Cinéma guinéen et distortions historiques

Histoire du cinéma guinéen depuis 1958Publié en 2017 aux Éditions L’Harmattan par Jeanne Cousin, le livre Histoire du cinéma en Guinée depuis 1958 est résumé  comme suit :

« Sous la 1ère République, “le Guinéen n’avait rien mais il allait au cinéma tous les soirs”. En 1971 presque tous les travailleurs du Sily Cinéma sont partis faire “un stage ” au Camp Boiro, certains y perdirent la vie, d’autres en sortirent traumatisés. Le Sily Cinéma produit encore le chef-d’œuvre « Naitou l’orpheline » de Moussa Kémoko Diakité en 1982, puis languit progressivement.
En 1984 Sékou Touré meurt avec ses idéaux et on enterre avec lui le Sily Cinéma et les salles. Depuis les années 90, les cinéastes Guinéens expatriés en France, tournent régulièrement des films de bonne facture en Guinée.
Ce livre veut rendre hommage à tous les cinéastes talentueux de Guinée, et inscrire les jeunes désireux de “faire du cinéma” dans leur histoire. »

Cette présentation contient des distortions historiques que je dégage dans les points suivants :

  1. Chronologiquement et logiquement, le régime de Sékou Touré correspond à la première république. Cependant le mot république est, en réalité, euphémique et inapproprié. Car durant ces 26 années la dictature, la répression et le Camp de la Mort à Boiro s’abattirent sur la Guinée. Il n’y eut, à proprement parler, pas de république, si on entend par là l’existence et le fonctionnement d’institutions impersonnelles, la gestion honnête du bien public, et la création consensuelle d’un état-nation. Si république il y eut au début, elle se révéla vite un avorton et un cauchemar …
  2. « le Guinéen n’avait rien … » Il faudrait plutôt dire que le Guinéen n’était rien. Ses droits constitutionnels de citoyen furent confisqués. Il fut réduit au rang de militant anonyme, taillable et corvéable à merci, du parti démocratique de Guinée. Et ces “militants” furent contraints de rivaliser en tant que louangeurs du responsable suprême de la révolution…
  3. Correction. Ce n’était pas “tous les soirs” qu’on allait au cinéma en Guinée. Car les projections de films étaient interdites et les salles de cinéma restaient fermées le vendredi, jour de réunions politiques du parti dans les quartiers. Cela ajoutait considérablement à la morosité et à la déprime de vivre en Guinée.
  4. Même placé entre guillemets, le mot « stage » évoque l’idée d’éducation, de formation, d’amélioration. Il est exaggéré et déplacé de concevoir comme un “stage” l’emprisonnement et la torture au Camp Boiro. En réalité, c’était un Goulag tropical, un trou infernal, un lieu d’avilissement et de destruction de l’être humain…
  5. Le sergeant Bakary Woulen (1966) fut le premier long-métrage 35mm guinéen. Réalisé par Mohamed Lamine Akin (réfugié politique du Comité de libération de la Côte d’Ivoire), il bénéficia — derrière et devant la caméra — de la collaboration enthousiaste de néophytes et de la contribution technique de jeunes cinéastes. Moussa Diakité en est l’acteur principal. Les deux vedettes féminines sont Ousmane Diallo (qui devint Mme Akin) et feue Bintou Kourouma. Mais le livre Guinée, les cailloux de la mémoire de Nadine Bari et Thierno Mouctar Bah révèle comment Sékou Touré tua ou contrecarra la vocation des professionnels de Syli-Cinéma. On y lit le passage suivant :
    « Figure aussi parmi les arrivants à la Prison de Kindia le reste de l’équipe de l’Information, à commencer par notre ministre, Monsieur Alpha Diallo, Louis Akin, directeur général de la Régie Syli-Cinéma, Cissé Fodé, directeur général de la Radio, Petit Barry, directeur de la Chaîne internationale de la Voix de la Révolution, les cinéastes Diagne Costa, Baldé Alpha, dit Marlon, et d’autres encore, relevant tous du même Département. Je vois que tous les créateurs cinématographiques sont à présent sous les verrous. Sékou a toujours voulu qu’en ce domaine aussi toute la création soit dirigée par lui. Je me souviens d’une réunion houleuse, peut-être en septembre 1970, dans laquelle il nous avait menacés :
    — Je vous mettrai au pas, hurlait-il, comme j’ai mis au pas les enseignants et les syndicalistes ! »
    (Note. — Le catholique Louis Akin se convertit à l’Islam et fut baptisé Mohamed Lamine. La conversion lui permit d’épouser Ousmane Diallo, une lointaine descendante de Karamoko Alfa mo Labe. — T.S. Bah)
  6. De quels “idéaux” de Sékou Touré s’agit-il ? A mon avis, ils n’existèrent pas. Il y eut bien sûr les discours, les défilés en tenue blanche, les tomes et les slogans. Mais pendant un quart de siècle la réalité contredit l’idéologie officielle et annula les mots. L’improvisation, la haine et la destruction prévalurent. Et la Guinée ne parvient toujours pas à se dégager de cet étau.
  7. Sékou Touré éteignit l’art guinéen, qui le précéda dans la tombe. Les méthodes coercitives et le culte de la personnalité du président tarirent l’inspiration et découragèrent la création, qu’il s’agisse de la musique, du théâtre, du cinéma, de la littérature, de la peinture, de l’artisanat, etc. Tout se figea et déclina.
  8. A propos de Naitou l’orpheline Moussa Diakité me demanda en 1981 de lui rédiger le synopsis du film. J’obligeai. Je quittai la Guinée pour les USA avant la parution du film, que je n’ai pas encore vu.
    J’avais connu Moussa un peu avant, et surtout après sa sortie de Boiro. En 1967, alors que j’étais étudiant en Propeudétique (1ère année) à la Fac des sciences sociales de l’Institut Polytechnique, je rédigai, et le journal Horoya publia, la première revue critique du film Le sergent Bakary Woulen.… Je devins par la suite un membre actif du ciné-club. Après ma formation universitaire je fus nommé professeur-assistant (linguistique et langues africaines) en 1973. En 1981, cumulant l’enseignement avec la fonction de directeur de la bibliothèque universitaire, j’organisai dans la salle des fêtes de l’IPGAN une cérémonie pour honorer la mémoire de Michel Faulcon, professeur Français de maths, qui s’était tant investi dans le fonctionnement du ciné-club. Invités, des membres du Comité central et du gouvernement (Sénainon Béhanzin, Bela Doumbouya, Mouctar Diallo, Ibrahima Bah), plusieurs membres de l’équipe de Syli-Cinéma (Moussa Diakité, Sékou Oumar Barry, Gilbert Minot, Abdoulaye Dabo, etc.) y prirent part.…
  9. L’énergie et la persistance des cinéastes guinéens exilés en France sont admirables. Mais je trouve pas mal à redire de films comme Dakan, Il va pleuvoir sur Conakry. Les sujets de ces long-métrages (homosexualité, sécheresse à Conakry) sont soit inadéquats, soit artificiels pour la société guinéenne. Et les scénarios frappent par leur légèreté, tandis que la caméra reste statique, le dialogue plat, et que la performance des acteurs tient plus du théâtre que du 7e art…
  10. On n’enterra pas une société Sily-Cinéma active et vibrante dans la production et la distribution de films. Non, Sily-Cinéma, Syliphone, Syliphoto, etc., et toutes les autres entreprises économiques du pays étaient moribondes ou comateuses depuis longtemps. On constata donc plutôt la mort de l’embryonnaire secteur cinématographique, affaibli et anémié par la disparition ou la marginalisation de ses créateurs.

