Attaque de novembre 1970 : quarante-sept ans après

Général Antonio Spinola, gouverneur de Guinée-Bissau et Président Sékou Touré. 1970
Général Antonio Spinola, gouverneur de Guinée-Bissau, et Président Sékou Touré. 1970

La date d’aujourd’hui marque le quarante-septième anniversaire de l’attaque du 22 novembte 1970 par un commando militaire portugais et des opposants guinéens armés contre Conakry. L’opération visait deux objectifs :

  • La libération des dix-huit prisonniers de guerre Portugais — dont le fils du maire de Lisbonne — qui avaient été capturés par la guerilla du PAIGC dirigée par Amilcar Cabral
  • L’élimination du Président Sékou Touré et l’abolition de son régime

J’ai constitué le présent dossier pour rappeller à la mémoire ce bref épisode aux conséquences profondes et prolongées, draconniennes et inhumaines. Et qui continue de hanter la Guinée. Pour introduire cette sélection, j’ai choisi un extrait de l’analyse lucide de Sako Kondé, l’auteur de Guinée, le temps des fripouilles. Directeur général de la Douane jusqu’en 1965, cet intellectuel et critique implacable de la dictature guinéenne dresse, dans le chapitre IX du livre  “Pour l’honneur de la Guinée et de l’Afrique”, le réquisitoire du régime et celui des dirigeants de  l’opposition en exil. Il les met dans le même sac, et il rend  hommage aux Guinéens qui prirent les armes contre le régime. Sako Kondé écrit :

  « A l’aube du 22 novembre 1970, des Guinéens ont débarqué sur le sol natal, l’arme à la main, décidés à abattre la tyrannie ou à mourir. Si l’opération a tourné à la tragédie, ce ne fut pas, en tout cas, parce que le régime leur a opposé une quelconque résistance aux premières heures : il était virtuellement vaincu, le prétendu « attachement indéfectible » du peuple n’ayant à aucun moment joué. Ce fut à cause de la trahison des chefs politiques de l’affaire. Mais avant de mourir, les combattants ont fait revivre intensément une chose qu’on aurait cru désormais oubliée des Guinéens : le courage, l’audace. En accomplissant leur devoir comme ils l’ont fait, ils ont administré une terrible leçon à l’actuel personnel politique. Ils l’ont aussi donnée aux quelques Guinéens qui ont conduit l’affaire au niveau politique en la ramenant à la dimension d’une ténébreuse aventure, et prouvé qu’ils appartiennent au même type socio-politique que les dirigeants en place. Leur mort héroïque constitue le seul moment rassurant et encourageant de cette lamentable entreprise menée par de soi-disant opposants sous le signe de la médiocrité, de l’inconscience criminelle … Il nous fallait, avant de poursuivre, faire cette distinction essentielle et rendre hommage au courage de ces gars bien de chez nous. »

… La suite est accessible à la bibliothèque du Camp Boiro Mémorial.

La collection inclut aussi les documents suivants :

L’hebdomadaire annonça l’évènement avec en exclusivité le récit d’un des Guinéens de l’expédition. Mais l’informateur anonyme présente une version  erronée des faits. relevait de l’intoxation et de la propagande. Il prétend notamment que le coup avait été conçu, financé et exécuté entièrement par des Guinéens, sans l’appui ou la participation du Portugal. Ce qui était faux.…

Jeune Afrique corrige ici l’information erronée contenue dans le numéro 518 à propos d’une opération strictement organisée par l’opposition en exil.

Tierno S. Bah

Allah Tantou : projection-débat à Conakry

A droite, Marof Achkar (1930-1971), représentant permanent de la Guinée à l'ONU, premier président de la commission des Nations unies sur l'Apartheid.
A droite, Marof Achkar (1930-1971), représentant permanent de la Guinée à l’ONU, premier président de la commission des Nations unies sur l’Apartheid.

David Achkar, cinéaste (1960-1998)
David Achkar, cinéaste (1960-1998)

Conformément à mon accord avec l’association “Guinée Solidarité Bordeaux“, la première d’une série de projections-débats du film documentaire “Allah Tantou” s’est déroulée le 17 courant à l’université Kofi Annan de Conakry. Membre de Guinée Solidarité Bordeaux, Mme. Jeanne Cousintreguery a bien voulu partager le compte-rendu suivant :

La première projection-débat d'”Allah Tantou”, à l’Université Kofi Annan, a rempli l’objectif de sensibiliser les jeunes à l’histoire de la Première République.
Objectif : projeter et débattre autour de ce film s’avère une nécessité auprès des jeunes Guinéens.
Une deuxième séance aura lieu le 24 novembre à l’UCAO. Le cinéaste Moussa Kémoko Diakité y prendra part et parlera du réalisateur du film, David Achkar, qu’il a connu.

