment ciblés par les politiciens, il n’en demeure pas moins que tout le pays est en détresse.  Car ni les Maninka, ni les Soussou, ni les Guerzé n’ont bénéficié du règne d’un des leurs ; soit au total, trois présidents Maninka (Sékou Touré, Sékouba Konaté, Alpha Condé), un Soussou (Lansana Conté) et un Guerzé (Moussa Dadis Camara).<br />
Au contraire, la dictature de chacun de ces hommes n’a apporté que déclin et discrédit au peuple qui leur donna le jour.<br />
Entretemps, au triple plan géographique, démographique et économique le Nigeria est un multiple par cent de la Guinée. Il vient de porter un Pullo pour la quatrième fois à la tête de l’Etat depuis 1960. Il y a eu successivement <strong>Shehu Shagari</strong>, <strong>Général Muhammadu Buhari</strong>, <strong>Umaru Yaradua</strong>, <strong>Muhammadu Buhari</strong> (pour la deuxième fois).<br />
Pareillement des Fulɓe ont dirigé des pays dans le passé (Cameroun, Mali, Mauritanie), ou actuellement (Sénégal, Nigeria). Leur bilan est comparable à celui de présidents non-Fulɓe chez eux, ou ailleurs. Et il est incontestablement meilleur à l’héritage de Sékou Touré.<br />
Lire <strong>Fulɓe and Africa </strong>et<strong> Once-Green Sahara Hosted Early African Dairy Farms</strong></li>
<li>Dernier point, et non le moindre, la Guinée doit — nécessairement, impérativement et obligatoirement — exorciser les démons et les complots de Sékou Touré. Elle peut le faire par la séparation du pouvoir entre les trois branches de l’Etat (législatif, exécutif, judiciaire) et par l’instauration de la suprématie de la loi et du règne de la justice. C’est alors seulement qu’elle saura que le critère ethnique n’a qu’une importance relative face aux exigences d’intégrité et de compétence du chef de l’exécutif, et surtout face à l’exécution rigoureuse — par lui/elle et tous les dirigeants — du serment d’être le serviteur humble et dévoué des populations, et non leur maître cruel et indifférent.<br />
Après tout, on ne peut pas être bon(ne) politicen(ne) et vrai homme/femme d’Etat en s’enfermant dans le <em>diktat</em> (genre Alpha Condé). On le devient en cultivant le <em>consensus</em> avec ses pairs élus et ses concitoyens.<br />
La phrase de Barack Obama à l’adresse des présidents du Bénin, de Côte d’Ivoire, de Guinée, et du Niger, à la Maison Blanche en 2011, résonne encore. Il leur rappella en effet que <strong>l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts. Elle a besoin d’institutions fortes</strong>. C’est là le fondement, le soubassement et le secret de la démocratie.</li>
</ol>
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