En définitive, le cinéma est un art très technique et une industrie exigeante en capitaux : financement, production, réalisation, distribution, consommation. Autant de critères qui font cruellement défaut en Guinée. Depuis sa naisssance le cinéma guinéen a toujours manqué d’argent et d’infrastructure. Comble de malheur, la poignée de ses premiers praticiens et évangélistes furent tous sacrifiés à l’autel de la “révolution”.

Voici un extrait de African cinema : politics & culture, (Bloomington ; Indiana University Press, 1992, 2001), le livre de Manthia Diawara qui traite en partie (pages 70-73) de l’historique de Syli-Cinéma.
Tierno S. Bah

The Guinean cinema began with the country’s revolution against France in 1958 34. According to Vieyra, the political courage of the Guinean leader, Sékou Touré, to break with France and set an example for other Francophone leaders who wanted to assume their own destiny, led the country to have in the early days of its independence, such national industries as a production center (Vieyra, p. 104). Unlike the other Francophone countries, which depended on the C.A.I. to make their newsreels, Guinea built, with the help of such Eastern Bloc countries as the Soviet Union, Yugoslavia, and Poland, facilities in 16mm black-and-white production. With these facilities in place, Guinea was able to produce one newsreel every week in the early 1960s (Vieyra, p. 105), while the other countries were going at the rate of one newsreel a month because of the time it took in Paris to develop and edit the film and add the soundtrack and/or commentary 35.
Between 1960 and 1966, the Guinean production center also produced several short films documenting the revolution. Because the country did not yet have its own directors, such short films as La révolution en marche (16mm), Au registre de l’histoire (16mm), and Croisière de l’amitié (16mm), were made by foreigners.
By 1966, important changes had taken place in the structure of Guinean cinema. The country now had more than six directors who took their training in the Soviet Union and the United States. The distribution and part of the exhibition were nationalized, and Sily-Cinéma was created with Mamadou Bobo ‘Bob’ Sow as head of the distribution and Louis Mohamed Lamine Akin as head of production. It was also in 1966 that West Germany offered to build 35mm facilities. The future of Sily-Cinéma was guaranteed.
A look at films made by the Guineans between 1966 and 1970 will show that the majority of them were documentaries, educational films, and propaganda, as opposed to other countries where there were no structures of production and the filmmakers made mostly fiction films. Because the Guinean cinema was incorporated at its birth in the development of the country, film was assigned the function of disseminating the dominant hegemony of the government. Clearly, the Guinean filmmakers had little use for “fictional escapist” films. The documentary and education forms, to the contrary, were perfected by such Guinean directors as Costa Diagne (Peau noire, 1967, 16mm; Huit et vingt, 1967, 16mm; Hier, aujourd’hui, demain, 1968, 16mm), Mohamed Lamine Akin (Le sergeant Bakary Woulen, 1966, 35mm; Mary Nanken, 1966, 16mm; Dans la vie des peuples, il a des instants, 1966, 16mm), Barry Sékou Omar (Et vint la liberté, 1966, 16mm), Gilbert Minot, Sékou Camara, and Moussa Kémoko Diakitié, Diagne’s film, Hier, aujourd’hui, demain, is narrated with masterful uses of ellipsis and allusion to the past, present, and future of Guinea. This led Guy Hennebelle to describe Diagne as “potentially one of the great African filmmakers of the future” (Hennebelle, p. 240. The film won the Joris Ivens prize in 1968 at the Leipzig featival.
In the early seventies, Diagne and Akin disappeared from the filmmaking scene 36. (Note. They did not simply volatilize on their own. On the contrary, they —and several of their colleagues — were arbitrarily accused and detained at Camp Boiro. — T.S. Bah). However, the documentary and educational tradition continued with newcomers like Minot and Diakité. Minot made Le festival panafricain d’Alger (1968, 16mm) and several other shorts on presidential visits, political leaders (Tolbert, General Gowon and Amilcar Cabral), environment, and sex education. Diakité made documenraries on agriculture (Rizi-culture dans le Bagatay, 1969), the funeral ceremonies of Kwame Nkrumah (1972), and education (L’université à la campagne, 1975). As Boughedir stated, Sily-Cinéma also produced several collective films in the seventies. There were theatrical plays on film (Et la nuit s’illumine, 1971; El Hadj million, 1972) that dealt with revolutionary subjects (Boughedir, p. 104). Finally, it is interesting to notice thar Sily-Cinéma produced some didactic fictional films in the early seventies. Moussa Camara, who made Ame perdue in 1968, codirected Un amour radical (1972) and Un grand-père dans le vent (1973) with Alpha Adama.
The second half of the seventies was also dominated by collective films. Individual directions included Une autre vie (1976) by Moussa Camara and documentaries on sports, Hafia, Triple Champion and Le sport en Guinée (1978), by Diakité.
Because of their didactic and nationalistic orientation, the productions of Sily-Cinéma of the sixties and the seventies were limited to Guinean theaters and to television. The latter  was created in 1977. However, in the early eighties, Sily-Cinema made international news through a coproduction with Morocco, Amok (1982), and a musical, Naitou (1982), directed by Diakité. Amok is a film on apartheid in South Africa and on the 1973 Soweto massacre. It is directed by Souhel ben Barka (Morocco), and it stars Mariam Makeba, the famous singer from South Africa. Guinean technicians, using equipment from Sily-Cinéma, worked on the film. Dansoko Camara, who assisted Ben Barka on Amok, directed Ouloukoro (1983). Diakité’s Naitou is a musical about a young girl, Naitou, whose mother is assassinated by a jealous stepmother. The stepmother abuses Naitou and prevents her from taking part in the traditional initiation for all young girls. The stepmother is finally punished by an old lady who symbolizes justice. The film’s originality lies in the fact that it is narrared through dance and music by the Ballet National de Guinée. Critics praised it for breaking language barries in Africa (Boughedir, p. 74). Naitou won the UNESCO prize at the Ouagadougou festival in 1983.
Earlier in this survey, I said that Sily-Cinéma was part of the Guinean revolution and, as such, it was conceived as a national industry. As a state organism, Sily-Cinéma was supposed to be free from outside influence, as far as the means of production and the forces of production were concerned. I pointed out that in order to achieve this self-determination, Sily-Cinéma acquired facilities in 16mm, nationalized distribution and part of exhibition, and signed an agreement with West Germany to install 35mm facilities. It must now be pointed out that Sily-Cinéma failed in some respect. Despite the presence of the 16mm facilities, according to Gilbert Minot, the rushes of Guinean production had to be sent out abroad for laboratory work. Minot also pointed out that maintenance was lacking for the equipment 37. It is also unfortunate that West Germany had not yet finished the installation of the 35mm equipment begun in 1966. Clearly, while this equipment was in storage rooms unused and growing rusty, Sily-Cinéma depended upon outside help for the 35mm production, too. The misuse of equipment is therefore a liability that may turn out too costly for Guinean cinema.

Ramatullahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon

Ramatullaahi Telikoo
Majaaɗo Allah Gaynaali! Qui ignore Allah est perdu !
Poème en Pular du Fuuta-Jalon.
Exégèse de Christiane Seydou

Cahiers d’Études africaines. 1966, no.24, pp. 643-681

Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d'etudes africaines. 1966
Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d’etudes africaines. 1966

Christiane Seydou ne cache pas son admiration et son enthousiasme pour le poème de Ramatullahi. Elle s’en saisit et en fait une belle et savante exégèse. Dans l’introduction elle écrit :

« … ce poème, d’inspiration religieuse et mystique, est un de ces waajooji traditionnels qui traitent généralement de sujets élevés, et, le plus souvent, métaphysiques 3. Celui-ci n’est autre qu’un extraordinaire « sermon sur la mort » versifié avec une virtuosité que jamais n’entache aucune acrobatie verbale déplacée, et une puissance d’évocation et d’invocation à laquelle, comme envoûtée, l’imagination ne peut se dérober. »

Pour Christiane,

« La richesse de ce texte est telle, à tous points de vue, qu’il a semblé profitable d’en étudier très attentivement toutes les ressources et les dimensions, par une sorte d’exégèse scrupuleuse du fond lui-même tout autant que par l’analyse serrée des procédés poétiques qui en font une réussite artistique incontestable et une oeuvre littéraire d’une grande portée. »

En conclusion, Christiane Seydou avoue :

« Il est impossible, face à ce poème, de ne pas évoquer ce passage, extrait de Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné —  écrivain, poète, politicien, et militaire protestant du 16è siècle —, dont l’inspiration, les images, la technique poétique même se trouvent si étonnamment proches de celles de Ramatullaahi Telikoo… »

C’est là un grand hommage, car l’oeuvre d’Agrippa occupe une place importante dans la littérature française. Par exemple, d’Aubigné compte le titan littéraire Victor Hugo parmi ses distants admirateurs.…

Je propose ici ma lecture du poème en six enregistrements sonores. Chacun d’eux comporte huit strophes de trois vers ou tercets, pour un total de 192 vers. Des versions du texte complet sont accessibles, l’une dans La Femme. La Vache. La Foi (A.I.Sow, éd., non commentée), l’autre (avec la présentation et les commentaires détaillés de Christiane Seydou) sur Persée et sur SemanticAfrica.

Gimol Aranol – A. Strophes 1 à 8

Gimol Dimmol – B. Strophes 9 à 19

Gimol Tammol – C. Strophes 20 à 30

Gimol Nayaɓol – D. Strophes 31 à 41

Gimol Jowaɓol – E. Strophes 42 à 52

Gimol Jeegaɓol – F. Strophes 53 à 64
Yimoore : Ramatullahi Diallo, Telikoo (1870?-1930?)
Yimoowo: Tierno Siradiou Bah, Kompanya

Sunni, érudite et suufi, Ramatullahi s’affirme comme l’une des grandes plumes et voix du Pular littéraire. Maîtrisant l’arabe classique, elle emploie cette langue pour présenter   Majaaɗo Allah Gaynaali. Elle y décline son identité futanienne, ainsi que ses créances et affiliations islamiques.
Elle commence naturellement  par la formule tasmiyya, qui ouvre toutes les surates ou chapîtres du Qur’an :

Bismiil’Aahi ‘rrahmaani ‘rrahiimi

Cette formule initiale est aussi fréquente que la Shahada, le premier des cinq piliers de l’Islam. La norme UNICODE parvient à condenser toute la formule —  représentée ci-dessous en ligature arabe — à l’aide des huit caractères suivants : ﷽

La version Pular/Fulfulde est :

En barkinorii Innde Allaahu, Jom Moƴƴere Huuɓunde, Jom Moƴƴere Heerinnde

Ensuite Ramatullahi prononce les bénédictions conventionnelles pour le Prophète Muhammad, sa Famille et ses Compagnons :

wa sallal ‘Allahu ‘alaa sayyidinaa Muhammadin
wa ‘alaa ‘aalihi wa sahabihi wa sallama.

En Pular/Fulfulde :

Yo Allaahu juulu e Kohoo meeɗen Muhammadu
e Aalii’en makko e Sahaabaaɓe makko O hisna ɓe hisnude.

En quatrième position vient le tahmid :al hamdu lil’Aahi” (Allah soit Loué) — en Pular/Fulfulde Allahu jaarama,  qui continue l’ouverture.

En cinquième position, on lit trois dernières phrases qui sont une variante de louanges à Allah et de prières à l’intention du Prophète de l’Islam :

wa assalaatu wa assallaamu ‘alaa rasuuli Allahi
wa ‘alaa aalihi wa jamii’i hizbu Allahi.
wa ba’du, fa yaquulu ahwaju, waju ‘ibaadi Allahi

Noble et pieuse Ramatullahi

Les sept lignes finales de la préface en arabe révèlent la noble extraction et la pieuse personnalité de Ramatullahi. Elle y indique sa généalogie partielle, son village, son pays, et ses affiliations religieuses :

ilaa ramatul Allahi bun Muhammadu bun Ahmadu al-mahdiyyu
al-telikiyyu

al-fuuta-jaliyyu
al-magribiyyu
al-maalikiyyu
as-sh’a’riyya
al-qaadiriyyu

Traduction :

De la part de Ramatullahi, fille de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu
De Telikoo
Du Fuuta-Jalon
De l’Occident
De Voie Malékite
De Loi Ash’ari
De Rite Qadri

En d’autres termes, Ramatullahi descend de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu. Elle est de Telikoo, une misiide (paroisse) — du Diiwal (province) de Buriya —, dans le Fuuta-Jalon théocratique, pays situé  à l’ouest de La Mecque.
Elle est adepte de la Voie de l’Imam Malik et de la Loi Ash’ari. Enfin, elle appartient au rite Qadiriyya.

A suivre : Misiide Telikoo, Diiwal Buriyaa, Gilbert Viellard

Tierno S. Bah

La Poésie ajamiyya en Pular du Fuuta-Jalon

Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)
Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)

Alfâ Ibrâhîm Sow
Notes sur les procédés poétiques dans la littérature des Fulɓe (Peuls) du Fuuta-Jalon
Cahiers d’Études africaines. (1965): 19, 370-387

 L’article mentionné ci-dessus est désormais accessible sur SemanticAfrica sous format HTML, rehaussé par les outils de publication de la plateforme Drupal, notamment à l’aide des modules Book, Metatag, Taxonomy, Views. Depuis des années déjà la version PDF/Text Simple est affichée sur Persée et celle HTML sur webFuuta. Cependant, quelqu’en soit le support, le contenu de ce texte est d’un grand intérêt littéraire, culturel et historique. Et il continuera d’être utile aux chercheurs et étudiants de la culture islamique, en général, et de la littérature ajamiyya Pular/Fulfulde, en particulier.
En rétrospective, ce papier se lit comme le premier jet de La Femme. La Vache. La Foi. Ecrivains et Poètes du Fuuta-Jalon, le livre-repère qu’Alfâ I. Sow édita et publia un an plus tard, en 1966. Ce dernier ouvrage appartient à la brillante collection des Classiques africains. Olivier Kyburz est l’auteur de “La littérature peule dans la collection  Classiques africains”. Paru dans L’archipel peul, 1994, ce papier résume la remarquable activité éditoriale, déployée à Paris dans les années 1960-1970, par des spécialistes du Pular/Fulfulde, dont A.I. Sow.