Merci M. Tierno S. Bah de nous avoir autorisé à projeter ce film nécessaire pour la jeune génération.

Allah Tantou

La projection a commencé à 16h dans la salle culturelle Malik Condé. Elle a permis d’aborder sans tabou une période de l’histoire de la Guinée sous la première république. Ce programme éducatif de projections-débats autour d’Allah Tantou est organisé par “Guinée Solidarité Bordeaux”.

« Mais il n’y a rien qui peut être caché de l’esprit.
Rien que la mémoire ne peut pas atteindre ou de toucher ou de rappeler. » Don Mattera, 1987 (Afrique du Sud)

Le réalisateur et l’acteur principal

Allah Tantou est un film documentaire long-métrage de 52 minutes réalisé en 1990 par David Achkar (1960-1998) sur le Camp Boiro. L’acteur Michel Montanary joue le rôle principal et interprète le personnage de Marof Achkar, le père de David.

La séance a débuté par une minute de silence à la mémoire de David Achkar, qui a résumé éloquemment son oeuvre en ces termes :

« Je suis un cinéaste préoccupé par la tragédie que vit l’Afrique, a-t-il dit dans une interview. J’ai commencé par Allah Tantou sur ma tragédie personnelle,(…) avec un petit budget … C’est l’émotion qui fait la différence à la sortie de la salle, quelque soit le budget du film ! (…) » (interview avec Olivier Barlet, 1997)

Allah Tantou, le film

Allah Tantou a été le premier film africain à faire face aux immenses coûts personnels et politiques des violations répandues des droits humains du continent. Le réalisateur David Achkar a décrit les origines de son film dans un livre « Allah Tantou God’s Will » (Par la volonté d’Allah).
Le film documentaire-fiction retrace à partir des lettres de son père, Marof Achkar. Celui-ci fut chorégraphe et manager des Ballets Africains dans les années 1950. Après l’indépendance il devint diplomate, conseiller culturel de l’ambassade de Guinée à Washington, DC avec l’ambassadeur Telli Diallo, avant d’être le représentant permanent de la Guinée à l’ONU. Il fut rappelé à Conakry en 1969, détenu au Camp Boiro, et fusillé en 1971. Exploitant des photos de son père et de rares images du Camp Boiro, ce film a été qualifié d’« épreuve mémorielle ».
« Allah Tantou se fait l’écho anonyme de la mémoire des autres détenus, dont on perçoit les tourments derrière les cloisons des cellules, quelque part dans une autre salle d’interrogatoire, accueillant en silence les portraits d’autres prisonniers exécutés, auxquels ce film est dédié. »

Cette projection s’inscrit dans le cadre de Conakry Capitale Mondiale du Livre, le film étant directement inspiré des écrits d’Achkar Marof à Boiro. Les livres des Editions L’Harmattan sur l’Histoire de la Première République étaient en vente avant et après le film.

Participants

Animé par l’équipe “Ciné Nimba”, le débat a enregistré la participation de :

  • MM. Lamine Camara dit “Capi” et Abbas Bah, rescapés du Camp Boiro
  • Une centaine d’étudiants
  • Des invités de Guinée solidarité Bordeaux
  • Deux représentants de l’Association des Victimes du Camp Boiro
  • Un ancien fonctionnaire du Comité des Nations Unies contre la torture
  • L’association « traidunion »
  • Un professeur du lycée français
  • Bob Barry, journaliste de Deutsche Welle
  • Mohamed Kaba, directeur de l’Institut Kofi Annan et président de “Guinée Solidarité Conakry”
  • Alseny Tounkara, scénariste et cinéaste
  • M. le Recteur de l’Université Kofi Annan

Après la projection, les deux témoins ont pris la parole. Ils ont salué le film comme « un témoignage poignant pour sortir la vérité ». Ils ont ensuite restitué leur propre histoire. Tous deux ont été emprisonnés après l’agression du 22 novembre 1970, Abbas à l’âge de 24 ans, « Capi » à 31 ans, dans des conditions encore « plus déshumanisantes » « plus animales » que celles subies par Marof Achkar .

Lamine Camara et Abbas Bah ont rebondi sur les questions pertinentes des étudiants.
M. Abbas Bah « si nous sommes encore vivants, c’est le destin ; entre ceux qui sont morts et ceux encore en vie ce n’est pas une question de culpabilité ou d’innocence, seulement un niveau de résistance différent aux tortures, aux diètes, à l’enfermement dans une quasi-obscurité.»

M. Lamine Camara regrette que les jeunes étudiants n’aient pas été plus nombreux dans la salle. Il note qu’en Europe, les traces du passé sont conservées et valorisées, ce qui n’est pas le cas en Guinée. Il lance un appel aux jeunes :
« Il faut que notre pays évolue, et rapidement (…) notamment dans le domaine de l’éducation : mettre en place des programmes objectifs d’histoire, situer Boiro dans l’histoire de notre pays», développer l’esprit d’analyse et critique dès l’école.
« Nous avons un devoir collectif de mémoire ; vous aussi les jeunes vous êtes issus de la torture ! Dès que je suis sorti du Camp Boiro, j’ai pardonné ».
Ces propos de réconciliation et de pardon ont profondément touché l’assistance.

Le débat s’est terminé à 19h 45.

Jeanne Cousintreguery

Remarques

  • M. Abbass Bah emploie une formule ambigüe qui pose la “question de culpabilité ou d’innocence” au niveau des prisonniers. En réalité, elle se situe entre bourreaux et victimes. Dans ce sens, tous les détenus furent des victimes de la dictature. Qu’ils en aient été les instruments ou non. Antérieurement ou postérieurement à la mort de Sékou Touré et à l’effondrement de son régime.
  • C’est réellement dommage et absolument regrettable que M. Lamine Camara persiste dans le discours de la “réconciliation et du pardon” sans insister sur la priorité transcendante de la JUSTICE et la nécessité vitale de la lutte contre l’IMPUNITÉ endémique. C’est là une déréliction historique qui engendre  un climat délétère, négatif et débilitant. D’où  l’apathie de la jeunesse et la faiblesse de l’audience estudiantine, que ‘Capi’ déplore. Il ne devrait pourtant pas s’en étonner. Car les jeunes  sont pris dans les mailles des  contradictions  de  “l’élite” guinéenne, connue pour son égocentrisme, son flou, et sa fourberie. Dans ce cas M. Camara encourage les étudiants à “développer l’esprit d’analyse et de critique”, d’une part. De l’autre, il prône le pardon général  et gratuit, c’est-à-dire l’amnésie, la résignation et le fatalisme.… L’attitude et les propos de ‘Capi’ Camara suscitent des interrogations majeures : Qui et quoi pardonne-t-il ? Et pourquoi ? En attendant une réponse, il est évident que sa mansuétude ne peut pas effacer les crimes de sang, de guerre et contre l’humanité commis au Camp Boiro ! Alors pourquoi ne pas considérer les perpétrateurs vivants comme justiciables devant la loi ?  M. Camara est  libre de pardonner les bourreaux de la Guinée. Mais c’est là une position personnelle qu’il devrait garder pour lui-même, sans en prêcher le message défaitiste. Surtout devant une jeunesse qui  doit, au contraire, redresser l’échine, relever la tête, et systématiquement mettre le passé (Sékou Touré, Lansana Conté et consorts) et le présent (Alpha Condé) en question, afin de combattre  l’impunité et de hâter le triomphe du règne de la loi.
  • Messieurs Bah et Camara symbolisent deux types diffférents de survivants du Camp Boiro.
    • Le premier fut une victime au sens strict du mot, sans participation subséquente aux dérives et abus des régimes successeurs du PDG.
    • Dans ses fonctions successives de ministre et d’ambassadeur, le second prit part à l’exercice de l’autorité arbitraire et de l’autocratie répressive de Lansana Conté.