Alfâ Ibrâhîm Sow traite son sujet en tant que philologue-linguiste. La matière et le style sont donc spécialisés et au-dessus du niveau de formation de certains lecteurs. Mais une approche patiente et une lecture attentive permettront à la majorité de saisir la riche communication formulée ici par ce grand professeur, pionnier et publiciste émérite du Pular/Fulfulde.

Bonne lecture donc !

Tierno S. Bah

Table des matières

  1. Introduction
    Caractéristiques de la métrique Pular
  2. Poésie et langage
    1. Le système vocalique
      1. Les voyelles et leurs allongements.
      2. La marqe /u/ des infinitifs actifs
      3. Les assimilations vocaliques
    2. Le système consonantique
    3. Les classificateurs des nominaux
      1. Les possessifs
      2. Le comparatif
    4. Le morphème de causalité baa
    5. Les syntagmes hino et hannde
    6. Les formes nominales
    7. Les emprunts
    8. Eléments thématiques
      1. Particules de liaison autonomes
      2. Eléments thématiques + particules de liaison
      3. L’utilisation des formes aspectuelles
  3. Artifices poétiques
    1. Art et Rythme
      1. Accent d’intensité et séquences rythmiques
      2. L’ordre des pieds dans le vers
    2. Art et Rime
      1. La rime vocalique
      2. La rime consonantique
    3. Art et Harmonie
  4. Valeur de la technique poétique Pular

L’assassinat de Cabral expliqué !

Dans First Ambassadors: Cuba’s Role in Guinea-Bissau’s War of Independence Piero Gleijeses, professeur à SAIS (School of Advanced International Studies, Washington, DC) se réfère à Patrick Chabal (1951-2014) comme le principal biographe d’Amílcar Cabral. Effectivement l’auteur offre une explication solide des causes et conséquences de la mort violente de Cabral.

Paru dix ans après la disparition tragique et prématurée du leader du PAIGC, la biographie intitulée Amílcar Cabral : revolutionary leadership and people’s war (1983) est effectivement un ouvrage documenté et dense de quelque 300 pages, dont la bibliographie couvre quinze.
On pourra accéder graduellement au livre sur webAfriqa.

Juvenal Cabral, institueur, père d'Amilcar
Juvenal Cabral, institueur, père d’Amilcar

Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d'Amilcar
Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d’Amilcar

Tout ce qui touche Cabral, concerne la Guinée-Conakry et la Guinée-Bissau. Et cet ouvrage l’illustre abondamment. Patrick Chabal souligne que la recherche pour le livre surmonta partout de formidable difficultés pratiques et politiques. Sauf en Guinée-Conakry ! Cette impossibilité n’est guère surprenant si l’on tient compte de la stratégie de la terre brûlée de Sékou Touré. Faisant table rase du passé et déformant le présent, le premier président ravala un pays jadis prometteur au rang de lanterne rouge d’Afrique, s’agissant en particulier de l’intelligentsia et de l’éducation.

L’introduction et le premier chapitre présente la vie familiale, l’influence parentale, les cycles scolaire et universitaire exceptionnels, la brillante carrière de l’ingénieur agronome Cabral. Vient ensuite l’entrée en politique, qui culmine avec la création du PAIGC par Amílcar. Les derniers chapitres présentent, d’abord, le contexte socio-historique de la Guinée-Bissau et du Cap Vert, et, ensuite, les réflexions de Chabal sur la pensée et de l’héritage politiques de Cabral.

Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950
Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950

Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960
Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960

Remarques générales

Côté présentation, le livre contient quelques cartes, mais pas d’illustrations autre qu’une photo de Cabral. J’ai pu constituer cependant l’album photo ci-dessus à partir des archives de Casa Comum.
Quant au contenu, il s’agit ici du travail d’un politologue. Et l’ouvrage en porte le sceau. Mais l’historien et l’anthropologue restent sur leur faim. A cause de lacunes sur l’histoire, la composition pluri-ethnique et la diversité culturelle de la Guinée-Bissau. L’auteur ne semble pas non plus percevoir les différences de personnalité fondamentales entre Sékou Touré et Amílcar Cabral.

Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975
Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975

Points discutables

Le livre survole deux points critiques, qui méritaient pourtant davantage d’attention :

  • les rapports entre le PAIGC et les Fulas (Fulɓe)
  • les rumeurs impliquant président Sékou Touré dans l’assassinat

Les Fulas (Fulɓe) et les nationalistes

Chabal écrit : « It is clearer why the Fula opposed the nationalists in Guinea: they had done so elsewhere in West Africa. »
(Il devient plus clair pourquoi les Fula s’opposèrent aux nationalistes en Guinée-Bissau: ils l’avaient fait ailleurs en Afrique de l’Ouest.)
Mais il aurait dû dire où. Car un opinion lapidaire est insuffisante sur une question aussi épineuse que celles des rapports entre trois périodes historiques et trois formations étatiques : pré-coloniale, coloniale et post-coloniale.

Sékou Touré, impliqué ou disculpé ?

Chabal rejette l’hypothèse d’une implication de Sékou Touré dans l’assassinat de Cabral. Mais il souligne à plusieurs reprises les tensions entre les deux dirigeants. Et il mentionne les visées hégémoniques de Conakry sur la Guinée-Bissau (Sékou Touré’s alleged ambition to control Guinea-Bissau at independence).

Traitant de la mort violente du héros, Patrick Chabal s’appuie sur les faits et les témoignages pour présenter une explication cohérente et logique de l’assassinat de Cabral à Conakry, le 20 janvier 1973.
Je traduis ici des passages de la section intitulée “Cabral’s assassination: faits et implications”, qui ouvre le chapitre 5.

Chabal cite peu de sources sur la Guinee-Conakry. Pour toute “disculpation” de Sékou Touré dans la mort de Cabral, il ne cite qu’une publication du président, intitulée “Crime crapuleux de l’impérialisme”. Patrick aurait pu élargir l’horizon en faisant état des meurtres massifs perpétrés en janvier 1971 par le régime de Conakry. Parmi les accusés — sans preuves — et les tués — sans raison —, il y avait Barry III, ancien rival — vaincu et rangé — de Sékou Touré. Chabal aurait pu ainsi constater des similitudes entre Barry III et Amílcar Cabral : intelligents, universitaires, dynamiques, charismatiques, progressistes, etc. Le 25 janvier 1971 Barry III — et des dizaines d’autres Guinéens — fut pendu sur ordre de Sékou Touré. Le “responsable suprême” enviait ces deux cadets à lui. Il jalousait leur formation plus avancée et leurs diplômes.… Après avoir assassiné Ibrahima, pourquoi n’aurait-il pas trouvé un mobile pour perdre Amílcar ?
Plus fondamentalement Chabal aurait dû traiter du “Complot Permanent”, des purges cycliques, des violations et crimes des droits de l’homme de la “révolution” guinéenne. Hélas, il est muet sur ces questions, qui sont pourtant plus vitales que tout autre concept ou théorie. La même remarque vaut pour Cabral et le PAIGC, qui restèrent impassibles et silencieux face à la descente de leur pays-hôte aux enfers. Mais qu’auraient-ils dû et pu faire. La question reste posée… et sans réponse !
Quoiqu’il en soit, l’assassinat de son fondateur par des dirigeants du parti, marqua le début de la fin pour le PAIGC. Dans l’immédiat le parti évita la cacophonie et l’effondrement ; il maintint l’ordre et la cohésion. Les comploteurs furent jugés et exécutés. On procéda ensuite à la proclamation de l’indépendance de la Guinée-Bissau, que le Portugal finit par reconnaître. Mais le poison de la discorde et de la désunion avait été consommé. Son effet se répandit graduellement et finit par balayer les idéaux de Cabral. Après le coup d’état de Nino Vieira contre Luiz Cabral en 1980, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert se séparèrent en deux républiques. A Bissau la guerre civile éclata entre frères (les généraux Nino et Ansumane Mané) du combat anti-colonialiste. Président Nino Vieira prévalut. Toutefois il fut éventuellement contraint — ô paradoxe — au refuge et à l’exil à Lisbonne en 1999. Il y retrouva Luiz Cabral ! Nino rentra à Bissau en 2005 avec l’appui de son vieil ami et business partenaire, Lansana Conté. Mais il fut assassiné à son tour, le pays s’étant mué en narco-état. Incapable aujourd’hui de surmonter les tiraillement politiciens, il patauge dans une absurde paralysie au sommet…