Tierno S. Bah

Alpha Condé aux abois pour un 3è mandat

Bruno Lemaire, ministre français de l’économie, et Président Alpha Condé à Paris, 16 novembre 2017

Une pluie de promesses

Chaque fois qu’il séjourne en Chine, le président Alpha Condé joue au démagogue et dénonce l’impérialisme occidental.… Mais voilà que depuis hier il se tourne vers Paris pour miroiter un Plan condamné à n’être qu’une chimère, du fait même de la gestion chaotique des biens publics par son régime. RFI claironne :

« Plus de 300 investisseurs publics et privés sont réunis à Paris jeudi et vendredi pour aider la Guinée à financer son plan de développement national. La Guinée a besoin de 13 milliards de dollars ces trois prochaines années pour financer ses grands travaux et rendre le pays plus attractif. D’ores et déjà, les bailleurs de fonds internationaux ont mis sur la table près de 5,5 milliards de dollars, et la France va contribuer à hauteur de 600 millions de dollars. »

Jeune Afrique renchérit :

« 12,6 milliards de dollars d’engagements fermes ont été pris durant les deux jours de discussions entre le gouvernement guinéen et ses partenaires à Paris. Avec les appuis du FMI et de l’IFC, ainsi que les 6 milliards promis par la Chine dans un autre cadre, les financements dépasseront les 20 milliards de dollars, quand la Guinée en espérait 14,6. »

C’est presque une pluie de promesses. Mais de quel plan s’agit-il ? Triennal, quinquennal, décennal ? Qui l’a conçu, préparé et rédigé ? Où en Guinée a-t-il été examiné, amendé et ratifié ? Par quelles institutions ?

Proverbe et réalité

S’exprimant hier à Paris durant le marathon de levée de fonds pour son Plan national de développement économique et social, M. Condé aurait déclaré : « Pour attirer des mouches, il faut du miel. » La métaphore est plaisante à lire ou entendre. Mais c’est une phrase en l’air, vide. Elle me rappelle l’anecdote selon laquelle durant l’effort de guerre 1939-45, un commandant de cercle du Tchad ou de l’Oubangui-Chari (actuelle République Centrafricaine) fut sommé constamment de livrer des quantités de miel à la Métropole. Or la région où il exerçait n’avait même pas de ruches d’abeilles. Excédé, il répondit finalement à ses supérieurs : « D’accord pour miel. Stop. Envoyez abeilles. Stop. » Il fut puni et relevé de ses fonctions.

Le proverbe repris par Alpha Condé évoque, dans une certaine mesure, le dilemme du commandant colonial mentionné ci-dessus. Et il est plus sérieusement contredit par les réalité guinéennes. Au point que les investisseurs potentiels feraient bien de dire au président :
— “D’accord, monsieur le président, nous aimerions bien être vos mouches. Mais où trouverions-nous le miel dans votre pays ?”
Alpha n’a pas de réponse à cette simple question. En effet, après sept ans de sa présidence la Guinée n’a rien de mielleux et de sucré. Au contraire, elle est aigre et acidulée, pimentée et extra-salée. Pour s’en convaincre, il suffit de demander l’opinion des populations, qui tirent le diable par la queue. Et qui luttent pitoyablement pour la pitance du jour, dans un calvaire quotidien.
Le pays ne fournit simplement pas des bases élémentaires et des structures fonctionnelles capables d’exploiter en toute transparence et de faire fructifier les US$20 milliards PROMIS pour financer le plan présidentiel.

Drôle de Plan

Le gouvernement parle d’un Plan quinquennal couvrant  la période 2016-2020. Arithmétiquement l’addition  (ou la soustraction) donne quatre au lieu de cinq ans. Avec deux ans environ déjà écoulés. En d’autres termes, le gouvernement s’est endormi sur ce dossier pendant 24 mois ! Il se réveille soudain. Et le voilà qui invite 300 personnes à Paris, aux frais du contribuable, pour une méga-quête financière incertaine. Car on ne réalise rien avec des promesses. Il faut  des projets bancables exécutés par des gestionnaires compétents. Or Alpha Condé est le premier à décrier le manque de  cadres expérimentés. Curieusement,  lui, le “professeur”, ne lève pas son petit doigt pour tenter de résoudre ce problème fondamental. Pas étonnant de la part d’un président qui n’a pas tenu sa promesse électorale d’octroyer une tablette à chaque étudiant. Cela dit, une  bonne planification commence par l’identification  des sources et méthodes de financement  avant  le lancement. Le contraire revient à mettre la charrue devant les boeufs. C’est exactement ce qu’a fait M. Alpha Condé. Car c’est en fin 2017, au seuil de 2018, qu’il cherche à financer un plan démarré en 2016 ! C’est pas drôle ! Il est évident qu’il se moque éperdument de son son propre Plan. Il s’en sert simplement pour faire du tapage, monter un tape-à-l’oeil et jeter de la poudre aux yeux du public guinéen. Son but réel est d’orchester éventuellement une campagne pour un troisième mandat inconstitutionnel. Ce qu’il n’obtiendra pas. Il lui faudra alors passer outre la volonté du Peuple en modifiant, arbitrairement et à des fins égoïstes, la Loi fondamentale du pays.