Différence fondamentale

En filigrane ce livre révèle la différence fondamentale entre la personnalité de Sékou Touré et celle d’Amílcar Cabral : on a, d’un côté, un tueur impulsif et récidiviste, de l’autre, un humaniste, qui croyait en la rédemption de l’être humain.

Mon souvenir d’Amílcar

Dernier point et non le moindre, je voudrais évoquer mon souvenir personnel, positif et ému, d’Amílcar. Il s’agit de mes rares contacts avec Amílcar entre 1968 et 1972. C’était à l’occasion de séances annuelles de projection de films documentaires sur la guerre de libération du PAIGC. Les sessions étaient organisées par le Ciné-club de l’Institut Polytechnique de Conakry, dont les animateurs étaient Thierno Mamadou Sow, Mamadi ‘Mam’ Camara, Teliwel ‘Cochran’ Diallo, Hady Diallo, moi-même, etc. Nous bénéficions de l’encadrement volontaire de professeurs français et belge : feu Michel Faulcon (mathématiques) et sa femme, Ms. Annette (génie-civil), Ms. Claire van Arenberg (linguistique), des passionnés du cinéma comme nous.
Invités d’honneur de ces rencontres, Amílcar et Aristides Pereira rehaussaient les cérémonies de leur présence. Ils participaient brièvement aux débats qui suivaient la projection, et les élevaient. Après avoir gracieusement signé le cahier des visiteurs sous les vivats d’une salle archi-comble, ils serraient des mains enthousiastes et étaient raccompagnés jusqu’à leur modeste Volkswagen Coccinelle par leurs nombreux admirateurs.

Tierno S. Bah

 

Une interview d’Amadou Hampâté Bâ

Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de Jeune Afrique contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  Maître du Pulaaku. Il s’agit d’Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires (1991) et de Oui, mon commandant ! Mémoires (II) (1994). En effet, certains passages annoncent des chapitres entiers de ces livres. Il en est ainsi de sa double appartenance pullo maasinanke (fils de Hampâté Baa, petit-fils de Paate Pullo Jallo) et takruri (fils adoptif d’un Taal).…
Il y a ensuite son observation sur le legs de la colonisation, qu’il analyse comme “une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela.”
Il continue en déplorant le fossé qui sépare la masse africaine des dirigeants, qu’il qualifie, généreusement ou automatiquement, d’“intellectuels.” Il résume ses rappots avec Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny et Sékou Touré. Au sujet des deux premiers, Hampâté fournit  des anecdotes amusantes — mais, hélas, négativement prémonitoires (car il mourut en exil à Abidjan, loin de son Maasina natal). Ainsi, il déclare publiquement à un Modibo Keita en plein “révolution socialiste” : « Je ne suis pas votre camarade, je suis votre père. » Ensuite il cherche à colorer bienveillamment la politique répressive d’Houphouët, notamment contre les étudiants contestataires. Toutefois, l’incident cité fut en réalité un signe annonciateur de la fin agitée du régime du “Vieux”. Enfin, son opinion du président de la Guinée est lapidaire. “Sékou,” dit-il, “est très fougueux.”
D’autres sujets sérieux (parti unique, droits de l’homme, socialisme, capitalisme) font l’objet de réflexions concises, percutantes et toujours valables.…
Hampâté Bâ est pour moi un triple parent et père : d’abord patronymique (nous avons le même nom “clanique”), ensuite générationnel (il naquit trois ans seulement après Tierno Saidou Kompanya, mon propre père), enfin spirituel (il inspire et guide mes recherches sur la Civilisation Fulɓe-halpular). Il termine l’entretien en réaffirmant sa mission de promotion de la culture africaine. Sa contribution gigantesque poussa un admirateur, l’Ivoirien Were-were Liking, à lui décerner le titre de “pape de la tradition orale africaine.”

A jaarama Mawɗo Laawol Pulaaku! Yo Geno lollin Jaahu!
Repose en paix !

Tierno S. Bah

Jeune Afrique fait parler Amadou Hampâté Bâ

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Introduction
Interview

Introduction

Co-fondateur de la Société africaine de culture, ancien agent de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), ancien ambassadeur, ex-directeur de l’Institut des sciences humaines de Bamako, ancien conférencier de la Fraternité musulmane de Dakar, membre de l’Association des africanistes, chercheur infatigable, le Malien Hampâté Bâ a aussi été, pendant huit ans, membre du Conseil exécutif de l’Unesco, au sein duquel il a battu tous les records de durée. Et s’ il n’a pas été réélu par la XVIe conférence générale ( J.A. No 517), c’est que les statuts de l’Unesco ne le permettaient pas. Paul Bernetel a interviewé ce grand Africain qui, à soixante-dix ans, a décidé de se consacrer à la transcription des traditions orales recueillies et sauvées au cours de sa longue carrière.

Amadou Hampâté Bâ est un sage dans l’acception philosophique et antique du terme, c’est-à-dire l’homme ouvert à toutes les activités de l’esprit humain, maîtrisant le savoir relatif à l’histoire, la philosophie, la religion, la linguistique, l’ethnologie, la géomancie, la magie… bref, la connaissance de l’homme, de la nature et de leur interaction.

Témoin par filiation de la civilisation, de la culture africaines traditionnelles où toutes les connaissances s’interpénétraient pour constituer un fait total et global, Hampâté Bâ est, en tant que fils spirituel du maître Tierno Bokar, l’un des rares savants traditionalistes à pouvoir interpréter et évaluer tous les textes recueillis « sous la dictée d’autres auteurs traditionnels avant de les livrer, sous forme de publications, à l’attention et à l’appréciation de tous ceux qui — dans le monde — s’intéressent à la pensée, à l’histoire et à la civilisation des peuples nigéro-soudanais »*. Mieux qu’un témoin, il est aujourd’hui l’un des rares hommes qui détiennent les clés du sanctuaire de la société traditionnelle dans sa logique, son mécanisme et les multiples et complexes fonctions qu’elle attribue aux faits socio-religieux ou mythiques.
Imprégné de la tradition telle qu’elle est conservée dans les régions les p:us repliées, en marge de la colonisation, et à l’abri de l’acculturation, Hampaté Ba est une mémoire, un monument vivant du passé. Il est de ces traditionalistes dont la « connaissance consignée dans la mémoire » est indispensable pour l’interprétation des documents manuscrits. Parlant les langues des anciens empires, telles que l’arabe, le bambara, le peul, le moré (langue des Mossis), le sonraï (Mali-Niger), il a pu s’entretenir avec tous les auteurs traditionnels du continent. Ce qui lui a valu de constituer des archives dont la valeur est inestimable et que lui envieraient des musées… et même des Etats. La maîtrise d’une langue internationale, en l’occurrence le français, 1ui donne un rôle privilégié pour la transmission de ce patrimoine.

Hampâté Bâ est, avec Boubou Hama, Mamby Sidibé, Oumar Bâ, le véritable symbole de l’ancestralité africain. Il connaît dans leurs infimes détails les grandes oeuvres traditionnelles dans leur substance la plus drue, telle « l’initiation de la grande étoile rayonnante » de la société peule, les classiques de l’Afrique précoloniale, les épopées, les textes initiatiques, les légendes les plus fermées, les contes de cour préparant au pouvoir, les chroniques historiques, les institutions politiques, économiques et sociales …

A la fois monument par les périodes historiques dont il porte témoignage et document par la dimension de son érudition, Hampâté Bâ a su, en redonnant vie à l’oralité, réhabiliter aux yeux de la science moderne les civilisations à tradition orale.

Homme de culture dans le sens classique du terme, le principal souci de sa vie est non pas la sauvegarde, mais — comme il le dit lui-même — le « sauvetage » des traditions orales. Ce but, il le poursuivra avec une fidélité étonnante. Appuyé sur une canne, de boubou blanc vêtu, corps frêle protégé et conservé par les « dieux-terre » de la tradition, il va parcourir toutes les grandes cités du monde, exhortant les humanistes illustres et hommes de culture contemporains à apporter leur sollicitude aux valeurs en voie de disparition de l’ancien monde qui a enfanté le nouveau.

Tous ses auditoires internationaux, ceux de l’Unesco par exemple, seront fascinés par cette mince silhouette, qui semble être le passé lui-même resurgi dans le tumulte et la discordance du monde actuel. Dans la voix et le visage d’enfant de ce vieillard, que le temps ne paraît pas devoir toucher, perce l’ultime cri d’un monde qui s’effondre, condamné. Hampâté Bâ est une des dernières étincelles d’un monde qui s’anéantit ; ainsi qu’il le dit lui-même, « tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui se consume ».

Doit-on rester sur le sentiment d’angoisse de ce naufrage, sur ce cri d’alarme des vestiges de la tradition ? Le lien puissant qui cimentera et revivifiera une Afrique nouvelle se fera avec des hommes nouveaux pour qui le combat ne sera pas seulement culturel, mais politique et économique. C’est ici qu’il y a rupture entre le courant de pensée qu’il représente et la nouvelle génération africaine qui, tout en lui vouant tout le respect et l’admiration qu’elle lui doit pour ses travaux et ses connaissances, se dissocie de la primauté exclusive qu’il donne à la conservation de la culture.

Jean-Pierre N’Diaye

Interview

Jeune Afrique. Quel a été votre itinéraire philosophique et intellectuel ?
Hampâté Bâ. Je suis né en 1899 à Bandiagara (Mali), dans une famille musulmane. J’ai eu neuf frères et soeurs. Mon père, Hampâté, était l’intendant de l’empire des Toucouleurs du Maasina, dont Bandiagara était la capitale. Il a laissé une certaine fortune à sa mort, dont ma mère a hérité. Mon père biologique, Hampaté, est décédé quand je n’avais que trois ans. Ma mère, Kadija, s’est remariée. C’était une famille très traditionaliste. Mes parents ont joué un rôle de chef de province dans le pays. Cela m’a mis très tôt en contact avec des conteurs …

Jeune Afrique. Quel est votre premier souvenir des Européens?
Hampâté Bâ. Un jour, le commandant de cercle devait venir procéder à un recensement général. Baba avait dit : « Le chef blanc va compter les hommes et les bêtes. Il ne faudra pas que les enfants sortent. » On nous avait relégués dans l’arrière-cour. Mais moi, j’avais une servante (une « captive-mère », comme nous disons, car il est de tradition, lorsqu’un garçon naît, qu’on le confie à une servante. Elle l’élève et, quand l’enfant atteint sa majorité, il la libère). Ma mère servante s’appelait Nieylé. Elle était très bonne pour moi, elle me permettait tout. Ce jour-là, elle me dit pourtant : « Tu ne verras pas le Blanc. Baba a dit non. » Mais je lui ai dit : « Tu feras un grand paravent avec ton boubou. Je me ferai tout petit et je soulèverai un peu l’étoffe pour le voir. »
On nous avait dit que le Blanc était du feu, une braise, et je voulais vraiment voir comment un homme peut être une braise. Quand il est entré, ce qui m’a frappé, c’est son casque colonial et son crayon qu’il trempait dans sa bouche. Je me dis que ce devait être son encrier. J’étais sûr qu’il avait son encrier dàns sa bouche. Puis je me suis approché tout doucement et je l’ai touché, mais il ne m’a pas brûlé, et cela m’a beaucoup surpris. C’était en 1905-1906. A cette époque, je ne parlais pas le français. J’avais l’impression que les Blancs parlaient comme des oiseaux. Puis, vers 1912, on réquisitionnait les animaux pour alimenter l’armée et les fonctionnaires. On recrutait des travailleurs, des soldats et des écoliers.
L’école où nous étions contraints de nous rendre s’appelait l’ « école des otages ». On y mettait les enfants pour que les parents se tiennent tranquilles. Mais ce n’était pas un honneur d’aller dans cette école. C’était être renégat, cesser d’être africain ; alors, on s’arrangeait pour y envoyer les enfants de ses ennemis. C’est comme cela que j’y allai. C’est dans cette école que j’ai appris le français.

Jeune Afrique. Comment cette langue française, cette culture se sont-elles mêlées à la culture africaine, traditionnelle, familiale, tribale, qui était la vôtre?
Hampâté Bâ. Je ne peux pas en expliquer le mécanisme, mais les choses se sont superposées. J’ai appris le français comme j’ai appris le Coran, comme j’ai appris tous les rituels de l’Islam.

Jeune Afrique. Et maintenant, que représente le français pour vous ?
Hampâté Bâ. La langue française me permet de regarder à l’extérieur. C’est une langue de communication internationale, c’est tout. Je ne suis jamais arrivé à penser en français : je pense en peul et je traduis.

Jeune Afrique. Un événement vous a beaucoup rapproché de la culture française : votre rencontre avec le professeur Monod.
Hampâté Bâ. Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà quarante-neuf ans, vers 1950. La même année, j’ai pu obtenir une bourse de l’Unesco.