Mama Kanny Diallo. Paris, novembre 2017
Mama Kanny Diallo

Lire l’interview de Mama Kanny Diallo, ministre du Plan et de la coopération, ex-épouse d’Alpha. Elle révèle que les projets d’investissements  agricoles mettent l’accent sur “la relance des cultures d’exportation telles que celles de la production d’ananas, de café et d’anacarde.” L’approche est erronée.  Au nom de la sécurité alimentaire on doit plutôt accorder la priorité à la production vivrière :  agriculture (riz, fonio, maïs, manioc, mil, igname, etc.), élevage (viande, lait, beurre, fromage, etc.), cueillette (karité, palmistes, fruits, feuilles, etc.), pêche (poisson, fruits de mer, acquaculture, etc.). Les cultures d’exportation créent une dépendance économique et financière similaire à celle engendrée par l’exploitation — sans transformation locale — des produits miniers bruts.

Environnement inadéquat

En septembre dernier Alpha Condé annonça avoir obtenu un autre prêt de US$20 milliards par la Chine à la Guinée. En octobre, il exposa devant la presse son plan-directeur d’une nouvelle ville de Conakry ! Il confond apparemment architecture et urbanisme. Et il croit que les habitants de la capitale sont de la volaille. Et qu’il suffit de bâtir des cages de poulaillers de type HLM pour moderniser la cité !… En fait une ville est un ensemble complexe de réseaux de transports (routes, chemins de fer, aéroports), de communication (Internet, Web), de santé (égoûts, de parcs, espaces verts), de quartiers résidentiels et commerciaux, de bibliothèques, de marchés, édifices, monuments, cimetières, etc.

En dehors de l’entourage d’Alpha et de lui-même, les Guinéens ne sont dupes de ces publicités fracassantes. Elles rappellent la mascarade en cours, qui fait de Conakry la capitale mondiale du livre. Alors que le pays est en majorité analphabète après 60 ans bientôt de souveraineté.

Répétons-le, la Guinée n’est pas équippée pour absorber et rentabiliser les quelque US$40 milliards qui viendraient de Beijing et de Paris. Le pays ne remplit pas les conditions nécessaires et indispensables pour employer rationnellement de tels montants de capitaux. Même si l’on étale l’exécution dans un futur plus ou moins distant. L’environnement est faible et inadéquat. Il érige de sérieux obstacles pour les investisseurs les plus “généreux”. Comme exemples de pièges on peut citer les suivants :

  • Faible qualité d’éducation
  • Faiblesse de la production et de la distribution d’eau, d’énergie et de nourriture
  • Système de santé précaire
  • Mise à l’écart du paysannat
  • Chômage endémique d’adultes et de jeunes
  • Analphabétisme prédominant
  • Main-d’oeuvre qualifiée rare
  • Monnaie non-convertible
  • Secteur bancaire anémique
  • Absence d’épargne domestique
  • Dépendance totale vis-à-vis des bailleurs étrangers bi ou multilatéraux
  • Réseau de communication numérique embryonnaire
  • Transports archaiques
  • Inféodation de la justice et du parlement au pouvoir exécutif
  • Pauvreté galopante
  • Criminalité et impunité

Alpha Condé aux abois pour un 3è mandat

Depuis sa première investiture, M. Condé a, comme il l’avait promis, ramené la Guinée là où président Sékou Touré l’avait laissée. C’est-à-dire dans la pauvreté, la démagogie l’incompétence, l’autocratie et le culte de la personnalité. Ainsi, Alpha a gaspillé sept ans précieux à se promener hors du pays, pour son intérêt personnel et au détriment de la Guinée.
Le temps a vite passé. Il ne lui reste plus que deux ans environ pour céder la présidence à un successeur élu. Mais M. Condé aimerait soit rattraper ce temps, soit l’allonger en une présidence à vie, camouflée et dissimulée derrière des projets utopiques. Il oublie que le temps perdu ne se rattrape pas. Et que la Constitution est inviolable. Elle ne sera pas tripotée pour satisfaire sa boulimie du pouvoir.

Tierno S. Bah

Pas de Réconciliation sans Justice 2017 !