Jeune Afrique. Quel a été votre premier voyage en dehors de votre pays ?
Hampâté Bâ. Paris. A cause de la bourse. J’étais l’ami de Théodore Monod et je lui dois beaucoup. J’étais considéré à cette époque comme anti-français. Fonctionnaire modèle, mais politiquement anti-français parce que je défendais toujours nos traditions. Monod a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. Il était à l’époque directeur de l’Institut français d’Afrique noire, et j’étais secrétaire d’administration. Pour obtenir cette bourse extraordinaire, attribuée à un homme de plus de quarante ans, il fallait avoir été élevé dans la tradition africaine, mais posséder parfaitement la langue française. Nous étions trois ou quatre à remplir ces conditions et Monod m’a choisi. L’administration, elle, n’était pas d’avis de me laisser partir. Tout ce qu’on a trouvé, c’est de dire que j’avais une dépression nerveuse. On a télégraphié à Monod pour lui dire que je ne pouvais pas venir. Fort heureusement, j’ai eu affaire à un psychiatre qui a certifié que, si tous les aliénés avaient ma constitution, les psychiatres seraient chômeurs. Et je suis parti. On m’a coupé ma solde coloniale en disant que j’avais déserté mon poste, et j’ai payé de ma poche le voyage Bamako-Dakar.
A Dakar. j’ai pris un avion pour Paris. Quand on nous a dit : « Vous êtes au-dessus de la France ». j’ai été étonné de voir ces îlots de feu un peu partout, mais, au-dessus de Paris, il m’a semblé que l’avion était renversé et que le ciel était en bas. Je n’avais jamais vu tant de lumières à la fois. Quand on a ouvert la porte de l’avion, j’ai reçu un coup de froid, comme un coup de lance. J’ai pensé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Puis je me suis demandé comment j’allais bien faire pour trouver l’Unesco, avenue Kléber. Je suis entré dans le hall et j’ai entendu : « Hampâté Bâ est prié de se présenter au troisième guichet. » C’était extraordinaire. Je me disais : comment, mais comment me connaissent-ils ? Je vais au troisième guichet, je trouve un chauffeur de taxi envoyé par le directeur de l’Unesco. On m’avait retenu une chambre à l’hôtel du Bois, rue Lauriston. Nous traversons tout Paris et j’arrive. Tout est prêt. Un garçon me met dans une chambre et il la ferme. Dès qu’il est parti, j’ouvre. Il revient et la referme. Je me dis : « Qu’est-ce qu’il a à me boucler ? » Il me dit qu’il ne faut pas que je laisse ma porte ouverte, qu’un malfaiteur peut venir … Je ne comprends pas, parce que, chez moi, un Européen est au-dessus de tout soupçon. Les coloniaux ne volent pas, ne mentent pas, ne sont même pas malades ! Mais je ne peux pas supporter la porte fermée. Chez nous, on ne ferme jamais les portes.

Jeune Afrique. Etes-vous resté longtemps à l’occasion de ce premier séjour?
Hampâté Bâ. Un an. Quand je suis allé à l’Unesco, j’ai pensé qu’on allait me donner un programme. Je me suis présenté au directeur qui m’a dit : « Vous êtes à Paris, faites ce que vous voulez. » On m’a laissé dans la nature, mais on me faisait suivre pour voir où j’entrais, où j’allais, ce que je faisais, ce qui m’intéressait. Cela a duré au moins six mois. Je suis allé à l’Ecole des langues orientales, à la Sorbonne, au musée de l’Homme, dans des bibliothèques. Je me suis occupé de questions culturelles.

Jeune Afrique. Parmi les chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, quels sont ceux que vous avez connus plus particulièrement?
Hampâté Bâ. A part ceux de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique orientale, je les connais tous.

Jeune Afrique. Est-ce qu’il vous arrive de servir de « monsieur-bons-offices » dans des cas délicats ?
Hampâté Bâ. Chaque fois que je peux le faire. Mais je n’entreprends une mission que si je suis sûr d’aboutir. Ma dernière intervention a consisté à demander à tous les chefs d’Etat d’Afrique occidentale d’harmoniser la transcription phonétique des langues principales d’Afrique

Jeune Afrique. Quand il y a des différends entre pays — de grandes affaires comme le Nigeria —, estimez-vous pouvoir intervenir?
Hampâté Bâ. Je n’ai pas les relations nécessaires.

Jeune Afrique. Entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée, par exemple …
Hampâté Bâ. Oui, oui. Mais Sékou est très fougueux

Jeune Afrique. Vous sentez-vous plutôt Malien ou plutôt africain ?
Hampâté Bâ. D’abord Malien. Intérieurement, vraiment, je ne me sens d’aucun pays.

Jeune Afrique. Que représente pour vous l’idée d’unité africaine ?
Hampâté Bâ. C’est une idée qui m’enchante, mais est-ce qu’il est possible d’envisager une unité pour ce continent aussi grand et aussi divers ? Je me demande si la nature elle-même n’a pas horreur de l’unité. Il faut qu’il y ait une unité dans la diversité. Il y a une foule de choses que nous avons en commun. Il y a même beaucoup d’unité entre l’Afrique du Nord et l’autre. On y retrouve le même sentiment de la famille, le même respect pour les personnes âgées …

Jeune Afrique. Vous avez beaucoup d’amis. Avez-vous des ennemis?
Hampâté Bâ. Je ne m’en connais pas. Je connais des gens qui me critiquent, mais ce ne sont pas des ennemis.

Jeune Afrique. Avez-vous trouvé quelque chose de valable dans la colonisation?
Hampâté Bâ. Formidable. J’ai vu des administrateurs extraordinaires, qui, d’ailleurs, ont compromis leur carrière à cause de cela. C’est pourquoi je dis aux jeunes gens : la colonisation a été une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela. Elle a eu un côté positif. Or, si vous réclamez la justice, il faut que vous soyez justes vous-mêmes, il ne faut pas confondre un ingénieur ou un médecin qui a lutté contre la lèpre, par exemple, avec un commandant qui a administré des punitions à tort et à travers.

Jeune Afrique. Que pensez-vous des tâtonnements de la période postcoloniale?
Hampâté Bâ. Je les attribue au fait que l’Afrique indépendante a eu, comme législateurs et dirigeants, des hommes formés par l’école européenne. Administrativement parlant, on ne peut pas rendre ce qu’on n’a pas ingurgité. Le pays a absorbé sans assimiler. Le fossé est toujours le même entre la masse africaine et la poignée d’intellectuels qui la dirige. Mais la masse est confiante. Ce qu’il faudrait, c’est que les hommes de ma génération acceptent les jeunes, qu’ils se souviennent qu’ils ont été jeunes, qu’ils sachent rester jeunes. Ce n’est pas facile.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que l’influence de la psychologie moderne, des nouvelles formes d’éducation ne peut manquer de remettre en cause certaines traditions?
Hampâté Bâ. Toutes les traditions ne sont pas à conserver. Il y a des choses qui doivent être dépassées, qui sont dépas· sées. Le droit, par exemple, pour un chef de famille. de disposer de ses femmes et de ses enfants comme il veut. Beaucoup de vieux ne comprennent pas cela, il ne faut pas les heurter, il faut avoir de la patience. Une chose qui est dans la tête d’un vieux est une chose appelée à mourir.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que la jeunesse secoue un peu trop le cocotier ?
Hampâté Bâ. Oui, un peu trop. Et même inconsciemment Les jeunes arrivent à se dépersonnaliser sans même s’en rendre compte. II faudrait conserver ce que les pays ont de spécifique, savoir ce que l’Afrique peut donner à l’Europe, puisqu’elle ne s’est pas trop détachée de l’homme. et ce que l’Europe peut donner à l’Afrique, puisqu’elle s’en est trop détachée.