De gauche à droite, Moussa Dadis Camara, Papa Koly Kourouma à Ouagadougou, octobre 2017.
De gauche à droite, Moussa Dadis Camara, Papa Koly Kourouma à Ouagadougou, octobre 2017.

L’auteur de l’article « Ouagadougou : Papa Koly Kourouma chez Dadis Camara » affirme que “que les deux hommes étaient très proches”. Malheureusement il ne fournit aucune explication ou donnée à l’appui de ce “rappel”.
Cet entrefilet est typique du site Africaguinée, et de la presse électronique guinéenne, en général. On se contente de présenter le fait quotidien brut, détaché de ses antécédents chronologiques, historiques et/ou logiques.

Amnésie sélective, déni de justice et impunité

Au plan de la déontologie journalistique, il est à la fois condamnable et impardonnable de parler de Moussa Dadis Camara et d’omettre toute mention du massacre du 28 septembre 2009 au stade sportif de Conakry. C’est une manière de banaliser l’assassinat politique endémique en Guinée de 1954 (mort subite et suspecte de Yacine Diallo, premier député de la Guinée française) à nos jours (morts de manifestant civils sous les balles de policiers à Boké et à Conakry le mois dernier). C’est également une démonstration d’amnésie sélective, un déni de justice et la  perpétuation de l’impunité pour les crimes des officiels et agents de l’Etat guinéen, perpétrés sans relâche depuis 1958.

Si Ahmed Tounkara s’était donné la peine de fouiller il aurait enrichi son billet par des détails sur la gouvernance de Moussa Dadis Camara et de son Conseil national pour la démocratie et le développement (Cndd).
Il aurait aussi relevé la composition du gouvernement de Dadis au sein duquel les postes stratégiques revenaient en priorité aux fonctionnaires de l’ethnie guerzé (Kpèllè). A l’exception du ministère des Mines et de la Géologie, où Mahmoud Thiam trôna en corrupteur corrompu, et qui purge depuis août dernier une peine de 7 ans dans une prison fédérale américaine pour corruption et blanchiment d’argent.

Je me souviens d’un incident public entre janvier et février 2009 entre Dadis et Papa Koly Kourouma, qui sont liés par une parenté avunculaire, c’est-à-dire de neveu à oncle.
De retour d’une mission à Nzérékoré, Papa Koly voulut résumer sa mission en langue nationale kpèlèwö. Dadis le rabroua net et lui ordonna de s’exprimer en français. C’était un réflexe démagogique et un patriotisme de façade. Car son régime prit graduellement une complexion ethnocentrique. Et il finit par sombrer dans le crime de sang, de guerre, et contre l’humanité avec le massacre de centaines de manifestants pacifiques et le viol de dizaines de femmes et de jeunes filles, commis par la soldatesque menée par lieutenant Toumba Diakité et par des hordes de miliciens forestiers drogués.

Réconciliation avant la justice : la charrue devant les boeufs

Quant à Papa Koly Kourouma, il a récemment exprimé son regret d’avoir appuyé la candidature d’Alpha Condé en 2010 et en 2015. Trop tard ! « La mort et le remords se taillent le chemin à reculons. » (Nimse e mayde ko ɓaawo waɗirta ɗatal) enseigne Tierno Muhammadu Samba Mombeya dans son Filon du Bonheur Eternel (Oogirde Malal, composé vers 1830). Le manque de clairvoyance et la pauvreté de jugement nullifient le “repentir” tardif de M. Kourouma. Pire, ses déclarations politiciennes ne ressusciteront pas les quelques 90 personnes tuées sous la présidence d’Alpha Condé, son ex-allié politique.

Pour s’excuser réellement et faire honnête amende honorable, cependant, il devrait rebaptiser son parti. Au lieu de Générations pour la RÉCONCILIATION, l’Union et la Prospérité, il devrait l’appeler Générations pour la JUSTICE, l’Union et la Prospérité !
Ce serait un bon début sur la route de la sincérité et de la solidarité !

PAS de Réconciliation, d’Union et de Prospérité SANS JUSTICE !

Tierno S. Bah

Thiam. Invocation imméritée du Camp Boiro

Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.
Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.

Reconnu coupable de blanchiment d’argent et de corruption en mai dernier par le jury, Mahmoud Thiam, ancien ministre des mines et de la géologie de Guinée, a été condamné, le 25 août 2017, à sept ans de prison ferme à New York, par l’Honorable Denise Cote, Juge fédérale pour le Southern District de New York. Avant la proclamation de la sentence, l’avocat de Mahmoud Thiam a cherché à adoucir la frappe du glaive de la Justice contre son client. Dans un plaidoyer désespéré, il a fait ainsi une invocation indirecte, implicite, inappropriée, illégitime et imméritée du Camp Boiro. Je traduis et commente ici certains passages de la dépêche de l’Associated Press, qui a été largement reprise par les journaux et les sites web.

  1. D’entrée de jeu la juge Denise Cote déclare que le citoyen américain, Mahmoud Thiam, a trahi la République de Guinée en acceptant des pots-de-vin d’un montant 8.5 million dollars US. Il s’agit d’un constat matériel et d’une opinion irréfutable. A n’importe quel niveau de la hiérarchie administrative et gouvernementale, le fonctionnaire et le ministre sont censés servir les populations, et non pas s’en servir. Ils en sont les serviteurs et non pas les maîtres. En compromettant —peut-être irrémédiablement — le potentiel humain, social, culturel et économique (rural et industriel) de la Guinée, les régimes successifs du pays ont créé le cadre toxique dont Mahmoud Thiam est devenu un symbole mondial.
  2. La juge continue : Mahmoud Thiam arriva à Conakry en 2009 pour “aider” la Guinée “et non pas pour la dépouiller.” “Il vit la corruption tout autour de lui. Il décida finalement d’y succumber.”
    La juge prête ici des intentions généreuses et un motif louable à Mahmoud Thiam. Mais la réalité est différente. Car ce n’est pas à son arrivée que M. Thiam se rendit compte de la vénalité rampante en Guinée. Il connaissait les réalités du pays. Et il devait bien au courant de l’effondrement de la moralité publique dans son pays natal et du manque de confiance des dirigeants par les populations. Le fossé se creuse depuis le début des années 1960. En 2009, l’écart était devenu béant et visible de tous, à domicile comme à l’étranger.

Lire (a) Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People
(b) Parti Démocratique de Guinée: Reform and Repression  (c) The Decline of the Guinean Revolution. The Erosion of Public Morality

  1. Lansana Conté meurt le 22 décembre 2008.Quelques heures plus tard, son remplaçant choisi et préparé, un certain capitaine Moussa Dadis Camara, chef du service carburant des Forces armées, s’empare du pouvoir. Il s’y installe, appuyé par le Conseil national pour la démocratie et le développement. Pressenti pour le poste de Premier ministre, Komara Kabinet invite Mahmoud Thiam à participer à son gouvernement. Consentant, il négocie son départ de UBS et part dare-dare pour Conaky. Son plan — et peut-être l’offre — est arrêté : obtenir un poste lucratif, offrant plein d’occasions pour des tractations plus ou moins légitimes, des commissions rondelettes, ainsi que des pourboires juteux.

    Mahmoud donne à Global Mining Observer en 2014 une version arrondie et édulcorée des circonstances de sa nomination gouvernementale. Il y expose aussi une conception superficielle, naïve, démagogique et prédatrice du développement, qui serait induit et impulsé par l’industrie extractive. Les préalables culturels lui échappent, bien sûr. Et, paradoxalement, les critères d’ordre financier ne font même pas l’objet d’une esquisse d’explicitation…

    Le 14 janvier 2009, il entre au gouvernement dirigé par Komara Kabinet, où il occupe le poste de ministre des Mines et de l’Energie, sous la présidence du petit capitaine.
    Le 3 décembre 2009, Dadis et Toumba Diakité ont une altercation orageuse au sujet du massacre de centaines de manifestants pacifiques le 28 septembre précédent au stade sportif de Conakry. La dispute vire au drame et des coups de feu sont échangés. Dadis reste sur le carreau, grièvement blessé; Touba, lui, s’enfuit et se réfugie hors de Guinée.
    En janvier 2010 un régime de Transition est créé à la place du CNDD. Il a pour mission d’organiser l’élection présidentielle avant la fin de l’année.  Général Sékouba Konaté le dirige. (A noter que cet officier est interdit de séjour aux USA depuis 2016 pour flagrant délit de trafic de devises). Et Jean-Marie Doré remplace Komara Kabinet à la Primature.
    Le 15 février 2010 Mahmoud Thiam conserve son portefeuille, désormais appelé Mines et la Géologie, moins l’Energie donc.
    Le 4 janvier 2011 Mahmoud Thiam est débarqué du gouvernement par Alpha Condé, le nouveau président “élu”. Peu après M. Thiam quittait la Guinée pour retourner dans sa patrie d’adoption, les USA. Pour son malheur, il avait déjà enfreint la loi anti-corruption étrangère connue sous le nom de Foreign Corrupt Practice Act. Dès lors, patient et méticuleux, le FBI l’attendait de pied ferme. Ainsi, dans son interview avec Global Mining Observer, Mahmoud avoue se sentir sous surveillance policière depuis 2004.