Jeune Afrique. On constate qu’entre les jeunes, les étudiants et les chefs d’Etat africains un désaccord va en s’accentuant. Chacun va dans une voie : les uns sont réprimés, les autres répriment. On ne voit pas comment on peut, avec les chefs actuels et la jeunesse actuelle, faire une harmonie.
Hampâté Bâ. C’est très difficile parce que, d’un côté, le chef, quel qu’il soit, dès qu’il est assis sur le siège du commandement, n’a qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, tous les moyens lui semblent légaux. La jeunesse, etle, n’a pas toutes les données du problème. Je vais vous citer le cas d’un jeune Peul qui était un grand dirigeant syndicaliste, très virulent, qui a défendu ses idées avec route l’énergie et toute l’abnégation possibles. Le jour de l’indépendance, on en fait un ministre de la Fonction publique. Je dis : « On a eu tort. On aurait dû le nommer ministre du Travail. » Quelques mois plus tard, remaniement du cabinet. Le jeune homme est nommé ministre du Travail. Six mois après, je vais chez un mara·
bout. Le jeune homme aimait beaucoup écouter les marabouts Il avait un peu maigri. Je lui dis :
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il me répond :
— Les ouvriers exagèrent. Ils demandent l’impossible. Je ne dors plus.
— Tu vois, lui dis-je, quand on est à côté du chauffeur, on a tendance à croire qu’on connaît mieux la route.
C’était un honnête homme, il est parti.

Jeune Afrique. Pensez-vous que le système du parti unique soit un bon système ?
Hampâté Bâ. Oui et non. C’est un bon système tant qu’il empêche les partis de se neutraliser dans l’action. S’il y avait deux partis au Mali, l’un d’eux trouverait toujours l’autre incompétent. Mais quand le parti unique devient un instrument entre les mains d’une poignée d’hommes, il peut être terrible.

Jeune Afrique. C’est presque toujours comme cela.
Hampâté Bâ. Oui. Pourtant, si le chef était assez raisonnable … Mais il est difficile de demander à un chef d’être raisonnable parce que, s’il était raisonnable, il serait ailleurs. C’est un problème.

Jeune Afrique. Pensez-vous que la peine de mort soit une bonne chose pour punir certains délits ?
Hampâté Bâ. Oui et non. Non, si un homme n’a tué qu’une fois. On peut tenter de le soigner. Mais s’il tue deux, trois, quatre fois, si Cêla devient une habitude … Nous avons eu le cas en Côte-d’Ivoire : un bonhomme a tué huit personnes … La prison, oui, c’est une bonne chose. Elle donne au type le temps de réfléchir. Mais pas une prison comme celle dans laquelle mon père a été jeté : il ne pouvait se tenir qu’assis, couché ou accroupi. A la fin, il était ankylosé.

Jeune Afrique. En Afrique, il y a beaucoup de gens en prison.
Hampâté Bâ. Hélas ! On dit que les hommes sont libres, ils s’expriment et on les met en prison …

Jeune Afrique. Pensez-vous que les mots socialisme, capitalisme, néo-capitalisme signifient quelque chose?
Hampâté Bâ. En eux-mêmes rien du tout. Pour moi, tout cela, c’est un vocabulaire appris à l’école. Je me demande même ce qu’on met dans ces mots. Lorsque j’étais ambassadeur au Mali, on avait réuni un jour tous les dirigeants. Moi, j’étais le doyen des ambassadeurs, et presque le doyen de l’assemblée. N’importe qui montait à la tribune : le camarade Modibo a dit cela, le camarade Untel a fait cela … Modibo s’est levé :
— Camarades…
Il a parlé, parlé. Quand il eut fini, on m’a dit de parler. J’ai dit :
— Vous faites une bêtise. A vingt-cinq ans de différence d’âge, on n’utilise pas les mêmes expressions. Moi, j’essaie de comprendre les vôtres, mais si vous me demandez de parler, vous permettrez que je parle mon langage.
J’ai dit à Modibo :
– Tu dis à tout le monde : camarade … Modibo, tu n’es le camarade de personne ici. Comme on dit chez nous : on peut être le frère du roi, le fils de sa mère, on n’est pas son camarade. En tout cas, moi, je ne suis pas votre camarade, je suis votre père.

Jeune Afrique. Dans ces conditions, le système qui consiste à donner à chaque pays un chef d’Etat, une assemblée, des ministres, vous paraît-il une bonne formule pour l’Afrique?
Hampâté Bâ. C’est une formule copiée. Je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise. On verra cela à l’usage.

Jeune Afrique. Et le projet de francophonie ?
Hampâté Bâ. C’est une grande idée. Si l’on n’y met pas un contexte politique. Il ne faut pas mettre les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre. Il y a un côté positif dans la langue française. Aucune langue africaine n’aurait pu la remplacer. Ainsi, Houphouët et moi, qui sommes amis depuis trente ans, nous exprimons en français … Houphouët est vraiment un paysan. II est dans les champs à partir de neuf heures du matin, marchant d’arbre en arbre, et il connaît sa brousse comme son bistouri. Un jour, dans sa plantation, nous arrivons devant un caféier en fleur. Je regarde le caféier et je dis :
— Celui qui secouerait ce caféier maintenant…
Houphouët achève :
— … n’aurait pas de récolte.
Je n’ai plus pensé à ces mots. Et puis, un jour, Houphouët a eu maille à partir avec ses étudiants. Il en a mis quelques-uns en prison. Les juges voulaient absolument les envoyer devant les tribunaux pour les condamner. Houphouët a dit :
— Laissez-les en prison.
II a interdit qu’on leur rase les cheveux. De temps à autre, il les faisait venir dans son bureau, les menait devant une glace :
— Regardez comme vous êtes jolis.
Les juges étaient excédés. Ils voulaient hâter les choses. Houphouët m’a dit :
— Il faudrait que le Seigneur me vienne en aide pour me défendre contre ces juges. Ils veulent que je condamne ces jeunes gens et, moi, je les ai mis là pour qu’ils puissent réfléchir. Tu te rappelles ce que tu m’as dit un jour devant le caféier : qui secoue les fleurs de son caféier n’aura pas de récolte. Ces jeunes gens, ce sont les fleurs de la récolte.
Houphouët a un côté sympathique. Je dis toujours : je regrette beaucoup que l’homme ne soit pas mieux connu.

Jeune Afrique. Quelle est votre activité actuelle au sein de l’Unesco ?
Hampâté Bâ. Membre du conseil exécutif. Nous nous réunissons tous les six mois pour discuter des projets. Nous rejetons les uns, nous retenons les autres. Entre parenthèses, nous les retenons tous.

Jeune Afrique. Etes-vous essentiellement parisien ?
Hampâté Bâ. Pas du tout. Je viens en France deux fois par an, deux mois chaque fois.

Jeune Afrique. En dehors de cette activité ?
Hampâté Bâ. Je suis en train d’écrire mes mémoires.

Jeune Afrique. Et votre travail de recueil de traditions ?
Hampâté Bâ. Cela, c’est ma vie. Je continue. J’ai déjà écrit beaucoup de contes, d’anecdotes…

Interview réalisée par Paul Bernetel