  2. “… une terre où la force de la loi n’existe pas.” Lapidaire et exacte, la formule précédente par Juge Cote dépeint bien la Guinée. Elle s’applique à ce pays, hier comme aujourd’hui, depuis 1959. Et tant que la situation durera, il ne faudrait pas s’attendre à la réalisation de gros investissements : Konkouré, Simandou, chemin de fer trans-guinéen, nouveaux ports et aéroports, universités dignes de ce nom, etc.
  3. Mahmoud Thiam “ne montra pas de remords pour sa culpabilité” affirmée par le jury. “J’ai même perçu quelqu’un qui croit exercer un droit”… de profiter des recettes de la corruption, ajoute la juge.
    Cet état d’esprit est un cancer qui s’est presque généralisé dans la fonction publique guinéenne. Lorsqu’un fonctionnaire est nommé à un poste “lucratif”, on lui dit : “C’est ta chance, saisis-la.” “Si tu n’en profites pas pour détourner le bien public à tes fins personnelles, alors tu es maudit ! »
  4. Le code pénal fédéral américain recommande 12 ans ou plus pour le genre de crime dont Mahmoud Thiam a été reconnu coupable. En imposant une peine de 7 ans, la juge a tenu compte d’un argument de l’avocat défenseur Aaron Goldsmith. Pour attirer la compassion et la grâce des jurés et de la juge, celui-ci a invoqué “la torture et le meurtre” du prisonnier politique que fut le père de Mahmoud Thiam. Zélé, l’avocat parla du “violent régime communiste à la tête de la Guinée en 1971”.
    La dictature de Sékou Touré fut d’une violence inouïe, certes. Mais le tyran n’était pas d’obédience communiste. Il était sékoutouréiste ! C’est-à-dire pire que le communisme.
  5. A s’en tenir au communiqué de l’agence de presse, l’avocat n’a pas fourni au tribunal les circonstances de la disparition de M. Thiam père. Les indications suivantes suffisent pour combler la lacune.
    De qui parle-t-on ? Il s’agit ici de Baba Hady Thiam, licencié en droit et directeur de la Banque guinéenne du Commerce Extérieur (BGCE). Intègre et rompu dans la gestion, l’inspection et l’audit bancaires, il faisait partie de l’élite de ce secteur dans les années 1960. Par malheur, le chef de l’Etat guinéen ne connaissait en matière de finance et de banque que les manigances et les magouilles. Entre la probité des professionnels et la fourberie du politicien, la collision et le choc devinrent inévitables. Le groupe de Baba Hady Thiam n’était pas dupe. Au contraire, il mesurait l’ampleur des dégâts causés par la gabegie de Sékou Touré. Se sachant démasqué, et pour éteindre la contradiction à son avantage, le président prit les devants de façon draconienne et tragique. Il accusa, sans la moindre preuve, ses cadres de banque de complicité avec le commando militaire guinéo-portugais qui attaqua Conakry le 22 novembre 1970. Ils furent arrêtés sans mandat, jugés en leur absence, et fusillés ou pendus par des pelotons d’exécution qui incluaient capitaine Diarra Traoré et lieutenant Lansana Conté. Outre Baba Hady Thiam, les victimes de la purge du secteur de la banque incluaient :

    • Ousmane Baldé, Barry III, Moriba Magassouba et Kara Soufiana Keita, pendus publiquement  le 25 janvier 1971.
    • Théodore Soumah
    • Félix Matos Gnan
      Ces pères de famille expièrent pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Ils ne laissèrent pas de fortune à leur famille, mais ils lèguent à la postérité une vie exemplaire et, en l’occurrence, un casier judiciaire vierge.

En plongeant délibérément dans les réseaux de corruption qui minent la Guinée, Mahmoud Thiam a pris le chemin opposé des idéaux, de la droiture et de la rectitude, incarnés par Baba Hady Thiam et sa génération.

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Tierno S. Bah